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Lune russe au Spitzberg

Lune russe au Spitzberg

Il y a cent ans, le 9 février 1920, était signé le traité international de Svalbard, octroyant le Spitzberg et son archipel au royaume de Norvège. Les Russes, encore aux prises avec leur révolution, se sentent alors dépossédés de l’un de ces grands espaces de glace qui, depuis toujours, peuplent leur imaginaire et leur littérature.

Il y a des constantes dans les questions de géopolitique. L’archipel du Svalbard, que la Russie continue (comme nous le ferons dans cet article) d’appeler Spitzberg, en est une. Longtemps, le Spitzberg est qualifié de Terra nullius, un « territoire sans maître », autrement dit n’appartenant à aucun État. Tout change à partir de 1920, date de la signature du traité de Svalbard, qui, il y a exactement cent ans, place la région sous la souveraineté de la Norvège. C’est alors que les problèmes commencent. 

Les conflits d’intérêts économiques et politiques se multiplient, dont beaucoup ne sont pas réglés à ce jour. La Russie, très implantée depuis longtemps sur l’archipel, n’entend pas se laisser déposséder de ce qu’elle considère comme lui appartenant. Or, devenue soviétique depuis peu, elle n’a pas que des amis, notamment chez les Occidentaux, qui n’ont pas l’intention de lui permettre d’agir à sa guise et qui l’excluent de l’accord. Il lui faudra attendre la reconnaissance internationale de l’URSS en 1924 pour faire partie du jeu. 

Entré véritablement en vigueur en 1925, le traité de Svalbard compte quarante-six signataires. Questions stratégiques, accès aux ressources de la mer, aux ressources minières – autant de motifs de différends, sans compter qu’aujourd’hui, la Chine veut aussi jouer sa carte dans le secteur. 

« Tout n’était que neige, il y avait la lune et l’on eût dit qu’à l’entour ne se trouvaient pas des montagnes, mais un morceau de lune, la lune était descendue sur la terre. »

À la fin des années 1920 et au début des années 1930, la Russie parvient à s’imposer en rachetant, notamment aux Néerlandais, des compagnies de charbon, ce qui la rend propriétaire de 250 km2 et lui permet de développer deux villes minières, norvégiennes mais presque entièrement russes par leur population : Barentsburg et Pyramiden. Si l’exploitation est abandonnée, dans cette dernière ville, depuis 1998, Barentsburg, en revanche, demeure très dynamique à ce jour, grâce à un afflux de travailleurs ukrainiens, qui s’y installent souvent avec leurs familles. Dans ce qui ne saurait faire figure de paradis – la région est  moins riante que la terre ukrainienne –, ces nouveaux-venus se sentent pourtant protégés : à l’abri de la violence qui règne dans leur pays natal, à l’abri aussi du chômage. 

Buste de Lénine à Pyramiden. Photo : wikimedia

Terre de lune

Longtemps auparavant, au milieu des années 1920, Boris Pilniak (1894-1938) donne une image bien différente du Spitzberg. 

En 1924, l’écrivain a la chance de participer à une expédition polaire. Il tire de cette expérience, l’année suivante, un roman : Le Pays d’Outre-Passe. Son héros, le peintre Boris Latchinov, a lui aussi été jusqu’au pôle et, avant de regagner la vraie « terre des hommes », il fait une halte au Spitzberg – « le Spitzberg habité », précise-t-il – où il loge chez un ingénieur des mines : 

« …À Ice-Fjord, à Coal-City, dans les mines, l’ingénieur Bergring, directeur de la Coal Company, rancissait dans la solitude. Il n’y avait pas de brouillard à cette heure et l’on voyait la lune. […] Les montagnes s’élançaient vers les cieux, la banquise progressait. […] Tout n’était que neige, il y avait la lune et l’on eût dit qu’à l’entour ne se trouvaient pas des montagnes, mais un morceau de lune, la lune était descendue sur la terre. C’était une lune incroyable […], et ses reflets sur l’eau, sur les glaces, sur la neige semblaient aussi grands qu’elle, des centaines de lunes naissaient sur la terre. » 

Au moment où Boris Pilniak écrit son roman, la Russie soviétique n’a pas encore entamé sa grande industrialisation et l’écrivain n’a pas entièrement perdu ses illusions sur la révolution. Il y va donc de son petit couplet contre ce temple du capitalisme qu’est alors, plus spécifiquement, l’Angleterre :

« Les hommes ne peuvent vivre au Spitzberg, le Grand Nord les brise, mais là-bas les montagnes recèlent des minerais, là-bas des couches de charbon… courent à la surface de la terre… et le capitalisme… » 

Paysage de l’archipel du Svalbard. Photo : highnorthnews

Les attaques contre la mécanisation de l’Angleterre, qui transforme les hommes en robots, ne sont d’ailleurs pas une nouveauté dans la littérature russe de l’époque. Avant même la révolution, en 1916, l’écrivain Evgueni Zamiatine, jeune ingénieur, avait été envoyé en Grande-Bretagne par le gouvernement tsariste. Il y avait passé dix-huit mois, chargé de veiller à la construction de plusieurs brise-glaces. En 1918, il publie Les Insulaires, éclatante satire de la vie anglaise et, pour la Russie, un appel à la vigilance face au danger de domination de l’homme par la machine. 

