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Tu t’es lavé les mains ?

Tu t’es lavé les mains ?

Pour éviter, ne serait-ce qu’un temps, le flot des mauvaises nouvelles qui soulignent encore notre impuissance face à la maladie, pour faire sauter les cadenas posés à nos portes et dans nos esprits, Le Courrier de Russie s’est tourné vers ceux qui invitent au rêve, à l’imagination et à la réflexion : les écrivains. Il s’agit, en  l’occurrence, des écrivains russes contemporains, dont le regard porte bien au-delà des steppes dans lesquelles on aime à les confiner, mais aussi bien au-delà de leur nombril et de celui de la Russie ; des écrivains qui s’inscrivent dans le rythme de l’Histoire. 

Dans le septième volet de cette série de textes littéraires, Sergueï Lebedev nous invite à ne pas oublier que la santé est, avant tout, une affaire de bonne hygiène politique et que la pire contagion à craindre pour les hommes est celle de la peur. 


Texte traduit par Anne Coldefy-Faucard

« Tu t’es lavé les mains ? », demandait grand-mère Pava, dès que j’apparaissais à la datcha, sur le seuil de la cuisine, attiré par l’odeur de la confiture toute fraîche. 

« Tu t’es lavé les mains ? », demandait grand-mère Natacha, quand je rentrais de l’école et m’attablais pour déjeuner. 

« Tu t’es lavé les mains ? », demandait grand-mère Pava, quand je lui rendais visite avec mes parents. Et elle tirait du buffet le grand luxe : le service, un trophée pris aux Allemands. 

« Tu t’es lavé les mains ? » demandait grand-mère Natacha, en m’installant à la table de la maison de repos, où l’on servait des boulettes de viande maladives avec sauce, une salade « Vitamines » et des fruits au sirop, jaunes comme un vieux journal. 

« Tu t’es lavé les mains ? » 

« Tu t’es lavé les mains ? »

« Tu t’es lavé les mains ? »

« Tu t’es lavé les mains ? »

Lorsque j’étais enfant, cette phrase a battu tous les records de fréquence, dépassant, me semble-t-il, les « bonjour » et « au revoir ». 

Mes grands-mères se vouaient une haine secrète, tenace, comme seuls en sont capables des ennemis proches, des ennemis de sang. 

Grand-mère Pava était issue d’une famille de paysans miséreux, qui n’avait ni histoire ni généalogie. Elle avait perdu quantité de frères et de sœurs, morts de famine dans les années 1930 et à la guerre ; mais il en restait encore plus en vie et elle recevait des cartes postales d’une dizaine de villes. 

Personne, en revanche, n’écrivait à grand-mère Natacha. Elle était – mais je ne l’ai appris que bien-bien plus tard – d’une vieille et noble lignée. Elle en était, toutefois, l’unique représentante, pareille à un éclat d’obus solitaire, car tous les autres avaient été anéantis par les répressions staliniennes et la guerre. 

Une cantine dans la ville de Pokrovsk, près de Saratov, en pleine famine, en 1923.
Photo : fdra-historia

Le mariage de leurs enfants, mes parents, les avait liées ; une « union de contraires », plaisantait parfois mon père. Le plus souvent, néanmoins, on n’avait pas envie de rire. 

Elles n’avaient en commun que ce souci systématique, maniaque, de la propreté des mains. 

Grand-mère Natacha parlait parfois de son enfance – des épisodes insignifiants qui ne permettaient pas de se faire une idée du contexte historique : promenades dans les champs ou expéditions chez le marchand de délicatesses. Ses récits étaient l’expression de sa personne à la première personne – inévitable tautologie ; ses souvenirs étaient détaillés, elle les étirait, ils abondaient en instants de compréhension, en éclairs de conscience – conscience aussi de sa singularité. 

Les souvenirs de grand-mère Pava ne pouvaient, stricto sensu, être tenus pour tels. Se reportant vers un lointain passé, elle errait dans une sorte de crépuscule d’où voguaient jusqu’à elle de troubles visions, qui semblaient sans lien avec sa vie ; elle était dans l’incapacité de définir précisément où s’arrêtaient ses frères, ses sœurs, et où commençait son « Moi ». Elle n’avait ni regard qui lui fût propre sur le monde, ni, en conséquence, mémoire personnelle. 

