S'abonner, c'est lire ce que personne n'ose dire sur la RussieDécouvrir nos offres

Huit milliards de Cendrillon

Huit milliards de Cendrillon

Crédits Image : Alexeï Abanin

Pour oublier, ne serait-ce qu’un temps, le flot des mauvaises nouvelles qui soulignent encore notre impuissance face à la maladie, pour faire sauter les cadenas que l’on pose actuellement à nos portes et dans nos esprits et, tout simplement, pour ne pas rester seul chacun chez soi, Le Courrier de Russie s’est tourné vers ceux qui invitent au rêve, à l’imagination et à la réflexion : les écrivains. Il s’agit, en l’occurrence, des écrivains russes contemporains, dont le regard porte bien au-delà des steppes dans lesquelles on aime à les confiner, mais aussi bien au-delà de leur nombril et de celui de la Russie ; des écrivains qui s’inscrivent dans le rythme de l’Histoire. 

Dans le cinquième volet de cette série de textes, Iouri Arabov nous rappelle que si nos sociétés reposent sur la foi du jour meilleur, il est dans la nature humaine d’oublier rapidement les épreuves et les enseignements du passé.


Texte traduit par Anne Coldefy-Faucard


L’homme vit de la pensée du changement. Cela tient à son insatisfaction de la vie – insatisfaction qui touche tout un chacun, des millionnaires aux SDF. Le millionnaire regrette les occasions manquées et la perte d’un nouveau surprofit qui lui permettrait de faire l’acquisition d’un autre yacht. Le SDF a des pensées similaires : il rêve de l’argent qu’il pourrait investir dans un feuilleté-saucisse bien chaud. Cette pensée-sentiment, romancée à l’infini par la culture mondiale, a nom « espoir ». Elle s’apparente à la foi et est censée témoigner de l’élévation de l’homme. Seuls les sages ont la certitude absolue qu’il faut vivre sans espoir. Autrement dit, vivre sans se mentir ni mentir aux autres, car une existence sans mensonge permet le développement de l’être. Cependant, dans la plupart des cas, on entre en violente contradiction non seulement avec le système étatique (quel qu’il soit), mais aussi avec la société de ses semblables, ce qui, là, s’apparente à une vraie catastrophe.

Et puis, si la foi dans le changement (l’espoir) contredit nos connaissances de base de la psychologie humaine, comment l’annoncer aux gens ? La société repose sur la foi du jour meilleur. Tantôt elle se relève, et tantôt se vautre sur le coussin moelleux d’Hollywood et de la télévision. De part et d’autre de l’Atlantique, on insuffle au citoyen moyen l’idée qu’il est une Cendrillon, digne de l’amour d’un Beau Prince, qui, un beau jour, lui offrira tout à la fois la prospérité et le Royaume des Cieux ; que tout changera parce qu’il est, ce citoyen moyen, un type bien. C’est ainsi que se meuvent sur la planète huit milliards de Cendrillon ennuyeuses et tristes. Et le philosophe, un paria par définition, est le seul à marmonner entre ses dents : « En fait, les gars, vous n’êtes que des brutes épaisses. Et il n’y aura, mes pauvres misères, que la Terre-Mère humide pour vous amender. »

Rien ne changera après l’épidémie de coronavirus.

Je m’explique. Étrangement, nul ne connaît le nombre exact des victimes de la Seconde Guerre mondiale. Les statistiques russes en sont une bonne illustration. Joseph Staline parla d’abord de cinq millions de morts pour la Russie soviétique. Nikita Khrouchtchev le corrigea : cette guerre effroyable avait emporté, dans la seule URSS, non pas cinq millions de vies, mais vingt. Un autre chiffre apparut pendant la perestroïka : trente millions. Aujourd’hui, les historiens de Russie parlent de ‒ seulement ( !) ‒ vingt-sept millions. Alors, combien d’hommes ont réellement péri chez nous ? Et combien dans le monde : quarante ou cinquante millions ?…

« La culture, au même titre que la conscience, n’existe pas en dehors des questions maudites. »

Nombre de changements extérieurs se sont produits après la guerre. Et je ne parle pas seulement de la formation d’un bloc d’États socialistes, sous l’œil impérieux de Moscou. Je parle (et c’est l’essentiel) d’un virage des codes culturels. Les années 1950-1960 ont vu naître un nouveau cinéma (néoréalisme et Nouvelle Vague française), une nouvelle musique (rock’n’roll et beat), une nouvelle peinture et une nouvelle littérature (conceptualisme, postmodernisme), une nouvelle philosophie (existentialisme), une nouvelle économie (monétarisme, crédit bancaire), une nouvelle spiritualité (New Age). Autant de phénomènes qui traduisaient un ressenti du monde distinct non seulement du XIXe siècle, mais également du début du XXe. La cause en était précisément ces quarante-cinquante millions de morts, engloutis dans le processus de transformation du monde selon Adolf Hitler. La génération à l’origine de cette nouvelle culture se rappelait les bombardements de Londres, le dénuement de l’Europe en ruine et les tickets de rationnement. Elle avait été nourrie, dès le berceau, au danger et au mal de vivre. Les tragédies absolues recèlent une force inconnue qui contraint les survivants à être, pour un temps, des hommes. On en revient alors à ce que constatait jadis Dostoïevski : il y a dans la souffrance une puissance morale créatrice. Elle est l’un des principaux moteurs de la création humaine.

