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Songe d’une nuit de coronavirus

Songe d’une nuit de coronavirus

Crédits Image : L’expulsion de Batu Khan, le premier khan de la Horde d'or, détail d’une illustration de Bilibine, 1940.

Pour oublier, ne serait-ce qu’un temps, le flot des mauvaises nouvelles qui soulignent encore notre impuissance face à la maladie, pour faire sauter les cadenas que l’on pose actuellement à nos portes et dans nos esprits et, tout simplement, pour ne pas rester seul chacun chez soi, Le Courrier de Russie s’est tourné vers ceux qui invitent au rêve, à l’imagination et à la réflexion : les écrivains. Il s’agit, en  l’occurrence, des écrivains russes contemporains, dont le regard porte bien au-delà des steppes dans lesquelles on aime à les confiner, mais aussi bien au-delà de leur nombril et de celui de la Russie ; des écrivains qui s’inscrivent dans le rythme de l’Histoire. 

Pour le second volet de cette série de textes d’idées, Vladislav Otrochenko nous rappelle que la mondialisation n’est pas un phénomène nouveau et que la Terre a déjà vu des puissances utiliser l’information et la vitesse dans le but de l’uniformiser.


Texte traduit par Anne Coldefy-Faucard

Le monde n’est plus un « village planétaire ». Ce village que l’on avait mis des décennies à créer a sombré en à peine quelques jours.

Le village planétaire supposait : premièrement, de percevoir le monde comme un espace homogène ; deuxièmement, que le monde fonctionne comme une communauté étroite et fortement interconnectée ; troisièmement, une très grande rapidité de circulation de l’information, celle-ci régissant d’énormes masses humaines.

Le coronavirus ne nous a laissé (pour l’instant) que la troisième condition.

Les habitants du monde naguère homogène rêvent déjà d’un monde où existeraient des pays, des villes, des lieux et des localités. Hier encore, il n’y avait rien de tout cela. Il n’y avait qu’un monde aussi usé qu’une vieille pièce de monnaie.

Un monde-monnaie, passé par des milliards de doigts pressant les boutons de gadgets en tous genres.

Un monde-image, compressé, rétréci aux dimensions d’un écran de smartphone.

Un monde-village, où l’on voyait tout, où l’on entendait tout, où l’on savait tout, où tout était banal, où tout influait sur tout.

Cela, c’était avant. Dans la réalité. Jusqu’à ce que le monde avale une dose (peut-être mortelle ou peut-être pas) d’un somnifère dont la composition nous est mal connue. Au fond, le COVID-19 n’est rien d’autre qu’un somnifère pour l’homme.

Que résultera-t-il de ce sommeil morbide dans lequel nous voici plongés ? La mort de la mondialisation (autrement dit de la transformation du monde en fourmilière) ? Une perception plus aiguë de l’existence individuelle ? Un nouveau Moyen Âge ? Nul ne le sait. Le déroulement des visions qui emplissent notre sommeil d’aujourd’hui n’inclut pas de prévisions. Dans les rêves endormis, on voit simplement les événements.

« Les pays se changent en forteresses. Et nous, en cadenas. Nous nous sommes cadenassés. »

Les images de notre quotidien et les intonations du discours actuels (comme ceux des dernières années, d’ailleurs) coïncident parfaitement avec les idées exprimées par l’historien néerlandais Johan Huizinga, dans son grand traité de 1919, L’automne du Moyen Âge.

Une extraordinaire excitabilité de l’homme (et de tous ses médias) à l’ère du COVID-19, une effarante instabilité de son psychisme, qui ne le cède en rien à la volatilité  hystérique de ses marchés ; un impact ahurissant de la parole sur des esprits aussi immatures qu’ignares (là, je cite pratiquement Huizinga) ; une intrusion des affects dans les événements politiques, au point que ce qui pourrait être utile et bénéfique est parfois purement et simplement écarté (là encore, je cite presque). Tout cela, nous le voyons, nous le rêvons aujourd’hui, dans notre sommeil de 2020. « L’automne » et « la nuit » risquent de durer longtemps.

Mais il n’est pas exclu qu’à l’instant du réveil, notre vision ait quelque peu changé.

Le monde, avec sa flore, ses rivières et ses fleuves, ses mers, ses peuples, sa faune, ses cascades, ses routes, ses falaises, ses bateaux, ses bâtiments, ses vallées, ses lacs, ses monuments, ses livres, ses enfants, ses tableaux, ses pensées, ses villes, ses ruines, nous deviendra énigmatique, infini, hétérogène à l’extrême dans ses manifestations.

