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Bisounours en enfer

Bisounours en enfer

Sergey Katansky / @katan.sky

Pour oublier, ne serait-ce qu’un temps, le flot des mauvaises nouvelles qui soulignent encore notre impuissance face à la maladie, pour faire sauter les cadenas que l’on pose actuellement à nos portes et dans nos esprits et, tout simplement, pour ne pas rester seul chacun chez soi, Le Courrier de Russie s’est tourné vers ceux qui invitent au rêve, à l’imagination et à la réflexion : les écrivains. Il s’agit, en  l’occurrence, des écrivains russes contemporains, dont le regard porte bien au-delà des steppes dans lesquelles on aime à les confiner, mais aussi bien au-delà de leur nombril et de celui de la Russie ; des écrivains qui s’inscrivent dans le rythme de l’Histoire. 

Dans ce neuvième volet de notre série Le Rythme de l’Histoire, Chamil Idiatoulline estime que les nouvelles règles de vie, mises en place pour lutter contre l’épidémie de Coronavirus, vont se transformer en normes politiques et sociales, acceptées par le plus grand nombre, et changer le monde en profondeur.


Texte traduit par Anne Coldefy-Faucard

Au temps de l’Union soviétique, il était admis de comparer tous les progrès réalisés par le régime, notamment dans les domaines de l’enseignement, de l’électrification et de la production de fonte, avec l’état du pays en 1913. Les écoliers d’URSS y voyaient pure idiotie : si l’on se référait à la révolution d’Octobre 1917, à la Grande Guerre Patriotique des années 1941-1945 et à la conquête spatiale, l’année 1913 semblait terriblement lointaine et la Première Guerre mondiale un événement de second ordre. Les écoliers soviétiques, comme les adultes, étaient d’autant moins nombreux à songer, ne fût-ce qu’une fois dans leur vie, que ce premier conflit mondial avait été précisément le premier pointillé sur lequel s’était brisée l’Histoire des hommes. L’humanité avait alors changé d’un coup, en toutes choses et à tous les niveaux.

Les habits, les coiffures étaient devenus autres, de même que les chansons et les formules de politesse, les représentations de ce qui était ou non comestible, les pratiques corporelles et sexuelles, la citoyenneté et les religions, le degré de militarisation, l’appartenance aux partis, la quantité de fumée de tabac exhalée, les fondements de l’État et de la famille, les frontières et les lois morales, bref, tout ce qui vit sous le soleil. 

La Première Guerre mondiale avait liquidé les barbes et les vêtements opulents, en même temps que l’insouciance et la foi dans les bons tsars. La raison en était que barbes, vêtements opulents et bons tsars ne cadraient pas avec les masques à gaz et les tranchées.

Le premier conflit mondial a retaillé à sa mode tout le XXe siècle : la Seconde Guerre mondiale en a été une conséquence évidente, de la même façon que les événements de la seconde moitié du siècle ont découlé de la première.

Au fond, l’affaire du coronavirus illustre remarquablement la thèse du caractère imprédictible et non-planifiable de l’avenir.

Les secousses parties de cet épicentre ne se sont calmées que vers les années 2010. Le monde en est alors revenu à cette année 1913, repue, opulente, munificente et barbue, mais uniquement par les vertus des stéroïdes numériques. Des problèmes majeurs ont paru sinon réglés, du moins correctement appréhendés, et le temps est venu de se soucier des questions mineures : marginaux, minorités, actionnaires minoritaires, bref, comme le dit l’Évangile, des « plus petits de nos frères ». La vitrine de ce processus aura été la culture pop. Des figures de second ordre, issues de ses couches les plus basses ‒ des comics strips à deux balles ‒, se sont hissées au rang de héros planétaires. Ajoutons que les deux principaux sont Spiderman et Batman, qui s’inspirent de toutes petites créatures, effrayantes et bonnes à rien : une araignée et une chauve-souris.

C’était faire montre d’une grande humanité, d’une grande miséricorde : c’est vrai, quoi, nous sommes si grands et si forts, et la chauve-souris est si petite ! 

Petit, le coronavirus l’est encore plus. 

