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Noir : une gueule à faire peur

Noir
Une gueule à faire peur

Crédit photo : Sergey Katansky

Les trois couleurs qui nous restent à traiter, le noir, le blanc, le rouge, pourraient faire l’objet d’une unique chronique, tant elles fonctionnent en miroir, par opposition ou complémentarité. Nous nous efforcerons toutefois de les traiter pour elles-mêmes et leurs qualités propres.

En Russie comme dans d’autres cultures, le noir est la couleur du deuil, du chagrin. La raison en est, selon la tradition, que « la couleur noire n’irrite pas le défunt, elle ne suscite en lui aucune envie ni jalousie envers les vivants portant des vêtements de couleurs vives et joyeuses ». Le bleu foncé lui fait néanmoins concurrence.

Le noir apparaît en premier lieu comme polairement opposé au blanc, telles les ténèbres à la lumière, tel le mal au bien, le péché à la conduite des Justes. Il en est le négatif.

Le noir est rare dans la peinture d’icônes, ne servant à représenter que l’Enfer ou la tombe, bref tout ce qui est privé de la lumière divine.

Parfois rouge, en raison des flammes de la Géhenne, le Diable est plus souvent représenté en noir, par contraste avec le Christ qui est la lumière et la vie. Le noir présente toutefois quelques avantages, y compris concernant le Diable. Dans La nuit de Noël de Nikolaï Gogol, il prend au Malin la fantaisie de voler la lune et de la cacher dans sa poche. La Terre est aussitôt plongée dans les ténèbres. La sorcière elle-même n’y voit goutte et le Diable en profite pour lui chuchoter à l’oreille « les choses mêmes que l’on s’en va chuchoter à toutes les femmes de l’Univers ».

« Terre noire, imprégnée de sueur ! Comment ne pas te chérir, ne pas t’aimer ? »

« On peut parier, commente le narrateur-conteur, que beaucoup trouveront étrange que le Diable ait suivi l’exemple de tout le monde. Et le plus dépitant, c’est de penser qu’il doit se prendre pour un bel homme, alors que du haut en bas, c’est une honte, rien qu’à le regarder. Une gueule à faire peur […], et néanmoins, lui aussi va conter fleurette aux dames ! »

Par bonheur, le voile pudique de la nuit empêche de voir « ce qui se passa ensuite entre nos deux personnages ». Les convenances sont sauves.

Le « peuple noir » et les autres

Avant les révolutions de 1917, le « peuple noir » désigne en russe le « bas peuple », ceux qui font un travail non pas « au noir », mais tout simplement « noir », c’est-à-dire un métier manuel, pénible, sale, mettant en jeu les muscles plus que les neurones.

Ce que les Français appellent l’entrée de service dans un immeuble cossu, les Russes le nomment « l’entrée noire », celle réservée précisément aux « noirs », au menu peuple, que l’on n’autorisera certainement pas à pénétrer dans les maisons par « l’entrée de parade » ‒ l’entrée principale. Tchern, qui désigne la plèbe, est de la même famille que l’adjectif tchorny, « noir ».

Dans les campagnes, les plus humbles des paysans chauffent leur modeste isba « à la noire », autrement dit sans cheminée pour évacuer la fumée, d’où la suie qui ne tarde pas à recouvrir les murs.

Pour Sergueï Essenine (1895-1925), poète de la campagne, la noirceur de la terre n’est cependant pas négative. Le noir est la couleur du sol où s’effectue le labeur des hommes :

« Terre noire, imprégnée de sueur !
Comment ne pas te chérir, ne pas t’aimer ? »

Et le poète d’ajouter :

« Russie, triste chant. Russie, noire moniale. Russie, énigme amère. »

Le noir caractérise aussi, par imitation de l’Europe, les habits des hommes de la bonne société pétersbourgeoise ou provinciale de l’ancien régime, tandis que les femmes préfèrent les pastels. Décrivant une soirée chez le gouverneur de la ville de N., dans ses Âmes mortes, Nikolaï Gogol s’offre l’occasion d’une de ces digressions hautement comiques et critiques dont il a le secret :

« En entrant dans la grande salle, Tchitchikov dut un instant plisser les yeux, tant l’éclat des candélabres, des lampes et des robes des dames était insoutenable. Tout était inondé de lumière. Les habits noirs papillotaient et voletaient, séparément ou en grappes, comme s’affairent les mouches, dans la chaleur de juillet, sur le pain de sucre d’un blanc étincelant que la vieille économe partage en bris scintillants, devant la fenêtre ouverte. »

La tentation d’une autre vie

Le noir peut aussi être un choix, assumé ou inconscient – le choix d’une rébellion contre le blanc, représentant en l’occurrence l’ordre des choses établi, la loi. Le noir est alors la couleur de la transgression.