L’as abattu, Alexandre Deïneka, 1943. Photo : gardari.art

Mais, aux environs de 1970, les courants culturels commencent à s’essouffler et à perdre leur énergie vitale, comme lorsqu’on gaspille l’air de ses poumons pour dire des âneries. Le néoréalisme, au cinéma, est le premier à piquer du nez, de même que le rock pour la musique populaire ; plus tard, le post-modernisme renonce aux représentations du bien et du mal, tandis que la philosophie entreprend de s’auto-étudier. Cette nouvelle tendance ne saurait être dénoncée : le citoyen moyen, qui a fait de la graisse depuis qu’il vit en paix, réclame distractions et loisirs. C’est ainsi qu’il comprend la culture : un temps de repos, de profond sommeil après une semaine de travail. La réflexion est liée à la mémoire. Du coup, on risque d’être amené à se remémorer des choses tout à fait tristes : que l’homme est vulnérable et mortel, ce que montrent, en particulier, les guerres mondiales. Or, les faits de mort violente – Dieu nous en préserve ! – induisent la question maudite du sens (ou du non-sens) de la vie humaine. La culture, au même titre que la conscience, n’existe pas en dehors des questions maudites. Mais la graisse du cerveau et du corps invite au repos. Et vient une époque de distrayants ersatz, dans lesquels on investit un argent fou, parce qu’ils en rapportent encore plus.

Pour revivifier la culture, il a fallu, au siècle dernier, des millions de victimes, et elle a conservé sa vitalité une quinzaine d’années. Les victimes du coronavirus ne peuvent être comparées à celles de la dernière guerre. En admettant même que l’on arrive à cinq cent mille morts (une hypothèse proprement cannibale !…), cela représenterait cent fois moins. Divisez par cent les quinze ans de la Renaissance culturelle d’après-guerre et vous aurez une idée du temps durant lequel quelque chose peut changer dans la culture actuelle.

« Dieu n’est pas un couillon, et Satan encore moins. »

Vous croyez que je blague ? En partie, seulement. D’ailleurs, non. Je ne blague pas du tout. Nous sommes mus par l’inertie, qui nous conduit à reproduire les mêmes choses en tous lieux et en toutes circonstances. Dussions-nous nous installer sur Mars, nous recommencerions tout à l’identique – tel est l’attrait du confort, face auquel rien n’arrêtera les hommes. Quant aux espoirs de changements, notre point de départ, ils se résument à l’éventualité de faire fortune avant le voisin. Une fortune qui nous arrivera d’un coup, parce que nous le valons bien. Cette sempiternelle répétition, seul un événement extraordinaire peut y mettre un terme. Pour l’instant, la pandémie n’en fait pas partie.

Il existe, en russe, une expression grossière : « des attentes de connard ». Dans la mesure où le langage contemporain fonctionne parfaitement au lexique non-normatif, cette expression me paraît ici des plus appropriées. N’espérez pas de changements positifs dans l’homme lui-même. Des changements extérieurs, en revanche, il y en aura à profusion après le coronavirus. On perfectionnera le système de santé, qui aura fait la démonstration de ses défaillances dans une série de pays. On produira une dizaine de films sur la pandémie, et autant de bouquins grand public. On léchera les plaies de la crise mondiale par des injections de capitaux dans l’économie. Les scientifiques fabriqueront un vaccin, ce qui vaudra à l’un d’eux de recevoir le prix Nobel. Vaccin qui ne sera d’aucune utilité à la prochaine épidémie, car Dieu n’est pas un couillon, et Satan encore moins. Ils savent parfaitement, à eux deux, comment frapper le citoyen moyen en plein cœur, de manière à ce que celui-ci tourne enfin son regard vers le Ciel ou sous la Terre… selon ce qui lui est le plus proche. Si, après le Déluge, l’homme est resté le même, que voulez-vous attendre des effets d’une malheureuse bactérie ?…

«Always something happens, but nothing going on…», chantait un poète à lunettes*, avant de disparaître de mort violente en 1980. Nous prenons souvent la fulgurance des nouvelles et des faits pour des changements profonds. Mais les hommes ne changent que dans les films d’Hollywood, où le pleutre se transforme en brave et sauve le monde. Des films qui flattent irrésistiblement l’individu ‒ la clef même de leur succès commercial.

Dans la réalité, le pleutre ne sauve que sa peau, pour goûter ensuite un repos mérité et se sentir telle une Cendrillon vers laquelle, là, très bientôt, galopera un prince sur son cheval blanc.

* John Lennon, Nobody Told Me



Scénariste, romancier, poète et essayiste, Iouri Arabov a été primé de nombreuses fois pour les diverses facettes de son œuvre. Il a notamment obtenu le prix du scénario du Festival de Cannes, en 1999, pour le film Moloch d’Alexandre Sokourov.


À lire également dans notre série « Le rythme de l’Histoire » :
« Ne te couche pas là où tous meurent ! », par Evgueni Vodolazkine
« Le Grand Égalisateur », par Anna Kozlova
Confiné, mais pas coulé, par Andreï Guelassimov
Huit milliards de Cendrillon, par Iouri Arabov 
Les avions dorment, par Par Sasha Filipenko
Tu t’es lavé les mains ?, par Sergueï Lebedev  

Créez votre compte et accédez gratuitement à 3 articles par mois

Je crée mon compte

Déjà abonné ? Se connecter

Par Iouri Arabov