« Elles suspectaient l’amour de ne pas toujours être protecteur, mais, au contraire, de vous entraîner sur des voies périlleuses, de vous être fatal, de vous jeter sous les balles. »

En amour, toutes deux avaient connu l’affliction plus que le bonheur. Ces vies d’épouse qui vont de la prime jeunesse à la mort n’avaient pas été leur lot, elles avaient surtout été les sœurs de leurs frères morts et les veuves de leurs maris défunts : sur la durée, leur amour avait plus concerné des morts que des vivants. C’est ainsi qu’il y avait comme des ratés dans leurs sentiments, à croire que l’espoir, l’attente, les effrayaient, susceptibles de déséquilibrer la balance du destin. Elles suspectaient l’amour de ne pas toujours être protecteur, mais, au contraire, de vous entraîner sur des voies périlleuses, de vous être fatal, de vous jeter sous les balles. 

Toutes deux tenaient en haute pitié les hommes de leur âge, ce qui changeait pour elles la passion en détail insignifiant face à l’Histoire, en compassion pour les faiblesses masculines – comment avoir l’assurance absolue qu’un ordre de mobilisation n’emporterait pas votre homme demain matin ? Elles vivaient à part, menaient une existence austère. On les eût dites veuves de toute une génération, on eût pu croire qu’en plus de leurs proches, leur était échu un lot de veuvage pour ceux qui avaient péri et ne laissaient pas de vivants derrière eux, ceux portés disparus et que l’on n’avait pas recherchés, ceux que leurs proches avaient reniés et dont nul n’évoquait la mémoire le jour de la grande victoire. 

Mes grands-mères éprouvaient une crainte secrète pour leurs enfants, comme si elles redoutaient que leur bonheur pût tenter le sort ; elles leur avaient donc donné en partage sévérité, dureté, voire cruauté. Mais lorsqu’un petit-fils leur était né, à une époque différente, plus sûre, elles avaient senti s’éveiller en elles une féminité, des sentiments maternels que plus rien ne retenait. J’irais jusqu’à dire qu’il y avait, dans l’amour qu’elles me portaient, quelque chose de l’amour d’une femme pour un homme – gravité de la passion, exigence de l’émerveillement. Toutes deux découvraient le premier être de leur vie sur lequel l’Histoire n’avait plus d’empire, auquel elle ne porterait pas atteinte sous la forme de quelque mobilisation générale ou mandat d’arrêt, et elles s’étaient fixé de lui donner tout ce dont elles-mêmes avaient été privées : joie, bonheur, tranquillité, assurance. Mais on ne saurait combler les manques et elles n’avaient été à même de lui transmettre que leurs envies, leurs aspirations, leurs soifs… 

La nuit, Vladimir Makovski. 1879. Photo : Pinterest

Elles se jalousaient, rivalisant non de générosité, d’attendrissement ou de marques d’attention, mais d’épaisseur de leur présence dans ma vie. Elles m’observaient souvent, mesurant à l’aune de leurs cœurs mélancoliques la part en moi de leurs maris, de leurs frères et sœurs. Les morts ressuscitaient à travers moi, par bribes, par signes particuliers, et mes grands-mères, chacune à sa guise, me recomposaient, me réinterprétaient, sans pitié l’une pour l’autre. Si grand-mère Natacha déclarait que j’avais les cheveux de la même couleur que son petit frère Alexeï, porté disparu en 42 dans l’encerclement de Kharkov, cela signifiait qu’Alexeï avait survécu, mais pas le frère aîné de grand-mère Pava, blond lui aussi. Non, en 39, son sang à lui avait coulé pour rien sur la neige finlandaise, puis fondu au printemps, se mêlant aux bras noirs tourbeux des lacs de Carélie, s’y dissolvant, disparaissant à jamais. 