Et voici qu’au moment où l’on a le plus conscience que ces histoires de chauve-souris peuvent être mortelles, la bestiole en question met un point à l’Histoire de l’humanité et inaugure une ère nouvelle, ce qui n’est pas encore une évidence pour tout le monde et ne saute pas forcément aux yeux. Néanmoins, les représentations statistiques de « La vie quotidienne 2019 » et de « La vie quotidienne 2020 » diffèrent radicalement.

Au fond, l’affaire du coronavirus illustre remarquablement la thèse du caractère imprédictible et non-planifiable de l’avenir, le fait que même ses éléments les plus prévisibles, rebattus jusqu’à l’usure, se révèlent absolument autres.

L’humanité a, de nouveau, modifié ses pratiques corporelles, son code vestimentaire, son emploi du temps journalier et hebdomadaire, ses intérêts stratégiques, ses routines, ses priorités et la tonalité de ses échanges. En un clin d’œil ou presque, elle a décrété que ce monde nouveau était la norme.

Métro de Moscou, le 10 mars 2020. Photo : Rita Tipunina / @ritatupunina

La norme, c’est le rejet volontaire non seulement de la vie sociale, mais aussi de tout ce qui vit hors de nos maisons fermées à double tour.

La norme, c’est un monde dont le sport, les groupes d’amis, les distractions, le tintamarre, le hurlement des perceuses chez les voisins, sont absents.

La norme, c’est la possibilité de ne pas mettre son réveil et, si on le met, de ne pas se lever et, si on se lève, de ne pas mettre son slip, juste sa veste.

La norme, ce sont une agoraphobie, une haptophobie, une gérontophobie non pas innées, mais acquises. La liste n’est pas exhaustive.

La norme, c’est le paradis sémiotique, la victoire écrasante du numérique sur l’analogique, l’aveu que des poignées de pixels sur un écran sont aussi bien qu’un interlocuteur vivant et chaleureux, des amis, l’humanité. 

La norme, c’est la mise à jour hâtive de la liste des peurs et des préjugés : le niqab et les visages dissimulés par un masque ou une cagoule ont brusquement cessé d’être les symboles d’une menace confuse pour devenir des marqueurs de sécurité ; à l’inverse, un visage découvert, une main, un toussotement gêné, sont des signaux d’alarme.

La norme, c’est être prêt à se soumettre, à rendre des comptes, à se parer de labels et d’estampilles, à demander des permissions là où l’on pourrait parfaitement s’en passer.

La norme, c’est le décompte matinal des morts, que l’on compare aux chiffres d’autres pays, villes et régions.

La norme, c’est l’interaction de moins en moins évidente entre l’économie et la consommation, l’État et la société, les décisions politiques et la pratique de la survie.

La norme, c’est la substitution du rituel à l’action – substitution de plus en plus érigée en « culte du cargo » : il suffit de décréter que l’épidémie est éradiquée pour qu’elle le soit. De même, le soleil ne se lèvera pas, si l’on promulgue un oukase en ce sens.

La norme, c’est notre foi explosée, volatilisée, dans le pouvoir, les experts et notre ressenti personnel.

La norme, c’est un rapide abandon de la norme, au profit d’une autre plus farfelue encore et sans réel lien logique avec la précédente.

La norme, en outre, s’impose vite, mais il est difficile – sinon impossible – de s’en débarrasser. Surtout si elle est perçue comme une réalité complexe, abracadabrante et intangible à la fois, dont chaque composante est aussi nécessaire qu’inéluctable.

L’humanité a entrepris, avec enthousiasme, de se diviser.

Il est une antique recette pour rendre la vie moins pesante : prendre un bouc. Chez soi, directement dans sa chambre à coucher. Puis, quand on n’en peut plus de l’odeur, de la saleté, et de se prendre des coups de cornes dans les côtes, on le vire ! Alors la vie redevient belle.

Le drame n’est pas de vivre avec un bouc à la maison. Le drame est que, pour lui tenir compagnie, on nous en a amené quelques autres – combien exactement, allez savoir ! Et si le premier, nous en sommes convaincus, finira par repartir, les autres resteront. Parce qu’ils sont là pour notre sécurité, pour nous tenir chaud, pour notre confort et pour que nous ne puissions sommeiller un seul instant sans prendre des coups dans les côtes. Ceux-là ne partiront pas de leur plein gré. De fait, nous ne les remarquons pas, comme nous ne remarquions pas, quelques mois plus tôt, le plaisir d’être libres de nos mouvements, libres de respirer. Cette liberté nous semblait aussi naturelle que les normes de non-liberté qui l’ont suivie.

