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Précis de toska à l’usage du déconfiné

Précis de toska à l’usage du déconfiné

Confinement à Saint-Pétersbourg.
Photo : Alexander Yarygin

Déprime, blues, « coup de mou », dépression – les psys sont au taquet en ces temps de confinement/déconfinement. Il apparaît, en effet, que les humains ont quelque peine à supporter les angoisses liées à l’enfermement, au danger d’être contaminé, au risque de chômage, à la crise économique massive qui s’annonce, pour ne citer que quelques causes.

En 2005-2006, le Grand-Palais, à Paris, était le théâtre d’une remarquable exposition intitulée : Mélancolie. Génie et folie en Occident. Elle déclinait tous les sens du mot « mélancolie » depuis le fond des âges – de la « bile noire », dans la « théorie des humeurs » des Grecs, au traitement psychanalytique et psychiatrique de la dépression, en passant par le spleen romantique, la tendance à la « désolation », tantôt mortifère, tantôt créatrice, la folie et le génie. Et l’exposition « de montrer comment cette humeur sacrée a façonné le génie européen »1.

Question : le « génie européen » englobe-t-il la Russie ?

Spleen à la russe

Il faut attendre, on le sait, le début du XIXe siècle, pour que surgisse une littérature russe originale, biberonnée, durant le siècle précédent, aux littératures et aux courants européens, notamment français. Les deux premiers grands personnages de cette toute jeune littérature semblent a priori s’inscrire dans le mouvement général, en l’occurrence le romantisme. Et il est vrai qu’à première vue, l’Onéguine du roman en vers de Pouchkine (écrit entre 1823 et 1830)2 et le Petchorine du roman de Lermontov (1840)3 paraissent en être des incarnations : il y a chez le second l’amour de la nature sauvage (en l’occurrence le Caucase) d’un Byron (qui a beaucoup influencé les deux écrivains, du moins à leurs débuts), la passion, la révolte, le goût de la liberté, et, chez les deux héros, le désir constant de la fuite et le désenchantement.

Oblomov incarne toutes les tares de la Russie : paresse, indolence, inertie, rêves détachés de toute réalité…

Mais à y regarder de plus près, on trouve, chez Pouchkine comme chez Lermontov, un dépassement du romantisme, voire une ironie ravageuse à l’égard des maîtres européens de ce courant. Si les deux écrivains en manipulent avec dextérité les instruments, ils vont bien au-delà, et le spleen de leurs personnages ‒ notamment celui de Lermontov ‒ pose déjà les questions qui seront au centre des interrogations humaines jusqu’à nos jours : absurdité de la vie, vide abyssal du monde, poids de la condition humaine…

Onéguine et Petchorine seront l’objet de critiques virulentes dès le XIXe siècle, et plus encore durant la période soviétique : trop désespérés, dépourvus de toute foi dans l’homme et sa capacité de créer le paradis sur terre ‒ bref, des contre-modèles qu’il ne s’agit surtout pas d’imiter.

Des antidépresseurs pour Oblomov ?

Néanmoins, les attaques contre Onéguine et Petchorine ne sont rien comparées aux démolitions que subira – et jusqu’à ce jour, en Russie – le héros emblématique d’Ivan Gontcharov, Oblomov (1859)4. Pour ses détracteurs, Oblomov incarne toutes les tares de la Russie : paresse (il est vrai qu’il ne quitte guère son divan), indolence, inertie, rêves détachés de toute réalité, il ne lui manque que l’ivrognerie pour devenir le repoussoir absolu.

Le 2 décembre 2014, la revue de vulgarisation scientifique en ligne Kot Schrödingera [Le chat de Schrödinger] publie une étude intitulée : « De quoi souffraient les héros de la littérature russe. Analyse des œuvres littéraires du point de vue de la médecine. »

Un diagnostic est posé pour chaсun. Dépression, à la limite de la schizophrénie, voilà pour le cas Oblomov ! Vient ensuite le traitement qui aurait été proposé si Oblomov avait vécu à notre époque : antidépresseurs, neuroleptiques, thérapie comportementale.

Oblomov. Illustration de Konstantin Tikhomirov, 1883. Photo : goncharov.spb.ru

En réalité, Oblomov est un utopiste qui voudrait instaurer par toute la Russie le jardin d’Eden de son enfance : profusion de denrées, innocence des premiers temps, pas de maladies, de vieillissement ni de mort… Et lorsqu’il comprend l’inanité de son rêve, il ne peut plus vivre. Il reste, dès lors, vautré sur son divan, en proie à une immense souffrance, jusqu’à ce que la mort l’emporte.

