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Un cercueil si confortable

Un cercueil si confortable

Quinze mille par-ci, treize mille par-là, deux cents (seulement ?) ailleurs… En ces temps de pandémie, les chiffres pleuvent. Et cinq cents de plus, ces dernières vingt-quatre heures ! Les morts, que l’on voit d’autant moins, aujourd’hui, qu’il n’y a quasiment plus de funérailles, restent des abstractions, sauf pour les personnels hospitaliers. Eux, font face tous les jours à la Grande Faucheuse. Pandémie mise à part – bien que ce soit difficile –, il y a maintenant des années que la mort est chiffrée (accidents de la route, attentats…) et socialement, voire individuellement niée. Le XXe siècle est passé par là, avec ses millions de morts, ses camps et ses fosses communes.

Cet inoubliable Ivan Ilitch

« Est-il rien de plus beau au monde, écrit pourtant Vladimir Sorokine, qu’un cimetière russe envahi d’herbes folles, à l’orée d’un petit village ? »

Il est vrai que l’écrivain évoque ici, ironiquement, la mort du roman russe du XIXe siècle, dormant « de l’éternel sommeil » que « rien ne troublera jamais ».

Le roman du XIXe siècle, russe mais pas seulement, mettait en avant l’individu, sa vie, ses sentiments, ses actes, ses choix, ses doutes. La mort, la terreur qu’elle suscite et la lancinante question de « l’après » y figuraient donc en bonne place.

Le premier texte qui vient à l’esprit, lorsqu’on songe au thème de la mort dans la littérature russe, est sans conteste La mort d’Ivan Ilitch (1886), tant ce récit – relativement court – est saisissant.

La réussite sociale d’Ivan Ilitch est exemplaire : il monte en grade, est nommé à un poste plus important dans une plus grande ville, acquiert un plus bel appartement qu’il entreprend d’aménager lui-même pour faire une surprise à son épouse et à ses enfants, lorsque ceux-ci viendront le rejoindre. C’est ainsi qu’il va mourir pour une bête histoire de rideaux. Il fait une chute et se blesse en voulant accrocher les tentures neuves qu’il a méticuleusement choisies, et sa blessure va provoquer son décès au terme d’une longue agonie. 

Dès lors, le récit de Tolstoï se partage entre l’absurdité de cette mort pour le héros et une dénonciation au vitriol des conventions sociales, du mensonge dont la famille et les amis entourent le mourant : 

« Le mensonge, ce mensonge qui lui était infligé à la veille de son trépas, et devait, ce mensonge, rabaisser le terrible et solennel acte de sa mort au niveau de leurs visites, des rideaux, de l’esturgeon pour le dîner… lui était une effroyable torture. »

« On n’a pas épargné le bois, dit la voix enrouée d’un croque-mort. La boîte est trop longue.Eh bien ! il y sera à l’aise, ajouta un autre en s’égayant. »

Au fil des jours, Ivan Ilitch se dépouille peu à peu de tout ce qui a fait son existence sociale pour arriver à l’essentiel, la mort, et tenter de l’affronter : « Il restait seul à seul avec elle. En tête-à-tête avec elle. Et rien d’autre à faire avec elle que de la regarder tandis que le cœur se glace. »

Un personnage, toutefois, apporte un rayon de lumière dans cette noirceur, malgré tout ce qu’il indique de la faiblesse physique du héros : le jeune serviteur, qui porte Ivan Ilitch, désormais incapable de se déplacer, qui lui fait sa toilette, qui effectue les tâches les plus ingrates. Lui n’est pas dans le mensonge, il témoigne à Ivan Ilitch une compassion que l’on pourrait qualifier de « naturelle ». Peu de temps avant sa mort, le héros a retrouvé l’impuissance de l’enfant qui vient de naître et auquel on doit prodiguer des soins. La boucle est bouclée.

Entre la mort et la vie

Quelques années après La mort d’Ivan Ilitch, le poète Alexeï Apoukhtine écrit une nouvelle intitulée Entre la mort et la vie (1892). Ce texte ne sera publié qu’après la mort de l’auteur, un an plus tard.

Entre la mort et la vie paraît d’abord s’inscrire dans une imitation de la Mort d’Ivan Ilitch. Comme chez Tolstoï, le héros meurt au terme d’une longue et douloureuse maladie ; comme chez Tolstoï, on a droit à toutes les mondanités inévitablement liées aux décès et enterrements ; comme chez Tolstoï, les relations avec la famille – épouse, enfants, etc. – sont disséquées et se révèlent assez déprimantes. La ressemblance, toutefois, s’arrête là. D’emblée qualifié de fantastique, le récit d’Apoukhtine s’ouvre par une citation de Zola, tirée de la nouvelle La mort d’Olivier Bécaille (1884) : « C’est un samedi, à six heures du matin, que je suis mort. »

Au lit de la mort, Edvard Munch, 1895. Photo : wikimedia

L’influence de cette nouvelle de Zola sur le poète russe ne fait guère de doute : « Rapidement, mon existence entière passait devant moi, ainsi qu’un spectacle auquel je me sentais désormais étranger. Sensation étrange et curieuse qui m’amusait, on aurait dit une voix lointaine qui me racontait mon histoire », écrit Zola.

De la même façon, le héros d’Apoukhtine revoit, sinon son existence entière, du moins ses faits les plus marquants. Il est, à l’instar d’Olivier Bécaille, conscient de tout ce qui se passe autour de lui. Les deux écrivains se rejoignent, entre autres, dans l’humour noir.

