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L’art du déboulonnage

L'art du déboulonnage

Parc des arts Muzeon, Moscou, 1991.
Photo : livejournal

Le déboulonnage est à la pointe de la mode occidentale : à bas les Colbert, les De Gaulle, les Confédérés ! À bas, en Europe de l’Est, les monuments en hommage aux soldats soviétiques de la Seconde Guerre mondiale ! De ce point de vue, bizarrement, c’est le calme plat en Russie. Le pays a pourtant une riche expérience en matière de boulonnage/déboulonnage : 1917 et les années qui suivent – à bas les tsars ! 1956 – à bas Staline et consorts ! 1991 – à bas Dzerjinski, place de la Loubianka à Moscou, et tous les symboles du soviétisme ! Mais aujourd’hui, rien ! Pas le moindre petit bout d’attentat contre une statue… 

Le « mémoriel » a également le vent en poupe en Occident. On s’en réjouirait sans conteste s’il était question de « mémoire ». Or l’évolution actuelle du lexique quotidien n’a rien de rassurant : les gens ont non des « questions » mais des « questionnements », non des « problèmes » mais des « problématiques », non des « souvenirs » mais des « questionnements mémoriels ». La propagande soviétique ne procédait pas autrement : généralisations et abstractions fleurissaient dès l’année 1917, au point que les mots se vidaient de leur sens, que le discours perdait tout lien avec le réel et le vécu de la population. On serait devenu schizophrène à moins. 

Deux guerres, deux visions

La mémoire des deux guerres mondiales qui ont secoué le XXe siècle est une bonne illustration des rapports que le continent européen entretient aujourd’hui avec son histoire. En France, on a eu longtemps tendance à se soucier plus du premier conflit. Et pour cause ! Il a décimé, mutilé toute une génération. En outre, le pays a capitulé lors du second, et les blessures, les fractures ne sont pas encore résorbées. Par ailleurs, il n’y a plus de témoins ni d’acteurs de la Première Guerre mondiale, ce qui permet des célébrations et représentations pour le moins étonnantes, sinon choquantes, tel le « show » son et lumière de Verdun il y a quelques années, qui prétendait rapprocher les jeunes générations d’un événement historique trop lointain pour qu’elles s’y intéressent et y comprennent quelque chose. Il n’est pas certain que leur compréhension en ait été facilitée. 

En Russie, au contraire, la Première Guerre mondiale est quasi inexistante, occultée par la révolution et l’instauration du pouvoir des Soviets. Il en va bien autrement de la Seconde, qui reste dans toutes les mémoires. 

La Seconde Guerre mondiale a engendré des milliers de livres en URSS, puis en Russie, pour ne parler que des romans et des récits. Leur tonalité a varié au fil du temps. 

Rencontre des soldats des fronts de Volkhov et de Leningrad pendant la défense de la ville assiégée par les Allemands, le 18 janiver 1943. Photo : archives RIA Novosti

Jusqu’à la mort de Staline en 1953 – et la déstalinisation à partir de 1956 –, la littérature soviétique consacrée à la guerre célèbre presque exclusivement l’héroïsme de l’armée et de la population. Elle n’émet pas la moindre critique des décisions prises par le Grand Guide et ses généraux – décisions qui ont causé tant d’autres morts – ni n’évoque la collaboration, notamment en Ukraine, les trahisons ou, tout simplement, le quotidien de l’occupation et des combats. 

Peu à peu, toutefois, les bonnes questions sont posées, des auteurs se penchent sur les faits, et un tableau plus juste de ce cataclysme apparaît au gré des publications. Citons quelques jalons majeurs de cette évolution, dont certains paraissent d’abord en Occident, notamment dans les années 1970, avant d’être officiellement accessibles en Russie après 1991 : l’un des ouvrages les plus marquants est, sans conteste, Vie et Destin de Vassili Grossman. Mais il y a aussi tous les passages consacrés à la guerre et à ses suites par Alexandre Soljenitsyne dans les différents volumes de son Archipel du Goulag. Plus récemment, deux livres de la Biélorusse Svetlana Alexievitch, prix Nobel de littérature, dont la lecture est fortement recommandée : La guerre n’a pas un visage de femme et Derniers témoins

Après 1991, on déboulonne aussi, dans la littérature, les grandes figures de la Seconde Guerre mondiale.


