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« Le Grand Égalisateur »

« Le Grand Égalisateur »

Pour oublier, ne serait-ce qu’un temps, le flot des mauvaises nouvelles qui soulignent encore notre impuissance face à la maladie, pour faire sauter les cadenas que l’on pose actuellement à nos portes et dans nos esprits et, tout simplement, pour ne pas rester seul chacun chez soi, Le Courrier de Russie s’est tourné vers ceux qui invitent au rêve, à l’imagination et à la réflexion : les écrivains. Il s’agit, en  l’occurrence, des écrivains russes contemporains, dont le regard porte bien au-delà des steppes dans lesquelles on aime à les confiner, mais aussi bien au-delà de leur nombril et de celui de la Russie ; des écrivains qui s’inscrivent dans le rythme de l’Histoire. 

Dans le troisième volet de cette série de textes, Anna Kozlova présente l’épidémie actuelle comme une opportunité d’en finir avec un monde hypocrite et injuste.



Texte traduit par Anne Coldefy-Faucard

Quand les gens se demandent, sur les réseaux sociaux, ce qu’il adviendra de notre monde après l’épidémie de coronavirus, ils n’entrevoient que du négatif. On peut les comprendre, d’ailleurs : footballeurs, acteurs et rock-stars sont contaminés comme les autres, en veux-tu, en voilà ! On en est même au point où l’objet de l’adulation universelle, Madonna, après avoir rempli une baignoire de pétales de roses, s’y est plongée pour tourner une vidéo dans laquelle elle qualifiait le Covid-19 de « Grand Égalisateur ». Et d’enseigner à ses ouailles que ce fléau plaçait tout le monde à égalité, que nous étions tous impuissants devant lui.

Le nombre de vues du sermon de la Madone ne l’a cédé – et encore ! – qu’à celui des infos en provenance des hôpitaux de Bergame, dans lesquelles des trafiquants dégourdis avaient réussi – Dieu sait quels dessous de table ils avaient refilés et à qui ! – à insérer des pubs pour des masques médicaux.

En observant tout cela, on ne peut s’empêcher de s’interroger : qu’est-ce que notre monde avait donc de si bien avant le coronavirus ? Quels regrets pouvons-nous en avoir s’il est appelé à disparaître ?

La Bonne Parole universelle

Des journalistes espagnols, qui agressaient littéralement une virologue, l’accusant de manquer d’humanité parce qu’elle avait expliqué, lors d’une conférence de presse, pourquoi il n’y aurait pas de vaccin dans un avenir proche, ont eu droit à cette réplique de l’intéressée : demandez donc à Messi et Ronaldo, peut-être qu’ils vous l’inventeront, votre vaccin ! La déclaration a, bien sûr, fait scandale, mais un peu plus tard, la virologue a précisé sa pensée. Son salaire tournait autour de deux mille euros, tandis que celui des deux footballeurs se situait dans les deux millions. Qu’on le veuille ou non, on se dit qu’un monde dans lequel un type qui court après un ballon touche mille fois plus qu’une scientifique, avait un besoin urgent du Grand Égalisateur.

« Il est curieux qu’aujourd’hui encore, alors qu’à chaque heure s’abat la faux du Grand Égalisateur, le monde persiste dans son insupportable cafarderie. »

La courageuse Espagnole n’a fait que lancer à la face des journalistes une vérité première, ce qui, à la différence d’une Madonna diffusant, nue dans sa baignoire, sa délirante Bonne Parole universelle, lui a valu d’être purement et simplement ostracisée. Tout en dévalisant les magasins pour faire des réserves de PQ, les gens se sont sentis en accord avec la Madone, et non avec la virologue trimant comme une dingue, à deux mille euros par mois, pour trouver un vaccin. Je n’exclus pas qu’en leur for intérieur, beaucoup aient songé qu’en effet, un salaire de deux millions d’euros mensuels était peut-être pousser un peu loin le bouchon ; personne, toutefois, ne s’est résolu à soutenir ouvertement l’Espagnole, pour la bonne raison que notre monde est pétri d’hypocrisie.

Un monde prêt à débourser des millions de dollars pour savoir qui, comment et en quelles circonstances, a mis une main au cul de qui, il y a vingt-cinq, trente ou quarante ans, et clouant le bec à ceux qui osent dire que c’est absurde, nous rendrait un fier service en disparaissant.

Une femme traverse une rue vide dans le quartier commerçant de Ginza, à Tokyo, le vendredi 3 avril 2020. Photo : TASS / AP Photo / Eugene Hoshiko

Il est curieux qu’aujourd’hui encore, alors qu’à chaque heure s’abat la faux du Grand Égalisateur, le monde persiste dans son insupportable cafarderie. Ignorant obstinément les attaques contre les Blancs, de plus en plus fréquentes en Inde, comme celles contre les Asiatiques en Europe, ce monde continue de parler d’entraide mutuelle, de malheur universel, de la nécessité de respecter le confinement, sinon par amour de l’humanité (notion aussi volatile qu’un rouleau de PQ dans une bataille de supérette), du moins pour le bien des médecins – ceux-là mêmes qui, dans le meilleur des cas, touchent deux mille euros mensuels et dont on attend actuellement un héroïsme inouï.

