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Qui, de l’Amérique ou de la Russie, colonisera la lune ?

Qui, de l’Amérique ou de la Russie,
colonisera la lune ?

Pour oublier, ne serait-ce qu’un temps, le flot des mauvaises nouvelles qui soulignent encore notre impuissance face à la maladie, pour faire sauter les cadenas que l’on pose actuellement à nos portes et dans nos esprits et, tout simplement, pour ne pas rester seul chacun chez soi, Le Courrier de Russie s’est tourné vers ceux qui invitent au rêve, à l’imagination et à la réflexion : les écrivains. Il s’agit, en  l’occurrence, des écrivains russes contemporains, dont le regard porte bien au-delà des steppes dans lesquelles on aime à les confiner, mais aussi bien au-delà de leur nombril et de celui de la Russie ; des écrivains qui s’inscrivent dans le rythme de l’Histoire. 

Dans le huitième volet de cette série de textes littéraires, Marina Akhmedova affirme que le confinement nous a été donné pour mieux nous connaître, et qu’il agit comme le révélateur de notre personnalité et de nos aspirations réelles.


Texte traduit par Anne Coldefy-Faucard


« Je ne crois pas que qui que ce soit puisse changer après l’épidémie, me dit un étudiant maker d’une vingtaine d’années, en rognant à l’aide d’un canif les contours d’une visière en plastique qu’il vient de réaliser sur une imprimante 3D : Au contraire, les gens auront eu le temps de mieux connaître leurs qualités et leurs défauts, et de les renforcer. Et puis, ils auront compris ce qui compte vraiment pour eux, ils sauront ce dont ils peuvent ou non se passer. » 

Ce n’était pas du tout la réponse que j’attendais d’un étudiant qui avait apporté son imprimante personnelle à des makers bénévoles luttant contre la Covid-19, et imprimait gratuitement, du matin au soir, des protections supplémentaires pour les soignants des hôpitaux les plus démunis. Le genre de choses que des entreprises choisissent plutôt de vendre. Cette question – vendre ou distribuer gratuitement ? – ne se posait manifestement pas pour lui. La réponse que j’attendais était la suivante : « L’épidémie s’est déclarée et j’ai pris conscience de l’importance d’aider les gens. Je me suis découvert une propension aux bonnes actions. Le cours de ma vie va s’en trouver changé : j’ai pris goût à l’entraide ».

Je n’ai rien entendu de tel. Quant à ceux qui nous entouraient pendant notre conversation, ils demeuraient concentrés, silencieux, pris par la magie de la 3D. Et il est apparu qu’ils n’avaient absolument pas le sentiment de faire quoi que ce soit d’extraordinaire. Le travail qu’ils effectuaient était normal : « On a la possibilité d’aider, alors on aide. »

J’ai insisté :

« Mais ceux qui vendent des protections aux médecins ont aussi la possibilité d’aider. Or, ils ne le font pas.
‒ Ils sont comme ils sont, m’a-t-on répondu sur un ton excluant toute forme de jugement.
‒ On est autrement. On ne peut pas fonctionner comme eux. »

En sortant du Lab où sont installés les makers, je me mets à marcher dans Moscou déserte. Le Lab se trouve dans le centre-ville, rue Miasnitskaïa, juste à côté de bâtiments réservés aux fonctionnaires de différentes administrations. Le soleil joue à cache-cache avec les nuages.

Jamais, sans doute, l’histoire de l’humanité n’avait connu un temps où chaque individu se voyait ainsi imposer la responsabilité de la vie d’autrui.

Soudain, sous mes pas, tout s’éclaire d’une lumière jaune transparente. Cette brusque illumination s’arrête au niveau du rez-de-chaussée des immeubles ; au-dessus, plane l’ombre d’un jour maussade. Tout annonce l’ondée, mais cet éclair doré, qui met en évidence chaque chose avec une netteté impitoyable, est, en concentré, un bel et menaçant présage.