Le rêve d’Oblomov a le tort, en ce XIXe siècle pourtant passionné d’utopies, d’être régressif et non progressif, pour ne pas dire progressiste. Dostoïevski, cependant, comprendra toute la profondeur du personnage d’Oblomov, quand il travaillera lui-même à son Idiot. On trouve ainsi, dans les archives, ce dialogue entre l’auteur des Karamazov et son imprimeur :

« C’est que mon idiot est aussi un Oblomov.
‒ Allons donc, Fiodor Mikhaïlovitch ! allais-je répliquer, mais je me repris aussitôt : Ah oui ! Les héros des deux romans sont des idiots.
‒ Mais oui ! Simplement, mon idiot est mieux que celui de Gontcharov… L’idiot de Gontcharov est un peu mesquin, il y a en lui beaucoup de traits petit-bourgeois ; le mien est noble, élevé5. »

Il aurait été étonnant que Dostoïevski juge « l’idiot » de Gontcharov supérieur au sien. Quoi qu’il en soit, l’évocation d’une parenté entre les deux personnages indique qu’Oblomov n’a rien d’un simple dépressif. N’oublions pas que dans le projet de Dostoïevski, son « idiot » était une figure christique.

Un commentateur de l’exposition parisienne évoquée ci-avant déplorait que la mélancolie ait été réduite, au fil du temps, à une affection psychopathologique, car « elle occupe une place centrale dès qu’une époque se penche sur la dimension de la souffrance de l’âme ou de l’esprit ».

Un vrai dépressif dont les textes font rire depuis les années 1920

Loin de nous l’idée de nier l’existence, dans la littérature russe, de véritables dépressifs. Mikhaïl Zochtchenko (1894-1958), auteur, dès les années 1920, de courts textes satiriques (presque des sketchs) sur la nouvelle réalité que connaît la Russie, jouit d’un immense succès, notamment en raison de la langue populaire voire familière à laquelle il recourt, ce qui – au grand dam des autorités – le rend compréhensible par tout un chacun.

La toska, c’est le « mal de quelque chose », la souffrance due à un « manque », souvent extrêmement difficile à définir.

Or, l’écrivain sait que s’il fait rire, lui-même est triste, malheureux, qu’il souffre d’un mal qui le taraude depuis toujours et dont il ne sait rien. En 1941, Leningradois évacué à Alma-Ata, il entreprend de faire une auto-psychanalyse, en s’efforçant de remonter, par associations, le plus loin possible dans sa vie, jusqu’à sa naissance et avant, pour tenter de saisir le moment où tout s’est joué. Il en résulte un livre : Avant le lever du soleil, dont la publication sera interdite en 19436. Le problème est que Freud et la psychanalyse, très en vogue en Russie depuis le début du siècle, au point que Moscou n’est pas loin de damer le pion à Vienne, n’est plus en odeur de sainteté – et c’est un euphémisme – depuis les années 1930. Une campagne d’une violence inouïe est lancée contre Zochtchenko, accusé de vulgarité, d’amoralité, de pornographie et d’exhibitionnisme freudien.

Nul n’échappe à la toska

De fait, en dehors de tout freudisme, Mikhaïl Zochtchenko souffre de ce que l’on qualifie en russe de toska, notion que l’on a bien du mal à traduire en français. La toska, ce sont tout à la fois le cafard, le spleen, la mélancolie, la nostalgie, et peut-être plus encore la saudade portugaise. La toska, c’est, en fait, le « mal de quelque chose », la souffrance due à un « manque », souvent extrêmement difficile à définir. Elle touche les hommes comme les animaux, tous les êtres vivants.

Solitude sur Nevski Prospect, Saint-Pétersbourg. Photo : Alexander Yarygin

Dans les années 1960-1970, Vassili Choukchine, acteur de cinéma, réalisateur et écrivain, natif de l’Altaï, met en scène et crée des personnages de simples Soviétiques de la campagne, qui ne trouvent pas dans leur vie de tous les jours de quoi satisfaire leur âme. Car, aussi invraisemblable que cela paraisse, même en pleine période soviétique athée, on continue à avoir une « âme », et cette âme, elle souffre.

