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Bleu : entre eau et ciel

Bleu
Entre eau et ciel

La saison du brouillard à Vladivostok - Yuri Smityuk / TASS

Deuxième volet de notre série estivale sur la symbolique des couleurs en Russie : après le vert toujours un peu sulfureux, le bleu, a priori plus simple et plus paisible. Un ciel bleu sans nuage, une mer bleue, des yeux bleus, n’est-ce pas là la couleur du bonheur ? Mais le bleu est-il perçu dans les mythologies, les croyances, les expressions populaires et la littérature russes de la même façon qu’en Europe ?

 

« Tu parcourus des sentes bleues,

Tourbillonne la brume à ta suite »,

écrit le poète Alexandre Blok au début du XXe siècle.

Et, dans un autre poème :

« Traîne éclaboussée d’étoiles,

Et regard bleu, bleu, bleu. »

À lire ces deux extraits, on se dit que le bleu est partout dans la poésie d’Alexandre Blok. Mais de quel bleu s’agit-il ? Le russe compte au moins deux adjectifs d’usage courant pour évoquer cette couleur : sini, « bleu foncé », et golouboï, « bleu clair ». Les sentes de Blok évoquées ci-dessus sont bleu ciel, le regard, lui, est d’un bleu profond.

L’apparition de sini est très ancienne et le mot avait, dès l’origine, le sens de « sombre », et même « noir », funèbre. Golouboï, plus tardif, dérive de goloub, la colombe, par allusion aux nuances bleu clair des plumes sur le cou de cet oiseau céleste. Les choses se compliquent un peu, lorsque les deux adjectifs se voient accolés, formant l’expression sinié-golouboï, sorte de « bleu-clair-foncé » assez indéterminé.

De fait, cette indétermination n’a guère d’importance, golouboï et, plus encore peut-être sini, fonctionnant plus ou moins comme des formules magiques.

Dans la tradition russe orale, celle des contes, des chansons, des proverbes et dictons, les codes de couleur, hérités des mythologies slaves, sont stricts. Ainsi, dans les contes, la mer est-elle toujours d’un joli bleu sombre, quelle que soit la météo. Le ciel, lui, est « bleu ciel », cela va sans dire.

 Le Diable est parfois pudiquement désigné, dans la langue russe populaire, comme « le Bleu ».

Le bleu sombre est, d’emblée, lié à l’eau qui, aux temps anciens, représentait un univers grouillant de forces malignes, dangereuses pour l’homme : vodianoï (génie des eaux), roussalka (sirène)… Nombre de rites et de superstitions sont attachés à cette couleur. On prétend, par exemple, qu’Ivan le Terrible avait une peur effroyable des individus aux yeux bleus, qui, pensait-il, pouvaient lui jeter des sorts. Et le Diable est parfois pudiquement désigné, dans la langue russe populaire, comme « le Bleu ».

Le bleu clair est, lui, la couleur du sublime, du divin, et donc, éminemment positif. L’expression goloubaïa krov est directement calquée sur notre « sang bleu » aristocratique. Quant au terme golouboï, pour désigner un homosexuel, il proviendrait du cliché répandu en Russie, selon lequel la plupart des homosexuels étaient des aristocrates anglais, donc a priori des « sang bleu ».

Au fil du temps, les perceptions et symboles évoluent. Ainsi, dans la tradition orthodoxe, le bleu foncé est-il la marque de celle que l’on appelle en Russie, non la Vierge, mais la Mère de Dieu, et l’on voit des coupoles d’églises peintes en bleu foncé, avec un semis d’étoiles dorées.

Le bleu céleste descend sur terre

Pour Vladimir Nabokov, avant Pouchkine et Gogol, « la littérature russe était à moitié aveugle, elle ne voyait pas les couleurs, se contentant de reproduire, en chien fidèle, les épithètes que l’Europe avait héritées de l’Antiquité. Le ciel était d’azur, l’aube pourpre, le feuillage vert, les yeux des jeunes beautés étaient noirs, les nuages gris… ».

Avec Pouchkine qui célèbre « du punch la flamme bleue », le bleu clair se voit quelque peu désacralisé. Gogol, lui, dans les Âmes mortes, ternit les couleurs, les fait pâlir, au gré du caractère indéfini de ses personnages. Ainsi le cabinet de travail de l’un d’eux présente-t-il des murs « recouverts d’une peinture qui hésitait entre le bleu ciel et le gris », et les fenêtres du même cabinet de travail donnent sur une forêt qui, à l’encontre de toutes les traditions, se révèle « bleu nuit ». Au demeurant, tout au long des Âmes mortes, la forêt s’assombrit inéluctablement « en une teinte d’un vague et fastidieux bleu sombre ». Il est vrai que dans cette Russie européenne des Âmes mortes, on est loin de l’Ukraine natale de l’écrivain, aux couleurs vives et chantantes.