Quand Zola écrit : « On n’a pas épargné le bois, dit la voix enrouée d’un croque-mort. La boîte est trop longue.Eh bien ! il y sera à l’aise, ajouta un autre en s’égayant », Apoukhtine répond en écho que la famille n’a pas à s’inquiéter : le cercueil du défunt sera si confortable qu’un vivant aurait envie de s’y étendre.

Le ton des deux récits, pourtant, est bien différent. Zola « fait du Zola » : les détails sont naturalistes, angoissants, même si, depuis, on a vu pire dans la littérature comme au cinéma. Le héros, que l’on croit mort, est en fait enterré vivant et rien n’est épargné au lecteur sur les efforts qu’il déploie pour sortir de la tombe.

Apoukhtine et Zola cherchent à imposer, contre l’idée de la mort, celle, consolante et très en vogue à l’époque, de l’éternel recommencement de la vie.

Tout est bien différent chez Apoukhtine. Certes, le héros défunt assiste à tous les préparatifs de son enterrement, mais au moment où l’on s’apprête à emporter sa dépouille, il renaît en la personne de l’enfant que portait Nastassia, une des domestiques de la maison. Et le récit s’achève par ces mots :

« … On me baigna dans un baquet, me langea et me coucha dans un berceau. Je m’endormis aussitôt, tel un vagabond fatigué par sa longue et épuisante route et, durant ce sommeil, j’oubliai tout ce qui m’était arrivé jusqu’à cet instant. Quelques heures plus tard, je me réveillai, petit être sans défense, absurde et frêle […]. J’entamais une vie nouvelle… »

Toutes proportions gardées, Entre la mort et la vie serait, en quelque sorte, l’équivalent, chez Apoukhtine, de la Joie de vivre de Zola (1884), les deux auteurs cherchant à imposer, contre l’idée de la mort, celle, consolante et très en vogue à l’époque, de l’éternel recommencement de la vie. 

Et si l’on parlait de résurrection ?

Bibliothécaire au musée Roumiantsev de Moscou, Nikolaï Fiodorov (1829-1903) est l’auteur de ce qui portera le titre de Philosophie de la Cause (ou de l’œuvre) commune. Lui-même n’en publiera rien, étant opposé, par principe, à l’idée de propriété intellectuelle. Ce sont, pour ainsi dire, ses disciples, qui réuniront ses écrits en deux gros volumes, après sa disparition. De Dostoïevski à l’écrivain Andreï Platonov, en passant par Vladimir Maïakovski, les idées de Nikolaï Fiodorov auront une influence considérable. 

Portrait de Nikolaï Fiodorov par Leonid Pasternak, vers 1900. Photo : Wikimedia

Nikolaï Fiodorov prend au pied de la lettre l’idée chrétienne de la « résurrection des morts ». Dans son esprit, toutefois, il s’agit de la résurrection physique de toutes les générations qui se sont succédé sur la Terre, depuis que l’humanité existe. Bien plus, Fiodorov est convaincu que, tant que l’humanité n’aura pas ressuscité ceux qu’il nomme « les pères », elle ne pourra connaître ni la paix ni le bonheur.

Dans sa Philosophie, Fiodorov en appelle donc à tous les savants de la Terre, les invitant à unir leurs efforts de manière à régler au plus vite cette histoire de résurrection. Il est, au demeurant, convaincu que cela ne devrait pas tarder – telle est alors la foi dans le progrès scientifique et technique –, à condition que les scientifiques du monde entier s’y attellent, toutes affaires cessantes.

À notre époque, les utopies se font rares. Alors, que nous reste-t-il, à notre ère de bouliers et de statistiques ?

Au fond, le grand souci de Nikolaï Fiodorov est moins la résurrection elle-même que la question : une fois toutes les générations ressuscitées, où va-t-on les caser ? Et il trouve la solution : il faut conquérir les autres planètes, les hommes doivent s’assurer la maîtrise de l’univers.

On peut sourire, voir dans l’utopie – schématiquement présentée ici – de Fiodorov, un grand délire. Toujours est-il qu’un de ses disciples, Konstantin Tsiolkovski, un scientifique, va prendre très au sérieux les théories de notre philosophe bibliothécaire. Et si, durant la période soviétique, Nikolaï Fiodorov et ses idées n’auront plus droit de cité en Russie, Konstantin Tsiolkovski, lui, sera encensé, tout simplement parce qu’il deviendra un des pères de l’astronautique moderne et que la cosmonautique soviétique lui devra beaucoup. Signalons qu’aujourd’hui, en Russie, on se passionne pour l’utopie et les écrits de Nikolaï Fiodorov.

Il n’en demeure pas moins qu’à notre époque, les utopies se font rares, ce que l’on peut considérer comme un mal… ou un bien. Alors, que nous reste-t-il, à notre ère de bouliers et de statistiques ? 

Peut-être, simplement, de conclure ce petit texte en cédant une nouvelle fois la parole à Vladimir Sorokine : 

« Et s’éloigne le promeneur d’un pas pressé, franchissant les vieilles portes et laissant ses empreintes sur l’herbe succulente.

Le cimetière lui fait ses adieux de la même façon qu’il l’a accueilli : sans un mot, vigilant. Les croix, grandes ou petites, droites ou penchées, intactes ou vermoulues, le suivent muettement du regard. » 


Vladimir Sorokine, Roman, traduction d’Anne Coldefy-Faucard, Verdier, collection « Poustiaki » Lagrasse, 2004.
Léon Tolstoï, La mort d’Ivan Ilitch, traduction de Françoise Flamant, Gallimard, Folio bilingue, Paris, 2000.
Alexeï Apoukhtine, Entre la mort et la vie, traduction d’Anne Coldefy-Faucard, Les Belles Lettres, Paris, 1992.