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Les avions dorment

Les avions dorment

Le volcan Eyjafjallajokull en Islande.
Photo : Pinterest

Pour oublier, ne serait-ce qu’un temps, le flot des mauvaises nouvelles qui soulignent encore notre impuissance face à la maladie, pour faire sauter les cadenas que l’on pose actuellement à nos portes et dans nos esprits et, tout simplement, pour ne pas rester seul chacun chez soi, Le Courrier de Russie s’est tourné vers ceux qui invitent au rêve, à l’imagination et à la réflexion : les écrivains. Il s’agit, en l’occurrence, des écrivains russes contemporains, dont le regard porte bien au-delà des steppes dans lesquelles on aime à les confiner, mais aussi bien au-delà de leur nombril et de celui de la Russie ; des écrivains qui s’inscrivent dans le rythme de l’Histoire. 

Dans le sixième volet de cette série de textes, Sacha Filipenko raconte l’histoire de M., coincé en Finlande au moment de l’éruption du volcan islandais Eyjafjöll, il y a dix ans. À l’époque, cet événement avait cloué les avions au sol dans une grande partie de l’hémisphère Nord, ralentissant – voire figeant – l’activité économique d’un certain nombre de pays…


Traduit par Anne Coldefy-Faucard


Les avions dorment. Des files d’aérobus, voilà ce que montrent les journaux télévisés, en symbole du confinement. Jamais, depuis un siècle, le ciel n’avait été aussi libre, et tandis que le monde a les ailes coupées, les oiseaux sont fous de bonheur. Les gosses sont ravis. La Première Chaîne propose des émissions sans public, elle ferait mieux d’en proposer sans présentateur. Les chefs d’État ferment les frontières, ils feraient mieux de fermer leur gueule. Les populations font des stocks de PQ, les théâtres et les lieux de divertissement sont dans l’obligation de faire relâche, mais la Cour constitutionnelle de la Fédération de Russie ne se rend pas et porte, seule, l’étendard de la tragicomédie du référendum. On essaie de maquiller les diagrammes ‒ apparemment, le rouble n’en est pas immunisé pour autant. Tout le monde crache sur tout le monde. Ça donne envie de soupirer un grand coup, mais comme tout mouvement de la cage thoracique peut être pris pour un symptôme, je m’abstiens.

Un confinement chasse l’autre

Il y a dix ans, j’ai écrit une nouvelle au titre imprononçable de Eyjafjallajokull. Le héros, M., se retrouvait coincé à Helsinki. C’était en mai 2010, et mon récit, sorte de répétition de ce que nous vivons aujourd’hui, montrait un homme solitaire qu’un volcan islandais bloquait temporairement dans la capitale finlandaise. Cette nouvelle, que j’avais oubliée depuis longtemps, se révèle d’une incroyable actualité.

« Qu’est-ce qu’il y a d’autre à visiter, chez vous ?
‒ Qu’est-ce que vous avez vu ?
‒ Tout…
‒ Faites un tour au musée… »

Au petit-déjeuner, les Danois racontent aux Allemands (une scène à peu près impossible aujourd’hui, pas vrai ?!) que l’aéroport est toujours fermé. La quarantaine est prolongée. On a annulé quelque cinq mille vols. Combien de temps ça va durer ? Personne ne sait.

M. éternue, prend une pomme et regagne sa chambre. Dans l’ascenseur, sur huit personnes, six sont en survêtement. Les résidents s’installent : puisqu’il est impossible de quitter Helsinki, autant se maintenir en forme. M. (Dieu sait pourquoi je l’ai appelé comme ça, à l’époque !) n’a jamais fait de jogging, mais en voyant les clients de l’hôtel trempés de sueur et de pluie, il décide de s’acheter des baskets.

Cinquième étage de l’Holiday Inn. Au-dessus, il n’y a pas de chambres. Cet étage est le plus chouette. Dans la chambre de M., comme dans les chambres voisines, il est interdit de fumer. M. allume une cigarette. La cendre tombe sur le tapis.