Le bleu azur devient, certes, au XIXe siècle, la couleur du romantisme. Mais il s’agit là de cette imitation de « chien fidèle » qu’évoquait Vladimir Nabokov, d’une copie de l’Europe, qui ne concerne d’ailleurs pas les plus grands écrivains de Russie.

Le bleu du rêve et de l’Eden

Les plus grands ne dédaignent toutefois pas – il s’en faut – notre couleur de la semaine.

Olga, l’héroïne du roman d’Ivan Gontcharov Oblomov, a les yeux bleu clair ‒ nuancés de gris, il est vrai, ce qui l’empêche d’être vraiment un idéal. Ses rêves, en revanche, sont bleu ciel, si bleus que, tandis qu’elle songe, assise sur un banc un soir d’été, la nuit, alentour, se fait elle aussi bleu ciel. Tout au long du roman, son rêve – d’amour, de bonheur – est indissociable de la « nuit azur ». Et lorsque le réel revient en force, avec la déception et les angoisses qui l’accompagnent, Olga se tourne en vain vers le ciel, la mer, la forêt… Ceux-ci ont perdu toute couleur et ne sont plus que « lointains, abîmes et ténèbres ».

L’expression russe « dire quelque chose avec les yeux bleus » signifie « jouer les naïfs », « ruser » « tromper son monde », « feindre l’innocence ».

Le prince Mychkine, « l’Idiot » de Dostoïevski qui voulait en faire une figure christique, a, lui, les yeux entièrement bleu ciel, de grands yeux, « dans un visage au demeurant agréable, fin et sec, mais incolore ». Les yeux bleus de « l’Idiot » visent à montrer sa pureté, son innocence ; cependant, son regard, paisible mais pesant, l’étrange expression de ses yeux permettent aux initiés de comprendre au premier coup d’œil que Mychkine est atteint de haut mal (d’épilepsie), maladie qui, dans l’Antiquité, est perçue comme l’œuvre d’un démon.

À un niveau moins élevé, plus quotidien, l’expression russe « dire quelque chose avec les yeux bleus » signifie « jouer les naïfs », « ruser » « tromper son monde », « feindre l’innocence ».

Le lac du Geyser bleu dans l’Altaï – Yuri Smityuk / TASS

De passage à Dresde, Dostoïevski est stupéfié par le tableau de Claude Lorrain Acis et Galatée, qu’il intitule à part lui : L’Âge d’or. Il en parle abondamment dans sa correspondance et l’utilise dans son roman L’Adolescent, dont le héros voit cette toile en rêve, mais comme s’il s’agissait de la réalité :

« C’était exactement comme dans le tableau, un coin de l’Archipel grec, et le temps lui-même semblait être retourné trois mille ans en arrière. Des vagues bleues [bleu ciel], caressantes, des îles et des récifs, une côte fleurie, dans le lointain un panorama enchanteur, un coucher de soleil irrésistible… impossible de rendre cela en paroles […]. Là était le paradis terrestre de l’humanité : les dieux descendaient des cieux et s’apparentaient aux hommes. »

Le bleu ciel est clairement, en Russie, la couleur de l’idéal, du paradis perdu et – peut-être – retrouvé, de l’utopie. Il a toutefois, dans cette acception, la fixité d’une belle image… ou de la mort.

En quête de la « rose bleue »

Au début du XXe siècle, les poètes symbolistes russes vont mêler à plaisir les sons, les parfums, les couleurs. Commence l’« Âge d’argent » de la poésie russe, qui inaugure une période de renouvellement complet des arts. Poètes et peintres, tel Mikhaïl Vroubel pour ces derniers, se mettent, dans leurs œuvres, en quête de la « rose bleue » ‒ de l’inaccessible.

Alexandre Blok n’a pas son pareil pour jouer de nos deux bleus, au point que l’on peut distinguer successivement, au début de son œuvre, une période « bleu pâle, presque blanche » et une autre « bleu foncé ». Il passera ensuite à d’autres couleurs.