Lorsque Anna Karenine se présente au bal en robe noire, alors que la toute jeune Kitty a opté pour des tons de blanc et de rose, on peut y voir l’annonce du changement qui va bouleverser la vie des deux héroïnes. Tolstoï précise que cette robe noire, aux opulentes dentelles, s’estompait jusqu’à devenir un simple « cadre » mettant en valeur la simplicité, le naturel, l’élégance et, en même temps, la gaieté, l’animation d’Anna. Il n’en demeure pas moins que cette robe noire est celle d’une femme fatale – ce qu’Anna n’est pas encore – et qu’elle envoûtera Vronski, le quasi-fiancé de Kitty. On connaît la suite : la tentation d’une autre vie s’achèvera en catastrophe pour les protagonistes, menant Anna au suicide.

Quartier d’Ostankino, au nord-est de Moscou, en juin 2017. Photo : Artiom Gueodakian / TASS

Le destin de Kovrine, le héros du Moine noir d’Anton Tchekhov, est tout aussi tragique. Brillant universitaire, Kovrine travaille énormément et son médecin, constatant sa grande fatigue et craignant le détraquement de ses nerfs, lui conseille un séjour à la campagne où il pourra se reposer et mener une vie saine. Kovrine décide de suivre ce conseil et de séjourner chez son ancien tuteur et la fille de celui-ci.

À la campagne, il s’intéresse soudain à une légende vieille de mille ans, qui veut qu’un moine noir apparaisse à certains moments et soit source de malheur. Et le moine noir apparaît à Kovrine :

« Un moine, vêtu de noir, avec une tête chenue et des sourcils noirs, les bras croisés sur sa poitrine, passa en trombe devant lui… Ses pieds nus touchaient à peine terre. Ayant dépassé Kovrine d’une dizaine de pas, il se retourna, lui fit un signe de tête et lui sourit, à la fois affectueusement et avec malice. »

Pendant la guerre civile, le noir des anarchistes s’oppose au blanc des monarchistes, mais aussi au rouge des bolcheviks.

Le héros multiplie les « discussions » avec le moine noir, qui parvient à le persuader qu’il est un génie. Vient le moment où Kovrine, guéri grâce aux soins de ses hôtes, se révolte pourtant contre le bonheur simple qu’ils ont su lui offrir :

« Pourquoi, pourquoi m’avez-vous soigné ? Tous vos médicaments au bromure, l’oisiveté, les bains tièdes, la surveillance, cette crainte lâche de chaque gorgée, de chaque pas, tout cela en fin de compte me conduira à l’idiotie. Je devenais fou, j’avais la manie des grandeurs, mais j’étais gai, actif et même heureux, j’étais intéressant et original. À présent, je suis devenu plus raisonnable et plus sérieux, mais je suis devenu comme tout le monde : je suis devenu un être ordinaire et je m’ennuie de vivre. »

Kovrine rend bientôt l’âme, tandis que le moine lui susurre qu’il meurt simplement « parce que sa frêle dépouille humaine avait perdu l’équilibre et ne pouvait plus contenir son génie ».

Là encore, la tentative individuelle de mener une vie différente du commun des mortels se solde par un échec. Mais, comme l’écrit le peintre Iouri Annenkov dans son roman autobiographique Des petits riens sans importance, « la vie est un brouillon que l’on ne met jamais au propre ». Or, en russe, un brouillon se dit tchernovik, désignant un écrit « noir, sale, inachevé », et mettre au propre, équivaut à « mettre au blanc ».

La tentation d’une autre vie peut aussi être sociale et politique. Dès les années 1860-70, des mouvements se font jour en Russie contre le tsarisme. L’un des plus radicaux prend le nom de « Partage noir ». Il vise au partage des terres entre les paysans. Mais nombre de ses membres, dont Vera Zassoulitch, qui, en 1878, assassine le chef de la police de Saint-Pétersbourg, virent au terrorisme. Dans les années 1880-1881, beaucoup sont arrêtés, d’autres partent à l’étranger ; le mouvement se délite.

Nous ne nous étendrons pas ici sur les anarchistes russes qui, souvent, ne reculent devant aucune violence.

Dans le roman de Boris Jitkov Viktor Vavitch, écrit dans les années 1930 mais traitant des émeutes de 1905, l’un de ces anarchistes déclare :

« Je ferai sauter l’Okhrana [la police politique secrète à la fin du XIXe siècle et au début du XXe]… Je viendrai avec une machine infernale… » Déjà, il voit voler lambeaux et pierres en noir feu d’artifice, dans le fracas assourdissant et les grincements de dents.