Homo festivus

Et tandis que médecins et virologues sont au labeur vingt-quatre heures sur vingt-quatre, risquant tout bonnement leur vie, le monde s’organise entre quatre murs, mais en conservant ses anciens principes. Les réseaux sociaux s’emplissent déjà de précieux conseils : quelle est la meilleure façon de rester confiné, en compagnie d’enfants heureux et souriants, sur un petit tapis de yoga ? Quelles sont les conférences que l’on peut écouter et les musées qui offrent la possibilité de visites virtuelles ? Même menacé d’une fin prochaine, ce monde veut encore se distraire.

Les recommandations sur les services livrant à domicile, en toute sécurité, de la nourriture, de l’eau et d’autres produits de première nécessité, oublient simplement ceux qui sont à la tâche : les livreurs, les gens qui continuent de se rendre au travail pour préparer les livraisons, ceux qui cousent des kilomètres de masques médicaux, ou qui remplissent les flacons de gel ‒ dont le prix a fait un bond impressionnant ; ceux qui, munis de thermomètres, sont postés devant les supermarchés, ou qui désinfectent les entrées d’immeubles au chlore.

Ceux-là se comptent par centaines de milliers, dépourvus des moyens de se cadenasser chez eux pour y choisir méticuleusement, sur internet, leur pain sans gluten. Ceux-là continuent de sillonner les villes, confrontés chaque jour à des dizaines, voire des centaines de contaminés potentiels. Mais le monde est ainsi fait : certains ont de la chance, d’autres pas. Et puis, il est tellement plus intéressant de savoir quelle somme Kevin Spacey devra débourser à son ancien assistant pour lui avoir glissé une main dans la braguette !

Un monde plus petit et plus simple ?

Le monde confiné ne redoute pas la mort, il craint de perdre définitivement ce qui était son essence : une consommation incontrôlée, insensée – de nourritures et de boissons dans les restaurants, d’iPhones, d’iPads, de montres, d’impressions, de ragots, de voyages, de séries télévisées qui n’en finissent pas, de navets cinématographiques (même cela, on ne l’aura plus, les tournages sont arrêtés).

« Internet est la seule chose qui nous distingue du Moyen Âge. »

Toutes les béquilles qui soutenaient l’illusion du bonheur tomberont, le monde restera seul à seul avec lui-même – ce qu’il est déjà en réalité. Après le Grand Égalisateur, la vie deviendra simple, du moins pour un temps. Le superflu disparaîtra, ne laissant que les fondamentaux : la nourriture, la sécurité.

Une trop grande focalisation sur les besoins à satisfaire concourt généralement à attiser l’amertume et la hargne, renforçant l’opposition entre « les siens » et « les autres ». Et l’on peut, dès à présent, oser affirmer que le monde nouveau sera bien plus petit, que « la maison commune européenne » se rétrécira en pays, contrées, villes, familles.

On peut émettre l’hypothèse que le Grand Égalisateur achèvera l’œuvre initiée par internet. Si les paniques de masse sur les réseaux sociaux sont qualifiées de « Moyen Âge mental » par les sociologues, le confinement marquera le début d’un « Moyen Âge physique ». Avec la fermeture des frontières, avec des transports aériens réduits presque à néant, internet est la seule chose qui nous distingue du Moyen Âge. Certes, il peut également disparaître, aussi incroyable que cela paraisse. Mais le Grand Égalisateur a démontré que nombre de phénomènes qui semblaient impossibles, irréels, étaient de l’ordre du possible, voire, déjà, une réalité.

Il est pourtant une raison de se réjouir : le confinement et le manque d’argent n’ont pas leurs pareils pour stimuler la grande littérature ‒ seule susceptible de tirer son épingle du jeu de la venue du Grand Égalisateur. Les transformations d’ensemble qui affectaient l’humanité nécessitaient d’être comprises, mais la révélation de leur sens était souvent si insupportable que l’idiot le plus indécrottable parvenait tout seul à cette conclusion : on ne pouvait plus continuer comme ça !

La Première Guerre mondiale nous avait offert Céline, la Seconde Günter Grass (et beaucoup d’autres, mais je m’autorise ici à citer mes écrivains préférés). Je ne veux pas insinuer qu’après eux, la littérature était en rade ; simplement, elle était passée du général à l’individuel. Le mieux que puisse faire le coronavirus, est de la contraindre à repartir dans l’autre sens.

Née en 1981 à Moscou, Anna Kozlova est écrivain et scénariste. Son roman F20 a reçu, en 2017, le prix « Natsionalny bestseller ». F20 est paru en français en 2019, aux éditions Stéphane Marsan, dans une traduction de Raphaëlle Pache.



À lire également dans notre série « Le rythme de l’Histoire » :
« Ne te couche pas là où tous meurent », par Evgueni Vodolazkine
Songe d’une nuit de coronavirus, par Vladislav Otrochenko
Confiné, mais pas coulé, par Andreï Guelassimov
Huit milliards de Cendrillon, par Iouri Arabov 
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Tu t’es lavé les mains ?, par Sergueï Lebedev
Qui, de l’Amérique ou de la Russie, colonisera la lune ?, par Marina Akhmedova