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Rouge : le soleil disputé

Rouge
Le soleil disputé

Festival « Les voiles écarlates », à Saint-Pétersbourg, le 25 juin 2020. Photo : Dmitri Lovetsky/AP/TASS

C’est tout de même vexant : jamais nous ne saurons si, au cœur de Moscou, nous foulons les pavés de la Belle Place ou de la place Rouge.

Depuis l’Antiquité grecque et latine, le rouge est en effet la plus précieuse des couleurs, la plus rare, rivalisant avec l’or.

C’est ainsi que dans la tradition slave, russe notamment, l’adjectif krasny exprimait indissociablement le rouge et le beau.

Plus tard, le sens de « rouge » l’a emporté, mais on retrouve, aujourd’hui encore, l’ancien sens dans l’adjectif prekrasny, qui, doté du préfixe superlatif pre, signifie « beau ».

Comme pour la place évoquée ci-dessus, comment savoir si le grand-prince Vladimir de Kiev, responsable, au Xe siècle, du baptême de la Russie selon le rite byzantin et canonisé par l’Église orthodoxe, est qualifié dans la tradition populaire de « Vladimir Beau Soleil » ou « Vladimir Soleil rouge » ? Vladimir Volkoff, écrivain français d’origine russe, que l’on ne saurait soupçonner de sympathies bolcheviques ou simplement révolutionnaires, opte, lui, dans la biographie qu’il consacre au personnage, pour « le Soleil rouge », ce qui indique l’absolue synonymie du « beau » et du « rouge ».

Une chose est sûre : il serait erroné de faire de la krasna devitsa des contes une « fille rougeaude » en français, alors qu’il s’agit bien évidemment d’une « belle jeune fille ».

Vie, magnificence, feu

Il existe en russe une multitude d’adjectifs traduisant diverses nuances de rouge : pourpre, ponceau, rubis, bordeaux, écarlate… – chaque nuance pouvant s’exprimer par plusieurs qualificatifs. Entrent également dans la catégorie russe du rouge le rose et le framboise.

Avant la christianisation de ce qui ne s’appelait pas encore la Russie, on vénère les idoles, notamment Dajbog, dieu du soleil et de la fécondité. Dajbog est fêté au début du printemps qui, en ces temps reculés, marque aussi le début de l’année. L’Église orthodoxe, comme de nombreuses autres, va faire coïncider ses fêtes religieuses avec les célébrations païennes – une façon comme une autre, pour elle, de s’imposer et d’envoyer aux oubliettes les anciens rites.

Ainsi la fête de Pâques, fête de la victoire de la vie sur la mort, sera-t-elle plaquée sur celle du renouveau, de la naissance. Et la tradition des œufs de Pâques colorés à la pelure d’oignon, donc dans des tons de rouge, remonte au paganisme et n’a strictement rien de chrétien.

La pourpre joue un rôle considérable dans la magnificence byzantine, dont va s’inspirer la Russie. Elle est réservée aux empereurs, seuls en droit de la revêtir et de siéger sur un trône de cette couleur.

Sur les icônes russes les plus anciennes, les vêtements de la Mère de Dieu et du Christ-Sauveur sont souvent rouges, de même que les ailes des séraphins en témoignage de leur amour ardent de Dieu.

Pour tout Russe, et pour tout Moscovite en particulier, à chaque incendie Moscou renaît de ses cendres tel le phénix, plus belle qu’avant.

Le rouge est, par excellence, la couleur de Moscou, où elle est associée à l’optimisme et à la gaieté de gens exubérants et en bonne santé, par opposition à Saint-Pétersbourg, ville « malsaine » et marécageuse. Si le destin de la seconde semble lié à l’eau (de terribles inondations ont longtemps représenté un danger pour son existence même),

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