Empereurs de la Terre

La mondialisation, dont la solidité est à présent mise à l’épreuve, n’est pas un phénomène nouveau. Dans cette partie du monde où je vis actuellement, les premiers à avoir tenté de mondialiser la vie de l’humanité ont été les Mongols, dont les grands khans se qualifiaient eux-mêmes d’Empereurs de la Terre. Ils formaient une nation qui, par le biais de son élite – les Gengisides –, s’était assigné très consciemment la tâche de créer un empire universel, un monde homogène, dans lequel il n’y aurait pas de différence fondamentale entre Saraï (1), Paris, Karakorum (2), Rome, Vienne, Moscou. Pour les Gengisides, le principal moyen d’y parvenir était une circulation rapide de l’information. Ils avaient mis au point des systèmes d’alerte, leur permettant, à une vitesse insensée pour l’époque, d’instaurer des liens entre des armées, des administrations, des gouverneurs, etc., distants de milliers de kilomètres.

All About the Yuan Dynasty
L’empereur à cheval. Kubilai Khan à la chasse. Peinture sur rouleau. Chine. Vers 1280. Photo : wikimedia

À ce jour, les historiens n’ont pas percé le secret de cette organisation, grâce à laquelle le khan Batou, depuis les bords de l’Adriatique où il donnait la chasse au roi de Hongrie Béla IV, connaissait les moindres détails des événements se déroulant à Karakorum, dans les profondeurs de l’Asie. Il apprit ainsi très vite la mort de l’Empereur de la Terre dans la capitale du Grand Empire mongol, et fit tourner casaque à son armée, quittant l’Europe pour être sur place au moment du partage du trône.

Ce sont précisément l’information et la rapidité avec laquelle elle circulait, et non je ne sais quelle fantastique cavalerie (elle était beaucoup moins nombreuse que ce qu’en disent, sous l’effet de la peur, certains auteurs médiévaux), qui permirent aux Gengisides de contrôler d’une main ferme de gigantesques territoires.

Éloge de la lenteur

Dans l’après-virus, le ciment de l’information mondiale sera-t-il toujours aussi solide ? Pas tout à fait, sans doute. Il devient clair dès à présent, dans notre songe d’une nuit de coronavirus, que ni la télévision, ni internet, ni les avions, ni les téléphones portables, ni la transmission instantanée des nouvelles, n’ont pu insuffler à l’humanité le sentiment de se trouver dans un « village planétaire ». Les pays se changent en forteresses. Et nous, en cadenas. Nous nous sommes cadenassés. Le monde s’ouvrira à nous (et par nous) d’une manière nouvelle.

Au réveil, nous perdrons l’habitude d’être les fils dévoués de la patrie mondiale.

Il se peut qu’après le réveil, me rendant en avion de Moscou à Rome, je pense non au côté pratique de ce moyen de transport, à l’exiguïté du continent européen, à l’aisance avec laquelle on y disparaît d’un point pour y réapparaître à un autre. Non, je songerai à ce qu’eût éprouvé Gogol s’il avait pu ainsi – sans tracas, sans long trajet, sans la mélancolique félicité de la route – passer en trois heures de la froidure moscovite aux cieux cléments de cette Rome qu’il aimait tant. En aurait-il perdu la tête ? En aurait-il été furieux ? Aurait-il prétendu que les avions étaient une invention de gredins et de démons ? Allez savoir…

Il n’est pas impossible qu’après l’anesthésie du coronavirus, je suggère plus souvent, en imagination, à Catulle de surfer sur internet, à César de prendre le volant d’une voiture, à Dostoïevski de s’approcher d’un écran de télévision, en essayant de deviner leur réaction.

Au réveil, nous perdrons l’habitude d’être les fils dévoués de la patrie mondiale. Nous lui préférerons un monde dans lequel tout se découvre et se meut lentement.

Mais, pour l’instant, nous sommes dans un songe fiévreux. Et les images y défilent vite, très vite.

(1) Capitale de la Horde d’or, après sa fondation (près de l’actuelle ville de Volgograd) par le khan Batou, petit-fils de Gengis Khan, vers 1240.
(2) Capitale de l’empire mongol de 1220 à 1260, élevée sur le camp de base de Gengis Khan, située aujourd’hui au nord-est de l’actuelle Mongolie.


Né à Novotcherkassk, issu d’une lignée de cosaques du Don, Vladislav Otrochenko se lance dans l’écriture après des études de journalisme à Moscou. Il est l’auteur de nombreux essais et romans. Trois d’entre eux ont paru en français (tous traduits par Anne-Marie Tatsis-Botton) : Mes treize oncles (Verdier, 2012), Apologie du mensonge gratuit (Verdier, 2016) et Détours de Babel (Interférences, 2018). Vladislav Otrochenko a beaucoup voyagé et vécu en Italie.



À lire également dans notre série « Le rythme de l’Histoire » :
« Ne te couche pas là où tous meurent ! », par Evgueni Vodolazkine
« Le Grand Égalisateur », par Anna Kozlova
Confiné, mais pas coulé, par Andreï Guelassimov
Huit milliards de Cendrillon, par Iouri Arabov 
Les avions dorment, par Par Sasha Filipenko
Tu t’es lavé les mains ?, par Sergueï Lebedev

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Par Vladislav Otrochenko