« Le lavage des mains était un joyeux rituel protecteur contre le mal quotidien tapi derrière la porte et prêt à s’insinuer chez vous, contre la peste de l’Histoire et de l’idéologie, que l’on pouvait si facilement contracter au-dehors. »

Elles finissaient, malgré tout, par se mettre d’accord : j’avais quelque chose à la fois d’Alexeï et de Pavel. Il aurait mieux valu, d’ailleurs, qu’elles ne s’accordent pas, car force m’était, à présent, de répondre de leurs deux frères. Couleur des yeux, dessin des pommettes et de la bouche, forme du nez – ils étaient soudain toute une file à attendre de moi leur salut, et mes grands-mères, parcimonieuses et mesurées, leur distribuaient des parts d’héritage. J’avais l’obligation de prendre le meilleur de chacun, je devais vivre pour chacun ce qu’il n’avait pas vécu, incarner ce qui ne l’avait pas été.

Mes grands-mères voyaient en moi un autre moi, objet de fierté posthume qu’elles se disputaient. Et moi, je m’y perdais : est-ce que j’existais pour de bon ou étais-je une somme de traits appartenant à d’autres, un éternel débiteur ? 

« Il faut vivre pour autrui », disaient mes grands-mères. « Il faut vivre pour autrui », répétaient-elles, songeant à ceux morts à la guerre. Et moi, j’imaginais que quelqu’un vivait pour moi et à ma place. Il se formait ainsi une chaîne de vies, données, confiées à d’autres ; un chapelet de substitutions d’existences, qui gommaient définitivement la personne. 

Les récits qu’elles faisaient du passé étaient toujours positifs, lumineux. 

La part obscure en était verrouillée. 

Rares étaient les moments où elles évoquaient le typhus durant la Guerre civile, la variole et le choléra sillonnant alors les campagnes qui ignoraient les vaccins, la maladie du charbon surgie des steppes où gisaient en grand nombre hommes et chevaux des cavaleries. 

Et d’ajouter, sentencieuses : 

« C’est pour cela qu’il faut absolument se laver les mains ! »

Moi qui vivais dans un monde simple et solaire, où l’Histoire avait cessé de surgir en masse dans les maisons, munie d’un mandat d’arrêt ou d’un ordre d’exécution, où les épidémies étaient restées dans le passé, je ne me lavais évidemment pas les mains. 

Je compris bien plus tard que mes grands-mères ne se souciaient nullement d’hygiène. 

Typhus, variole, choléra, maladie du charbon ‒ autant d’appellations des malheurs universels qu’il ne fallait pas nommer directement. Noms de la guerre, de la famine, des répressions, du Blocus de Leningrad. 

Le lavage des mains était un joyeux rituel protecteur contre le mal quotidien tapi derrière la porte et prêt à s’insinuer chez vous, contre la peste de l’Histoire et de l’idéologie, que l’on pouvait si facilement contracter au-dehors. 

L’impératif des mains propres trahissait des interrogations éthiques constantes, il devenait un principe secret d’hygiène morale que l’on ne parvenait pas à appliquer, bien sûr, puisque la vie soviétique était toute de compromis moraux pour l’individu-citoyen. Mes grands-mères, toutefois, s’efforçaient au moins de jouer les moralistes – par amour pour moi, l’enfant. 

Mes grands-mères ne sont plus depuis longtemps. 

Mais en rentrant du magasin, en retirant mes gants, mon masque, en songeant au virus et à la contagion de la peur, j’entends leurs voix – celles d’êtres ayant vécu tout l’effroyable XXe siècle. 

« Tu t’es lavé les mains ? »

« Tu t’es lavé les mains ? »

Je me suis lavé les mains. 

Dormez en paix, mes chéries. 


Né en 1981, Sergueï Lebedev a participé à plusieurs expéditions géologiques dans le nord de la Russie, au cours desquelles il a découvert des vestiges de camps du Goulag. Cette rencontre avec les traces de la terreur stalinienne a nourri sa création littéraire.

Trois de ses romans ont à ce jour été traduits en français, tous par Luba Jurgenson, et publiés aux éditions Verdier : La limite de l’oubli (2014), L’année de la comète (2016) et Les hommes d’août (2019).

 

À lire également dans notre série « Le rythme de l’Histoire » :
« Ne te couche pas là où tous meurent », par Evgueni Vodolazkine
« Le Grand Égalisateur », par Anna Kozlova
Songe d’une nuit de coronavirus, par Vladislav Otrochenko
Confiné, mais pas coulé, par Andreï Guelassimov
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Tu t’es lavé les mains ?, par Sergueï Lebedev
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Par Sergueï Lebedev