L’absence de liberté ne saurait être naturelle.

2020 aura été une année de sacrifices, auxquels nous nous refusons, au point de feindre de ne pas les voir. 2020 aura aussi été l’année de toutes les divisions.

L’humanité a entrepris, avec enthousiasme, de se diviser. En jeunes et vieux. En soignants et sceptiques. En fervents de la prudence et adversaires du compromis. Il y a ceux qui veulent sauver tout le monde et ceux qui se dressent contre une forme de salut qu’ils jugent stupide et grossière. Ceux qui perçoivent la pandémie comme une catastrophe et ceux qui y décèlent quantité de possibles. Et déboulent à la suite : ceux qui testent et ceux qui sont testés, la plèbe et les autres, ceux qui compatissent et ceux qui n’en peuvent plus.

Pour la première fois, des États – nombreux, presque tous – ont décrété que les vies – toutes les vies – primaient sur le reste : l’économie, les élections, les défilés militaires, la grandeur nationale. Dans bien des cas, il s’agissait de déclarations contraintes, insincères – du bavardage. Dans bien des cas, elles rappelaient quantités de thèmes et de personnages célèbres, du gamin du conte qui crie « Au loup ! » quand il n’y a pas de danger, à la blague du bambocheur qui tente de régaler tous les clients d’un bar au compte d’un inconnu qui n’est pas au courant. Et l’on voit de plus en plus pointer dans le réel L’Oiseau gardien de Robert Sheckley et le Chien mécanique du roman de Ray Bradbury, prêts à filer et à châtier ceux qui enfreignent la norme.

Une fois de plus, 1984 se révèle plus proche de nous que l’année 1913.

Mais bon, ça valait le coup d’essayer. Les intentions étaient bonnes, et l’enfer continue d’en être pavé. Or l’enfer, ce sont les autres, ce qui inclut « les nôtres ». À la suite de Sartre, des millions d’individus, condamnés pour des mois à se limiter strictement à leur vie familiale et privée, le confirmeront. Des millions de personnes ont goûté à ce qui était jusqu’alors un luxe accessible aux seuls créateurs, ermites, agoraphobes et toxicos.

Il est apparu que c’était possible.

Il est apparu que l’on pouvait réduire le monde à un petit point et vivre du lendemain – lendemain qui adviendrait jusque dans ce point désespérément cosy.

Il est apparu que cette attente pouvait se substituer à la vie elle-même.

Elle le peut. Mais il ne le faut pas.

Ce que l’on perd en sortant de captivité – surtout lorsqu’il s’agit d’une réclusion confortable dans un paradis, une tour d’ivoire ou un château familial ‒ est un thème populaire depuis le fond des âges. Bah, nous nous débrouillerons des pertes ! L’essentiel est que nous sortions.

Et que nous virions tous les boucs.


Journaliste et écrivain, passionné de science-fiction et d’heroic fantasy, Chamil Idiatoulline, né en 1971, travaille à Moscou, au sein du groupe éditorial Kommersant. Auteur de romans et de nouvelles, il suscite tour à tour l’enthousiasme des lecteurs, la critique, et la polémique. On citera parmi ses titres les plus connus – récompensés par de nombreux prix : URSS marque déposée, Oubyr. Personne ne mourra et La ville de Brejnev.



À lire également dans notre série « Le rythme de l’Histoire » :
« Ne te couche pas là où tous meurent », par Evgueni Vodolazkine
« Le Grand Égalisateur », par Anna Kozlova
Songe d’une nuit de coronavirus, par Vladislav Otrochenko
Confiné, mais pas coulé, par Andreï Guelassimov
Huit milliards de Cendrillon, par Iouri Arabov
Les avions dorment, par Par Sasha Filipenko
Tu t’es lavé les mains ?, par Sergueï Lebedev
Qui, de l’Amérique ou de la Russie, colonisera la lune ?, par Marina Akhmedova 

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Par Chamil Idiatoulline