De sa fenêtre, vue sur la place de la gare. À droite la poste, à gauche la gare, évidemment. Des rangées de vélos à emprunter et des cars qui font la navette entre les environs et le centre de la ville. Près de la baie vitrée, un fauteuil et une table à journaux. Sur la table, un verre. Le verre est presque plein. Donc, cette nuit, M. n’a bu que quelques gorgées. L’eau est tiédasse. M. se traîne jusqu’au minibar, il prend une bouteille d’eau gazeuse, allume la télé. Les chaînes allemandes, françaises et italiennes montrent des files d’avions endormis. Sur la Première Chaîne suédoise, un speaker annonce les programmes. Marrant, se dit M., ils ont encore des speakers.

« Avion au-dessus de la ville », Dmitri Koustanovitch, 2016. Photo : artnow.ru

Vers midi, M. descend à la réception. Il en a encore pour une semaine au moins. C’est son dixième séjour à Helsinki. Pas question de balades ou de visites des curiosités locales : M. est à Helsinki plus souvent qu’on ne renouvelle les expositions au Kiasma.

La douche lui prend dix minutes, le séchage – trois. Pantalon, chemise, coupe-vent… Assis sur le lit, M. étudie la « carte oreillers ». L’hôtel propose des oreillers pour tous les goûts. On dort bien, ici, c’est vrai, mais M. n’a besoin que de sept heures de sommeil pour récupérer. Il peut commander dans sa chambre des sandwichs et du vin. M. laisse tomber la « carte », s’étend sur le lit, reprenant, un instant plus tard, sa précédente position : le plafond, il le connaît par cœur depuis la veille.

M. rallume la télé. Il s’arrête sur une émission consacrée à la déshydratation. Un expert de l’académie britannique des sciences parle du manque d’eau dans l’organisme. L’eau, explique-t-il, est très importante du simple fait, déjà, que les processus du métabolisme s’effectuent en milieu aqueux. Le sang, la lymphe, le liquide inter- et intracellulaire, les larmes, la salive, la sueur, le suc gastrique, le suc pancréatique, la bile, l’urine, les écoulements intestinaux, les sécrétions génitales ou respiratoires – tout cela n’est que de l’eau dans laquelle des substances sont dissoutes. Le mouvement et l’interaction d’un grand nombre de molécules se produisent grâce à l’eau et dépendent de la quantité qu’en contient l’organisme. Plus grande est la concentration d’eau dans n’importe quel liquide biologique, plus les interactions sont rapides : les substances nutritives parviennent plus vite aux cellules, les réserves énergétiques se complètent plus vite, la production de métabolites secondaires va également plus vite, les processus de renouvellement et de récupération sont plus rapides, avec l’aide de l’eau la pénétration dans les moindres recoins des cellules du système immunitaire est plus facile. À l’inverse, la diminution de la quantité d’eau dans n’importe quel liquide biologique entraînera un épaississement de celui-ci et des troubles du métabolisme. En d’autres termes, sans eau la vie est impossible.

M. éteint la télé et regarde à nouveau par la fenêtre. Helsinki dégouline. M. comprend qu’à chaque minute « hier » devient, plus que « demain », la suite logique d’aujourd’hui.

Après le déconfinement, nous nous laverons plus les mains, serons méfiants envers ceux qui éternueront… Puis nous oublierons tout cela…

Pour finir, M. sort dans la rue (un luxe inouï, pas vrai ?). Une pincée de secondes, il observe un chauffeur de taxi, puis allume une cigarette. Il prend à droite derrière la poste, à gauche au passage piéton. Encore quelques minutes, et le voici près du Théâtre suédois. Il peut y monter, surtout maintenant qu’il n’a plus un fil de sec, mais il y est déjà allé hier et avant-hier. Il a également visité en détail, lors de son précédent séjour, tout ce qui se trouve à sa droite, jusqu’aux terminaux de la Viking Line et de la Silja Line. M. rentre à l’hôtel.