Je me tiens sous un auvent, appelle un taxi, prête, bien sûr, à présenter mon passe numérique. J’écoute la pluie tomber pesamment, puis bruire sur l’asphalte. Je fixe les rares fonctionnaires, qui courent, vêtus de leur costume officiel et portant leur serviette, tandis que dans ma tête tourne en boucle l’image de la pluie d’or, déversée en lumière sur Moscou, avant de s’engloutir dans notre confinement.

Au début du confinement, nous nous disions tous, par naïveté et manque d’expérience, qu’enfin nous pourrions suivre des conférences en ligne, des webinaires – pour la première fois depuis longtemps, nous avions du temps libre. Et qu’au moment du déconfinement, nous serions devenus meilleurs, plus instruits, plus solides, plus parfaits. Force nous avait été, peu à peu, de prendre conscience que, pour Dieu savait quelle raison, il en irait tout autrement. Au début du deuxième mois de confinement, beaucoup avaient été gagnés par l’apathie. Pourtant… Les musées, les expos, les spectacles, les films, les débats et les conférences étaient gratuits… Simplement, on n’en avait plus le désir, on avait juste assez d’énergie pour attendre que finisse cette période de loisir forcé. Il ne nous restait plus, comme à l’instant du jaillissement de cette lumière, qu’à nous voir nous-mêmes de part en part, à plonger en nous-mêmes pour tenter de nous comprendre, sans changer.

Bientôt, à cette ondée printanière succédera la pluie d’été. Le confinement prendra fin à un moment ou à un autre, du moins à son stade actuel. Alors, ceux qui auront su mettre à profit cette lumineuse fulgurance, pourront sortir de chez eux, entamer une vie nouvelle, modifier leur existence. Ou ne rien modifier, mais tenter de saisir précisément ce qui leur importe ou non. Le confinement nous est donné pour nous connaître nous-mêmes.

Le parc de Tchistie Proudy, à Moscou, le 3 juin 2020. Photo : Vladimir Astakovich / RIA Novosti

J’imagine, toutefois, que seule une minorité sera concernée. Pour le reste, rien ne changera particulièrement dans notre vie. Si le surgissement de la lumière nous a tous touchés de la même façon, il a, dans sa brutalité, révélé des choses bien différentes. Certains y auront décelé la fragilité du monde et notre interdépendance. Jamais, sans doute, l’histoire de l’humanité n’avait connu un temps où chaque individu se voyait ainsi imposer la responsabilité de la vie d’autrui ; sans compter que nous ne pouvons montrer notre pleine conscience de cette responsabilité qu’en restant obstinément chez nous et en nous gardant de l’impatience. Beaucoup ont compris qu’ils n’en auraient pas la force et ils n’ont pas changé. D’autres ont pu, une nouvelle fois, se convaincre de leurs potentialités. Leur connaissance d’eux-mêmes s’en est trouvée renforcée, et ils n’ont pas souhaité changer. Je suis d’accord sur ce point avec l’étudiant. Quant aux slogans selon lesquels nous sortirons meilleurs du confinement, ils se sont, me semble-t-il, fracassés contre cette rude vérité : les hommes ne changent pas, ou très rarement.

Aux jours du confinement, j’ai eu un coup de téléphone d’une amie médecin, professeur, depuis l’hôpital où elle se consacrait entièrement aux malades du coronavirus :

« Tu es stupide, si tu planifies ta vie au-delà de cinq jours. Des gens me téléphonent, ils me parlent de leurs projets et, cinq jours plus tard, ils sont consumés par la maladie. »

Depuis cet appel, chaque fois que je projette quelque chose, je sais, tout au fond de mon subconscient, que, dans cinq jours, je peux ne plus exister, moi ou mes proches et mes amis. J’en retire le sentiment d’un avenir très vacillant. Pourtant, éclairé de la même lumière jaune vif, y apparaît ce qui compte véritablement pour moi. Et ce qui compte, ce sont les êtres. Je veux dire que j’ai envie de réintégrer le monde d’avant, dans lequel je retrouverai les gens qui me sont chers – proches ou lointains – dans les lieux où je les ai laissés. En comparaison, mes projets d’avenir personnel sont sans valeur. Voilà ce que je vois nettement dans ce jaillissement d’or.

