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Au sommet pour Staline : L’épopée des frères Abalakov par Cédric Gras

Au sommet pour Staline
L'épopée des frères Abalakov par Cédric Gras

Capture TV5

Alpiniste, géographe, écrivain voyageur passionné par la Russie, Cédric Gras signe en mai 2020, chez Stock, Alpinistes de Staline, une biographie des frères Vitali et Evgueni Abalakov, vainqueurs des sommets du Caucase et de l’Asie centrale à l’époque soviétique. Le Courrier de Russie revient avec lui sur ces destins hors-norme.

Comment vous êtes-vous intéres à ces deux personnalités, somme toute méconnues en Occident ?

Cédric Gras : Leurs noms m’étaient depuis longtemps familiers. En alpinisme, il existe une technique pour escalader les cascades de glace qui s’appelle encore aujourd’hui « l’abalakov ». Je connaissais le mot, mais ce n’est que bien plus tard, après avoir passé dix ans en Russie, que je me suis intéressé à ces deux vies extraordinaires.

Extraordinaires, d’abord parce qu’elles nous sont parvenues. Ce sont deux orphelins, nés en Sibérie dans une famille bourgeoise, et qui pour cette raison avaient peu de chance de trouver leur place dans la société soviétique. L’aîné — Vitali — sera d’ailleurs arrêté en 1938, accusé de propagande et d’espionnage en faveur de l’Allemagne. Ils ont survécu à tout : à la montagne bien sûr, mais aussi aux Purges et à la Seconde Guerre mondiale, durant laquelle ils ont combattu, dans le Caucase, au sein des troupes de montagne.

Vous montrez que le Parti communiste encourage l’alpinisme et, jusqu’à un certain point, les tentatives des frères Abalakov. Pourquoi cela ?

C. G. : Ici, il convient de distinguer l’alpinisme et les frères Abalakov. L’alpinisme, oui, était encouragé : c’était une espèce de métaphore du communisme, les sportifs devaient être soudés dans l’effort, sacrifier leur individualité à la réussite du collectif, etc. Les frères Abalakov, c’est différent. On les engageait parce qu’ils étaient les meilleurs, mais ils ne choisissaient pas leurs sommets ni les objectifs des expéditions.

Concernant la discipline, je dois avouer que je m’attendais à ce que l’État s’en empare davantage. J’avais dans l’idée que ce serait comparable au soutien de l’Allemagne nazie. Hitler avait beaucoup célébré l’héroïsme « suicidaire » des alpinistes. Il était également fasciné par l’Asie centrale et le Tibet, censés être le berceau de la race aryenne. Rien de tel en Union soviétique. Pas de culte de l’homme nouveau qui gravit les montagnes, par exemple.

Cédric Gras (à gauche) et l’alpiniste kirghize Dmitri Grekov, au camp de base de la montagne Khan Tengri.
Photo : Capture d’écran du film Vers les Monts célestes

Par ailleurs, l’alpinisme reste vu comme une pratique étrangère. Les sources de l’époque affirment que ce sport a été introduit en Russie par Lénine et ses compagnons d’exil qui s’y adonnaient lors de fréquents séjours en Suisse, entre 1900 et 1917. Certains avaient même décroché des diplômes de guide. À son retour, ce petit noyau crée la Société du tourisme prolétarien — le mot turizm a plutôt le sens de « randonnée » — pour inculquer aux jeunes Soviétiques l’art de gravir les sommets — cette fois-ci les leurs — bien qu’ils continuent d’appeler cela alpinizm, et non « caucasisme » ou « pamirisme ».

Les alpinistes devaient être des « conquérants de l’utile », écrivez-vous. Qu’est-ce que cela signifie ?

C. G. : Il fallait que l’alpinisme, comme tout dans la société, serve à la construction du communisme. Les ascensionnistes se sont donc évertués à trouver des raisons de grimper : installer une station météorologique, étudier les couches supérieures de l’atmosphère, prospecter des gisements miniers, cartographier l’Asie centrale, notamment la chaîne du Pamir — qui est alors en grande partie terra incognita —, participer au tracé des routes… Ce sont là surtout des justifications. Les autorités le savent, il n’y a rien de plus inutile que d’escalader des montagnes. Avec le lancement des premiers Spoutniks, les relevés topographiques se feront de l’espace, avec une plus grande précision.

En revanche, la discipline contribue à la propagande du régime. Les frères Abalakov sont souvent chargés de déposer des bustes de Staline sur des pics. Par ailleurs, les ethnies païennes d’Asie centrale sont invitées à gravir leurs propres sommets afin de constater qu’elles n’abritent pas de divinités, comme leur tradition l’enseigne.

Quelles sont les relations entre alpinistes soviétiques et étrangers ?