La chambre n’est pas faite. Il y a pas mal de cendre de cigarette, à présent. Les mégots, qui traînent partout, évoquent les files d’avions. Vraisemblablement, quand la femme de chambre ira cafter que ça pue le tabac, il aura droit à un scandale. M. prend sa dernière cigarette et balance le paquet vide sur le sol.

De l’autre côté de la baie vitrée, les gens se pressent vers la gare. Des taxis vont et viennent. De longs autobus s’engagent dans le virage et s’éloignent en direction de la place du Sénat. Pour la énième fois, M. contemple le dôme vert de la cathédrale luthérienne. Au-dessus, comme d’ailleurs au-dessus des autres bâtiments, tournoient des mouettes. Grandes et blanches, pareilles à des nuages. M. cligne des yeux. Encore et encore. Il semble que ce soit le seul événement digne d’être consigné dans un journal intime. Mais M. ne tient pas de journal.

Une demi-heure plus tard, il est à nouveau dans le hall de l’hôtel. Le portier lui confirme l’annulation de tous les vols.

« En général, on n’est pas censé fumer dans l’hôtel. Néanmoins, compte tenu des circonstances particulières et de la tension de l’attente, nous ne prendrons pas de mesures. Efforcez-vous de ne plus le faire dans votre chambre.
‒ Le volcan va continuer longtemps à cracher ?
‒ On n’en sait rien (triste de constater que j’avais tout prédit, à l’époque !). Il peut rester actif de quelques mois à quelques millions d’années.
‒ Qu’est-ce que je dois faire ?
‒ Vous avez visité l’église Temppeliaukio ?
‒ Oui. Peut-être que je devrais partir en Suède ?
‒ Ça n’a pas de sens. La Scandinavie est paralysée et elle sera visiblement la dernière à reprendre les liaisons aériennes. Bien sûr, si vous avez envie de visiter Stockholm… mais de toute façon, il n’y a pas de billets pour le bac dans les prochains jours. »

De nouveau, M. éternue et allume une cigarette. Cette fois, la cendre tombe sur l’asphalte. Il n’a pas fini sa clope qu’il est déjà devant la statue de Mannerheim. Il a un drôle de chapeau, pense M. Près de la statue du sixième président de Finlande, une bande d’ados. Ils rivalisent au skateboard et on a la curieuse impression qu’un jour, ils finiront par s’entretuer. Alentour, des Asiatiques et des Finnois, qui ont l’air d’avoir encore des choses à discuter ensemble. Beaucoup de petits enfants. On se dit qu’eux n’auront jamais l’occasion de voler. M. regarde et songe que la succession des jours se change en seul et même voyage… (Exactement comme maintenant…)

Et après ?

Alors, que deviendrons-nous après le déconfinement ? Comment finira l’épidémie ? S’achèvera-t-elle un jour et à quoi ressemblera le monde ? Je pense que nous deviendrons plus prudents et plus suspicieux. Nous nous habituerons à nous laver plus souvent les mains, avec ou sans raison, et nous nous montrerons, pendant plusieurs années, méfiants et accusateurs envers ceux qui éternueront. Ensuite… ensuite, nous oublierons tout ça, comme, naguère, j’avais oublié ce récit.

Né en 1984, Sacha Filipenko est un journaliste et écrivain biélorusse. Sur les quatre romans qu’il a publiés en russe, deux ont été traduits en français : Croix rouges (éditions des Syrtes, 2018, traduction d’Anne-Marie Tatsis-Botton) et La traque (éditions des Syrtes, 2020, traduction de Raphaëlle Pache.



À lire également dans notre série « Le rythme de l’Histoire » :
« Ne te couche pas là où tous meurent ! », par Evgueni Vodolazkine
« Le Grand Égalisateur », par Anna Kozlova
Songe d’une nuit de coronavirus, par Vladislav Otrochenko
Confiné, mais pas coulé, par Andreï Guelassimov
Huit milliards de Cendrillon, par Iouri Arabov 
Les avions dorment, par Par Sasha Filipenko
Tu t’es lavé les mains ?, par Sergueï Lebedev
Qui, de l’Amérique ou de la Russie, colonisera la lune ?, par Marina Akhmedova

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Par Sacha Filipenko