« Un jour clair, ensoleillé, une eau claire, ensoleillée, toute bleue : si tu te penches, tu ne sais pas si c’est l’eau ou le ciel. »

Le cycle dédié à la « Belle Dame » appartient à la première, toute d’idéale pureté. Le cycle suivant est dédié à l’« Inconnue », femme déchue, à l’irrésistible attrait, qui cause la perte du poète. Les yeux d’un bleu sombre évoqués plus haut sont ceux de l’« Inconnue » ; bleu sombre également, tout ce qui lui est lié :

« Et des yeux bleus sans fond

Fleurissent sur la rive lointaine »,

chante le poète.

Ou, dans un autre poème :

« Tu t’es enveloppée tristement d’une cape bleue,

As quitté la maison, t’enfonçant dans l’humidité de la nuit ».

Contemporain de Blok, Andreï Biély (1880-1934 ; pseudonyme qui signifie « blanc »), poète symboliste lui aussi, est également l’auteur d’œuvres en prose, parmi lesquelles une trilogie « Orient ou Occident », dont le premier volume, La Colombe d’argent, est écrit en 1909, le deuxième, Pétersbourg, en 1913, et le troisième, Moscou, en 1926.

La Colombe d’argent se situe dans le petit village de Tsélébéïévo, dont la part « occidentale » est incarnée par les maîtres de la propriété locale, notamment le jeune Darialski, fiancé de la fille de la maison ‒ les deux jeunes gens ayant été éduqués à l’européenne ; la part « orientale » – et pour tout dire « russe » – est constituée par l’ensemble du village (les paysans, le peuple), en particulier Matriona, jeune femme pas aussi simple qu’on pourrait le croire et qui va littéralement envoûter Darialski. L’histoire finira mal.

Dans sa Colombe, Andreï Biély mélange à plaisir les couleurs et inverse les symboliques, notamment celles des bleus. Le jour (et non la nuit) apparaît dès la première ligne comme un « abîme bleu sombre », indiquant que le village auquel l’auteur semble chanter un hymne à la tonalité très gogolienne, pourrait être, sous le soleil, aussi dangereux et inquiétant qu’à la lumière de la lune. À ce bleu succède, là encore dès le premier paragraphe, non le jardin d’Eden, mais la « paix bleu azur des déserts ».

L’eau est également d’un bleu clair, pur, dans l’étang près duquel, pour la première fois, Darialski rencontre Matriona, et le narrateur décrit la scène comme un avertissement :

« Sur le ponton, deux fortes jambes sortaient d’un pan de jupe rouge retroussée, et des mains rinçaient du linge ; mais qui était en train de rincer, pas moyen de le voir : une vieille, une femme, une fille ? Darialski regarde, et le ponton lui semble affreusement triste, bien que ce soit le jour, bien que la cloche [de l’église] en fête fasse résonner ses appels dans le ciel clair. Un jour clair, ensoleillé, une eau claire, ensoleillée, toute bleue : si tu te penches, tu ne sais pas si c’est l’eau ou le ciel. Attention, mon garçon, la tête va te tourner, recule ! »

Œuvres mentionnées :

  • Andreï Biély, La Colombe d’argent, traduction d’Anne-Marie Tatsis-Botton, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1990.
  • Alexandre Blok, Cantiques de la Belle Dame, présentation et traduction de Jean-Louis Backès, Paris, Éditions de l’Imprimerie nationale, 1992.
  • Alexandre Blok, L’Inconnue, traduction de Serge Venturini, L’Harmattan, coll. « Poètes des cinq continents », Paris, 2007.
  • Fiodor Dostoïevski, L’Adolescent, traduction de Pierre Pascal, Gallimard, « Folio classique », Paris, 1998.
  • Fiodor Dostoïevski, L’Idiot, traduction d’Albert Mousset, Gallimard, « Folio classique », Paris, 2001.
  • Nicolas Gogol, Les Âmes mortes, traduction d’Anne Coldefy-Faucard, Le Cherche Midi, Paris, 2005. Repris en poche par les éditions Verdier, Lagrasse, 2009.
  • Ivan Gontcharov, Oblomov, traduction de Luba Jurgenson, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1988.
  • Vladimir Nabokov, Littératures, traduit de l’anglais par Cécile Guilbert, Gallimard, Babelio, Paris, 2010.
  • Alexandre Pouchkine, « Le Cavalier de bronze », Œuvres complètes, tome 1, traduction d’André Meynieux, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1973.

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