Le drapeau noir des anarchistes russes est emprunté aux soyeux de Lyon qui, au cours de leurs révoltes de 1831 et 1834, le brandissaient en opposition à l’étendard blanc de la monarchie. Pendant la guerre civile qui suit les révolutions de 1917, le noir des anarchistes russes s’oppose également au blanc des monarchistes, mais aussi au rouge des bolcheviks.

Parvenir au miracle implique de passer par une période noire, de désolation pour les uns, de joie de la destruction pour les autres.

Dans la partie « Mars 17 » de sa Roue rouge, Alexandre Soljénitsyne décrit une rencontre entre des anarchistes et Alexandre Kerenski, membre du Gouvernement provisoire :

« Le regard résigné, il reçoit une délégation du parti des anarchistes, blouses et cravates noires. Ils ne viennent pas présenter une requête, ils exigent. Avec une prudente douceur, Kerenski évoque Kropotkine. Leur revendication se solde par un compromis, ils s’en repartent satisfaits. »

Leur satisfaction sera de courte durée.

Le noir n’est pas la marque des seuls révoltés contre l’ordre établi. Les uniformes des sergents de ville avant la révolution sont de la même couleur, ce qui leur donne une apparence sinistre, effrayant les manifestants dans la capitale impériale. Boris Jitov décrit ainsi les préparatifs de la répression d’une grève d’ouvriers :

« Dans la rue se déversent, en un noir boulet, les sergents de ville ; au pas de charge ils se mettent en rangs, […] et la troupe s’ébranle au pas cadencé.

Un noir paquet de sergents de ville sort d’une rue, forme un cordon ; à un autre angle, encore, encore du noir. »

Noirs aussi, à l’opposé des anarchistes sur l’échiquier politique prérévolutionnaire, les membres de cette troupe d’extrême droite, antirévolutionnaire, antisémite, pogromiste, qui apparaît au début du XXe siècle, se qualifie de « Cent-Noirs » (parfois « Centuries noires ») et sème la terreur.

Des ténèbres à la lumière, en passant par l’incendie

« La nuit descendait, noire, inhospitalière, glaciale, sur les champs dénudés, envahis par la mort », écrit Boris Pilniak dans la troisième partie du Triptyque de L’année nue (1921), consacrée à la guerre civile et principalement à la terrible année 1919.

La troisième partie du Triptyque, « la plus sombre » précise l’auteur, est en effet uniformément noire : « La terre est silencieuse et noire » ; « Du fond de la steppe, de la fissure noire qui sépare la steppe du ciel, à travers le désert dépouillé, souffle un vent d’hiver ».

Le noir traduit chez Pilniak la destruction et la ruine. Ainsi les « bandes de corbeaux » au-dessus des champs dépouillés : « noir collier d’un mariage de corbeaux ‒ triste mariage ».

Toutefois, après ce « Triptyque premier », intitulé : Les Morts vient un « Triptyque second », portant en titre : Les Bolcheviks, et en sous-titre : « Les Derniers seront les premiers ». On y assiste à la résurrection d’une usine. Pilniak commente : « N’est-ce pas là un poème cent fois plus merveilleux que la résurrection de Lazare ? »

Mais parvenir à ce « miracle » implique de passer par une période noire, de désolation pour les uns, de « joie de la destruction » pour les autres.

Et comme dans le Carré noir de Malevitch (1916), il reste du début du XXe siècle en Russie l’image de figures noires se détachant sur l’espace blanc, avec en plus, ici ou là, une touche de rouge.

 

Œuvres mentionnées :

  • Iouri Annenkov, De petits riens sans importance, traduction d’Anne Coldefy-Faucard, Verdier, Lagrasse, 2018.
  • Nikolaï Gogol, « La nuit de Noël », in La veille de la Saint-Jean, traduction de Michel Hofman et Louis Viardot, Union générale d’éditions, Genève, 1980.
  • Nikolaï Gogol, Les âmes mortes, traduction d’Anne Coldefy-Faucard, Le Cherche Midi, Paris, 2005 ; repris par les éditions Verdier, Poche, Paris, 2009.
  • Boris Jitkov, Viktor Vavitch, traduction de Jacques Catteau et Anne Coldefy-Faucard, Calmann-Lévy, Paris, 2008.
  • Boris Pilniak, L’année nue, traduction de L. Bernstein et L. Desormonts, Gallimard, Paris, 1926.
  • Alexandre Soljénitsyne, « Mars 17 », La roue rouge, traduction de Geneviève et José Johannet, Anne Coldefy-Faucard, 4 volumes, Fayard, Paris, 1993 (tomes 1et 2), 1998, 2001.
  • Anton Tchekhov, Le moine noir, traduction de Gabriel Arout, Horay, Paris, 2004.
  • Léon Tolstoï, Anna Karenine, traduction de Sylvie Luneau, Gallimard, Folio classique, Paris, 1994.

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