Dans le roman de Pilniak, les ouvriers du Spitzberg n’ont déjà plus rien d’humain. Tous vêtus du même bleu de travail, tous coiffés d’un casque en cuir pour éviter les chocs, ils font les trois-huit, extraient du charbon, poussent des wagonnets, trient les scories, et « rampent, rampent, année après année, vers le scorbut et la mort » ou la folie. 

« En s’attaquant aux « capitalistes exploiteurs », Boris Pilniak ruse : il s’en prend, mine de rien, à la vision tayloriste et mécaniciste de la révolution. »

« À Advent Bay, dans le froid et la ténèbre, depuis la plus haute montagne, depuis les mines jusqu’à la côte, dégringolent, chargés de charbon, suspendus dans les airs, les wagonnets de la voie ferrée électrique aérienne ; parfois, on y aperçoit des têtes d’ouvriers, courbées pour éviter l’électrocution. ‒ Cependant, au-dessus de Green Harbour, des wagonnets escaladent la montagne sur une voie de chemin de fer, électrifiée elle aussi mais souterraine, et disparaissent dans le ventre de la terre. Au-dessus de Green Harbour comme de Coal-City brûle la lumière morte de l’électricité, et brûle, brûle dans les cieux, au-dessus de l’une et l’autre localités, l’aurore boréale. La pendule indique qu’il fait jour. » 

De fait, en s’attaquant aux « capitalistes exploiteurs », Boris Pilniak ruse : il s’en prend, mine de rien, à la vision tayloriste et mécaniciste de la révolution, très en vogue à l’époque, et lui oppose sa propre vision – un retour à la Russie « sauvage » d’avant l’européanisation voulue par Pierre le Grand. En 1924, Pilniak a écrit Les machines et les loups, texte dans lequel il prend le « parti des loups » contre les « machines », mais doute déjà que les premiers sortent vainqueurs des bouleversements survenus en Russie. 

Terre de rien 

L’ingénieur Bergring, comme ses collègues des autres mines, est censé prendre des décisions et donner des instructions en cas de problème, quand on lui annonce, par exemple, qu’un ouvrier a été tué par un éboulement. Il en faudrait plus pour occuper ses journées, rythmées par le whisky, le cognac ou le punch suédois. Il dispose d’un petit serviteur – un gamin ‒ qui, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, entretient les poêles dans sa maison, d’une radio, d’un gramophone et d’un billard. Il a surtout des livres, dont il espère qu’ils l’emporteront à des milliers de milles du Spitzberg, vers la vie humaine, la vie « naturelle ». Or, ses livres « traitent des étoiles, des lois de la chimie et de la mathématique, des mines aussi, mais ils ne soufflent mot de cette vie naturelle. La pensée de Bergring a le vouloir de percer les lois d’un monde au sein duquel l’homme est hasard, et non dessein. » 

Dans le roman de Boris Pilniak, le Spitzberg apparaît comme une non-terre, sorte d’enfer dont il devient vite impossible de sortir, le summum du confinement. Le peintre Latchinov y séjourne trop peu de temps pour s’y enfermer, mais suffisamment pour faire le point sur sa vie et, à son retour en des contrées plus hospitalières, la transformer radicalement. L’ingénieur Bergring, lui, étranger à lui-même et au monde, sombre peu à peu dans le néant :

La centrale à charbon de Barentsburg à Svalbard. Phot : arctictoday

« La maisonnette de Bergring était collée en nid d’hirondelle à la montagne… ‒ 

‒ ‒ … la nuit, la nuit polaire. Le monde est coupé. Les murs sont gelés. […] Ce que l’on voit par la fenêtre n’est certainement pas la terre, c’est un morceau de lune dans les neiges bleues de la nuit. ‒ Le gamin apporta une deuxième bouteille de whisky, un livre était ouvert à une page où des formules mathématiques déterminaient la distance séparant la Terre de l’Étoile polaire. Bergring s’approcha de la fenêtre : sous l’Étoile polaire brûlait l’aurore boréale. Cependant, dans le cabinet de travail, la radio lança l’éclair de sa lampe cathodique et, de là-bas, à un millier de verstes, depuis l’Europe, résonnèrent, cosmiques et mystérieux, les points-traits, points-traits, ch-ch-chch-tac-tac-tsss… ‒ ‒ »


Boris Pilniak, Le Pays d’Outre-Passe, traduction d’Anne Coldefy-Faucard, Paulsen, Paris, 2007.
Evgueni Zamiatine, Les Insulaires, traduction de Françoise Lyssenko, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1983.