Je suis convaincue qu’on ne nous imposera pas un contrôle numérique total : nous ne le permettrons pas.

Le déconfinement ne marquera pas pour nous l’entrée dans un monde nouveau. Nous ouvrirons la porte et, passé le seuil, il y aura l’ancien monde, avec les sempiternels qualités et défauts de l’humanité. Sans doute percevrons-nous que l’air est devenu plus pur, puisque des hordes d’avions n’auront pas sillonné le ciel. Dans ce vieux monde, notre rapport à l’autorité et au prestige se verra un tout petit peu modifié : les médias, je l’espère, ne déploierons plus tous leurs efforts pour nous présenter chanteurs, acteurs, sportifs, comme la crème de la crème. Il se peut que nous tournions nos regards vers ceux qui auront combattu le virus, les médecins, les savants. Peut-être comprendrons-nous que le progrès technique n’est pas tout, que l’homme, inventeur de l’intelligence artificielle, n’est finalement pas capable de venir rapidement à bout de virus inconnus. Tapie dans les maisons, l’humanité se demande qui, de l’Amérique ou de la Russie, colonisera la lune, et prend les paris. En attendant, un virus tout ce qu’il y a de terrestre nous décime. J’espère toutefois entrer dans un monde où les États ‒ du moins l’État russe – donneront plus de moyens à la science, en premier lieu aux recherches en biologie.

Curieusement, je suis convaincue qu’on ne nous imposera pas un contrôle numérique total : nous ne le permettrons pas. Je suis moins sûre que nous rejetterons celui qui existait déjà avant le confinement. Simplement, nous ne savions pas, alors, à quel point cela nous déplaisait. Nous ne l’ignorons plus aujourd’hui, et nous nous battrons désormais pour notre liberté.

Hier, à la pharmacie, j’ai surpris une conversation entre une femme d’un certain âge et la pharmacienne. La femme portait un fichu gris souris, de petites bottes avachies et un pantalon tirebouchonné aux genoux. Elle se tenait à la poignée de son caddie – un caddie comme seuls en ont aujourd’hui, à Moscou, les retraités.

Toutes deux parlaient de rats.

« J’adore les rats, disait la femme d’une voix bien posée : Ce sont des extraterrestres, des êtres cosmiques.
‒ On a dératisé récemment, par ici, répondit la pharmacienne. Je rentrais chez moi et j’en ai vu un, pauvre bête, qui ne tenait plus debout. Il m’a fait tellement pitié !
‒ Une fois, dans notre immeuble, poursuivit la femme, on a eu une bombe. Les fourgons transportant les démineurs étaient déjà là, quand la doyenne de notre escalier m’a appelée sur mon portable pour me prévenir. Moi, je traversais notre cour. Et qu’est-ce que je vois ? Des rats ! Ils prennent la tangente, drôlement bien organisés ! Ils quittent non pas notre entrée, mais celle de droite. C’est là qu’il y avait la bombe. »

J’ai senti que mon apathie se dissipait et que je souriais – sous mon masque, cela va de soi.

Journaliste, Marina Akhmedova a publié plusieurs livres très remarqués en Russie, dont un est paru en français : Khadija. Le journal d’une kamikaze (traduction de Marie Roche-Naidenov, Louison Éditions, 2016).



À lire également dans notre série « Le rythme de l’Histoire » :
« Ne te couche pas là où tous meurent », par Evgueni Vodolazkine
Songe d’une nuit de coronavirus, par Vladislav Otrochenko
« Le Grand Égalisateur », par Anna Kozlova
Confiné, mais pas coulé, par Andreï Guelassimov
Huit milliards de Cendrillon, par Iouri Arabov
Les avions dorment, par Par Sasha Filipenko
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Par Marina Akhmedova