Svetlana Alexievitch procède presque toujours de la même façon dans ses livres. Elle réalise d’abord, sur un thème donné, des dizaines et des dizaines d’interviews de témoins, parce qu’elle s’intéresse, avant tout, aux gens et à leur vécu. Puis elle sélectionne, remet en forme, construit son livre. Dans La guerre n’a pas un visage de femme, elle se penche sur toutes ces femmes soviétiques – il y en a eu beaucoup – qui ont combattu le nazisme. 

Peu après cet ouvrage, Svetlana Alexievitch interroge, cinquante ou soixante ans après le conflit, des gens qui étaient des enfants au moment de la guerre – les « derniers témoins ». 

L’un d’eux, l’un des plus âgés, onze ans au moment des événements, se remémore le premier jour du conflit : 

« Du soleil… Et un calme inhabituel. Un silence incompréhensible. Le premier matin de la guerre. Notre voisine, femme de militaire, sort dans la cour, en larmes. Elle murmure quelque chose à ma mère mais lui indique du geste de ne rien dire à personne. Tous ont peur de nommer à voix haute ce qui est en train d’arriver, même quand tout le monde est au courant : des informations ont filtré. Les gens ne veulent pas se faire traiter de provocateurs. De semeurs de panique. Ça, c’est plus effrayant que la guerre. Cette peur des gens… C’est du moins l’impression qu’il m’en reste aujourd’hui… Et puis, personne n’y croyait, bien sûr ! Allons donc ! Nos armées étaient aux frontières, nos guides au Kremlin. La défense du pays était assurée, l’ennemi ne mettrait pas le pied chez nous ! […] 

On est rivé à la radio. On attend le discours de Staline. On a besoin d’entendre sa voix. Mais Staline reste muet. Plus tard, c’est Molotov qui parle… Tout le monde écoute. Molotov dit : “C’est la guerre.” N’empêche que les gens n’y croient pas. Où est Staline ? » 

Déboulonnage/Reboulonnage ? 

Après 1991, on déboulonne aussi, dans la littérature, les grandes figures du conflit. Et, comme toujours lorsqu’on se met à désacraliser ce qui a trop longtemps été figé dans la sacralisation, les auteurs y vont au bazooka et tombent parfois dans l’extrême inverse. Mentionnons ici le roman de Mikhaïl Kononov, La camarade nue, paru en russe en 2001, roman dévastateur sur la guerre et le maréchal Joukov, complètement sacrilège, mais qui, en fait, s’attaque à la manière dont la propagande officielle modelait les consciences. 

Après cette période de « défoulement », on n’a plus guère vu paraître en Russie de romans sur la Seconde Guerre mondiale. Aujourd’hui, il semble que le jeune et remarquable écrivain Sergueï Lebedev creuse le sujet et s’intéresse beaucoup à Stalingrad. Affaire à suivre, donc… Pour poursuivre notre comparaison, on assiste, en France, au phénomène inverse, avec, depuis une bonne dizaine d’années, une floraison de romans et récits sur la Première Guerre mondiale. 

Le buste du Maréchal Joukov après sa démolition par des nationalistes ukrainiens à Kharkov (Ukraine), le 2 juin 2019. Photo : © ТАСС / ЕРА / PAVLO PAKHOMENKO

En Russie, en revanche, les ouvrages historiques, les documents d’archives sont nombreux à paraître, parfois passionnants, parfois susceptibles d’être soupçonnés de refaire l’histoire et suscitant, en Occident, des accusations de révisionnisme. 

Pour couronner le tout, voici que Vladimir Poutine publie, le 18 juin, dans la revue américaine The National Interest, un long article intitulé « Les vraies leçons du 75e Anniversaire de la Seconde Guerre mondiale ». Cette publication nécessiterait une analyse détaillée, qui n’a pas sa place ici. Aux historiens et aux politologues de faire leur travail ! On peut reprocher au président de Russie de passer un peu vite sur le cas des États baltes ; de taper sur la Pologne avec par trop d’enthousiasme ; de tracer des parallèles un peu rapides : Munich versus le pacte Ribbentrop/Molotov. Et bien d’autres choses encore. Mais il dit aussi un certain nombre de choses indéniables. Il s’élève notamment contre le « révisionnisme antirusse » de l’Ouest concernant la Seconde Guerre mondiale. Sans aller, peut-être, jusqu’à parler de « révisionnisme », force est de constater un déséquilibre flagrant. Rien qu’en France, la bataille de Stalingrad passe loin derrière le Débarquement, or elle a joué, dans l’issue de la guerre, un rôle essentiel. Et un rapide sondage effectué parmi des jeunes d’âge scolaire et des adultes montre que le Blocus de Leningrad ne dit plus grand-chose à personne. 