Maxime, le héros d’une des nouvelles de Vassili Choukchine, intitulée « Je crois ! », un brave type, est atteint de toska, particulièrement le dimanche. Il est, bien sûr, incompris de son épouse, une femme simple, elle aussi, rude, dure à la tâche. Par un de ces dimanches, il tente de lui expliquer ce qu’il ressent.

« Eh bien voilà, t’as tout ce qu’il te faut : des bras, des jambes… et tous les autres organes. […] …t’as tout qu’est en place, comme qui dirait. Si ta jambe te fait mal, tu le sens ; si t’as faim, tu te fais à manger… Tu me suis ?
– Ben oui.
– […] Mais l’homme a aussi une âme ! La v’là, là, et elle me fait mal ! […]
– T’as mal nulle part ailleurs ? »

Écœuré, Maxime se rappelle qu’un de ses copains a chez lui, pour quelque temps, un cousin de sa femme, venu se soigner. Or, le cousin en question est prêtre. Il se dit qu’un prêtre est, par définition, un spécialiste de l’âme ; il décide donc d’aller le trouver et d’entrer, sans plus de façons, dans le vif du sujet.

« J’ai mon âme qui me fait mal, dit Maxime. Je suis venu te demander : les croyants, ils souffrent de l’âme ou pas ?
– Tu veux boire un coup ? »

Le prêtre se lance alors dans un exposé philosophique d’autant plus brillant qu’il est bien arrosé.

« … Ton âme te tourmente ? Tant mieux. Tant mieux ! Au moins, ça t’aura fait bouger, bordel de Dieu ! […] Vis, mon fils, pleure et danse. Ne crains pas les chaudrons de l’autre monde, car ici-bas, déjà, tu auras fait le tour du ciel et de l’enfer. […] Crois à la Vie. Comment tout ça finira, je n’en sais rien. Où va le monde ? Je le sais pas non plus. Mais j’ai très envie de courir avec les autres et même, si possible, de les dépasser… Le mal ? Oui, le mal. Si quelqu’un, dans cette gigantesque compétition, me fait une niche, comme, par exemple, un croche-pied, je me relève et je lui flanque mon poing dans la gueule. Et pas de chichis du genre : “Tends la joue droite.” Mon poing dans la gueule et basta ! »

Plus le prêtre s’enflamme, plus Maxime se requinque. Mais ce « miracle » n’est possible que parce qu’ils boivent, et de plus en plus. Le discours du prêtre se fait un peu plus décousu, mais son enthousiasme ne retombe pas, au contraire.

« “… il y a beaucoup de choses justes dans la vie. Par exemple, on déplore que [le poète] Essenine ait si peu vécu : le temps d’une chanson. Mais si cette chanson avait duré plus longtemps, elle n’aurait pas été aussi poignante. Les chansons ne sont jamais longues.
– Pourtant, chez vous, à l’église… quand on en entonne une…
– Chez nous, c’est pas des chansons, c’est des gémissements. Non, Essenine… Il a vécu exactement le temps d’une chanson. Tu aimes Essenine ?
– Oui.
– On chante ?
– Je sais pas chanter.
– T’as qu’à m’accompagner en sourdine, sans me gêner.”

Et le prêtre brama la chanson de l’Érable engivré. Il la brama si tristement et si finement que, vraiment, le cœur se serrait. »



1 Extrait du document de présentation de l’exposition.
2 Alexandre Pouchkine, Eugène Onéguine, traduction de Jean-Louis Backès, Gallimard, Folio classique, Paris, 1996.
3 Mikhaïl Lermontov, Un héros de notre temps, traduction de Déborah Lévy-Bertherat, Flammarion, collection Garnier-Flammarion, Paris, 2003.
4 Ivan Gontcharov, Oblomov, traduction de Luba Jurgenson, L’Âge d’Homme, Classiques slaves, Lausanne, 1990.
5 Cité d’après Vospominania i issledovania o Dostoïevskom [Souvenirs et études sur Dostoïevski], volume 1, Moscou-Berlin, 2015.
6 Mikhaïl Zochtchenko, Avant le lever du soleil, traduction de Maya Minoustchine, Gallimard, Du monde entier, Paris, 1971.
7 Vassili Choukchine, « Je crois ! », in Conversations sous la lune claire, traduction d’Anne Coldefy-Faucard, Julliard, Paris, 1980.

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