C. G. : Elles se dégradent vite. Dans les années trente, tout se referme. Les derniers étrangers à venir en Union soviétique sont des Suisses : Ella Maillart, Annemarie Schwarzenbach, et surtout Lorenz Saladin, mort sur les pentes du Khan Tengri (nord du Pamir) lors d’une expédition conduite par Evgueni Abalakov, en 1936. Souvent, ils avaient une appétence idéologique : ils voulaient voir ce qu’était l’URSS — Saladin était d’ailleurs communiste.

Evgueni Abalakov
Photo : Wikimedia Commons

Au même moment, le Parti demande aux alpinistes soviétiques de « nettoyer les montagnes », c’est-à-dire de supprimer toutes les traces d’ascensions étrangères dans le Caucase et en Asie centrale — les Allemands laissaient sur les sommets de petites boîtes contenant des messages.

Les Russes connaissent-ils l’histoire des frères Abalakov ?

C. G. : Hormis quelques publications de leur vivant, forcément parcellaires et passées au tamis de la censure soviétique, rien n’a été écrit sur les frères Abalakov en Russie. Le fils d’Evgueni, Alexeï Abalakov, a signé un livre, mais il y est très peu question de montagne. Son obsession a toujours été de réfuter la version officielle de la mort de son père — une intoxication accidentelle au monoxyde de carbone. Pour lui, c’est un assassinat.

Cet oubli a plusieurs causes. Je pense que les Russes mesurent mal le caractère incroyable et l’exotisme de ces destins. Des sportifs arrêtés sous Staline, pour eux, c’est presque une histoire banale. Tout le monde, ou presque, a eu un grand-père ou un arrière-grand-père inquiété par le NKVD. Il me semble aussi que la littérature russe contemporaine cherche à oublier ce passé, à s’échapper vers des univers fantastiques, plutôt qu’à le raconter.

Des alpinistes à l’assaut du pic Ismaïl Samani, anciennement pic du Communisme, dans le massif du Pamir (Tadjikistan), en 1981.
Photo : V. Bozhukov / TASS

Les géographes peuvent peut-être se souvenir d’eux, parce que les frères Abalakov ont contribué à défricher l’Asie centrale, laissant de nombreux croquis. Néanmoins, aucun sommet ne porte leur nom, pas même le pic Ismaïl Samani — point culminant du Tadjikistan —, qu’ils ont été les premiers à gravir. En dehors de cela, leur mémoire n’est entretenue que par les alpinistes, un milieu très confidentiel. N’oublions pas que la Russie est d’abord un pays de plaines.

Que représente la montagne aujourd’hui pour les Russes ?

C. G. : Les alpinistes continuent de vivre dans une géographie soviétique. De nos jours, les sommets de plus de 7 000 mètres se trouvent dans les républiques d’Asie centrale qui ont pris leur indépendance, mais sur les pentes, on croise beaucoup plus de Russes — au moins des Russes ethniques restés sur place après la fin de l’URSS — que de locaux.

Vitali Abalakov (à droite) et le médecin Nadjmamed Gadjiev tenant le blason de l’Union soviétique sur le pic du Communisme, le 1er juillet 1972.
Photo : RIA Novosti

Pour le grand public russe, la montagne, c’est d’abord le Caucase. Comme, en plus, la mer n’est pas loin, cela satisfait tout le monde. C’est la région la mieux aménagée en Russie du point de vue touristique. Des stations de ski ont été aménagées dans les années 1990, comme celle de Krasnaïa Poliana (1 348 kilomètres au sud de Moscou), et d’autres en prévision des Jeux olympiques de Sotchi, en 2014. L’Altaï est également une destination populaire pour le ski et la randonnée, quoique beaucoup moins bien équipée.

Est-ce que, plus généralement, la notion de prouesse sportive, qui jouait un rôle important dans l’idéologique soviétique et que les frères Abalakov incarnaient, a encore un sens dans la Russie de Vladimir Poutine ?

C. G. : Concernant l’alpinisme, je ne pense pas que cela puisse encore signifier quelque chose sur le plan politique. Gorbatchev est le dernier dirigeant à avoir félicité des ascensionnistes russes, lorsque ceux-ci ont été autorisés à quitter l’URSS pour conquérir l’Himalaya pendant la perestroïka. C’est après lui que l’alpinisme a commencé à être déconsidéré par le pouvoir, probablement parce qu’il n’y avait plus rien à explorer. Les poliarniki, ces scientifiques envoyés aux pôles pour des missions de longue durée, ont d’ailleurs connu la même trajectoire.

Du reste, je ne crois pas que les frères Abalakov aient « incarné » une forme de prouesse sportive. L’alpinisme est une pratique, pas un « sport ». Il y a des rivalités entre grimpeurs, pas de tournois — ce serait trop dangereux. Or ce qui compte aujourd’hui pour le pouvoir, c’est justement la compétition sportive : les Jeux olympiques, la Coupe du monde de football, etc. L’objectif de l’Union soviétique était autre : elle voulait conquérir la Nature.