Vladimir Poutine n’est pas la Russie à lui tout seul, il sait toucher les points douloureux du pays.


Le plus frappant dans les réactions à la publication de l’article de Vladimir Poutine, est leur petit nombre. Hormis quelques titres affirmant que « Poutine prétend donner des leçons d’histoire à l’Occident » ou que « Poutine joue les profs d’histoire », on s’aperçoit qu’une fois encore, la Russie n’a pas voix au chapitre en Europe, y compris sur la guerre. Le seul nom de Poutine, que l’on s’obstine bien souvent à confondre avec celui de Staline, rend nulle et non avenue toute déclaration officielle russe. C’est oublier un peu vite que Vladimir Poutine n’est pas la Russie à lui tout seul et qu’il a su – et sait encore – toucher les points douloureux du pays. La guerre en fait partie. Après tout, ce n’est pas le président qui a eu l’initiative du Régiment immortel ‒ cette procession qui rassemble chaque année des milliers et milliers de personnes, brandissant des portraits de membres de leur famille morts au combat ‒, même s’il l’on peut considérer qu’il l’a récupéré ou, au minimum, tenté de le faire. 

En 1998, l’écrivain Viktor Astafiev fait paraître en russe un roman intitulé La joie du soldat. Astafiev (1924-2001) est originaire de Krasnoïarsk. Plus ou moins abandonné par son père remarié, il s’élève tout seul. En 1942, il est volontaire pour le front. Plusieurs fois blessé, il est démobilisé en 1945. Dans les difficultés et la misère de l’après-guerre en Union soviétique, il s’installe dans l’Oural, région de sa jeune femme – qui a combattu, elle aussi – et tente de survivre. Dans son œuvre, Astafiev n’a jamais mâché ses mots sur ses deux thèmes de prédilection : la paysannerie et la guerre, ce qui ne lui pas valu que des amis en URSS, on s’en doute. 

La version française de son livre paraît en 2015 et touche profondément ses lecteurs occasionnels. Du côté de la presse, en revanche, rien. Pas une ligne. Quand l’éditeur tente de s’informer des raisons de ce silence sur un livre magnifique, on lui répond : « Astafiev est un nationaliste, donc on n’en parle pas. » Astafiev n’a jamais été un nationaliste. 

Que l’on joue l’indifférence envers les déclarations du pouvoir russe, passe encore, même s’il s’agit d’un jeu dangereux. Que l’on se détourne au moins autant de l’humain, paraît plus dangereux encore. Et d’une tristesse abyssale. Astafiev écrivait dans les dernières pages de sa Joie du soldat : 

« Aujourd’hui, comme beaucoup de vieux, assourdis par la propagande soviétique et le progrès socialiste, je n’aspire plus qu’à vivre à l’écart, à me perdre dans le passé, à m’attrister et à faire de longs rêves indolents, presque sans horreurs ; à décharger ma mémoire et mon âme de tous leurs fardeaux en couchant des choses sur le papier, là encore avec indolence, en me contrefichant de savoir qui en a besoin et pour quoi. » 


Vassili Grossman, « Vie et Destin », Œuvres, Laffont, Bouquins, Paris, 2006.
Alexandre Soljenitsyne, L’archipel du Goulag, toutes les œuvres d’Alexandre Soljenitsyne sont publiées en français par les éditions Fayard, Paris. 
Svetlana Alexievitch, « La guerre n’a pas un visage de femme », « Derniers témoins », Œuvres, Actes Sud, Thesaurus, Arles, 2015.
Mikhaïl Kononov, La camarade nue, Stock, Paris, 2004.
Viktor Astafiev, La joie du soldat, Motifs, Monaco, 2015.