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Confiné, mais pas coulé

Confiné, mais pas coulé

Crédits Image : "Silence", Andreï Mylnikov (1999)

Pour oublier, ne serait-ce qu’un temps, le flot des mauvaises nouvelles qui soulignent encore notre impuissance face à la maladie, pour faire sauter les cadenas que l’on pose actuellement à nos portes et dans nos esprits et, tout simplement, pour ne pas rester seul chacun chez soi, Le Courrier de Russie s’est tourné vers ceux qui invitent au rêve, à l’imagination et à la réflexion : les écrivains. Il s’agit, en  l’occurrence, des écrivains russes contemporains, dont le regard porte bien au-delà des steppes dans lesquelles on aime à les confiner, mais aussi bien au-delà de leur nombril et de celui de la Russie ; des écrivains qui s’inscrivent dans le rythme de l’Histoire. 

Dans le quatrième volet de cette série de textes, Andreï Guelassimov évoque la solitude des sous-mariniers, confinés au fond des océans, celle des malades alités à l’hôpital et celle des voyageurs, colporteurs de spleen et d’épidémies.



Texte traduit par Anne Coldefy-Faucard


Mon père, qui au début des années 1960 servait dans la Flotte du Pacifique, aimait à raconter cette histoire : tandis que le monde était en pleine crise des missiles de Cuba, son sous-marin se trouvait en immersion longue durée ‒ une mission qui se déroule sur plusieurs mois, le bâtiment ne remontant que rarement à la surface, la nuit, et pour un laps de temps très court. Trois hommes, au maximum, peuvent alors en sortir. Le reste de l’équipage y est coincé en continu, aussi sûrement que des sardines dans leur boîte. Tout cela pour dire que notre confinement d’aujourd’hui nous laisse une bien plus grande marge de manœuvre.

Et voici que sur le monde hermétiquement clos de nos sous-mariniers, s’abat une crise politique majeure. La planète est au bord de la guerre nucléaire – bref, une image classique de fin du monde.

Donc, racontait mon père, notre sous-marin se pose sur le fond, il se fait tout petit et se prépare à livrer son ultime combat. Il doit, jusqu’à ce que lui vienne l’ordre de passer à l’attaque, tenir secrète sa position. Interdiction de manifester le moindre signe de vie ! Au-dessus de la tête des sous-mariniers sont postés les bâtiments de la Septième Flotte américaine, prêts, au moindre signal, à farcir littéralement de bombes les profondeurs marines. On instaure alors, dans le sous-marin, un régime d’absolu silence. On va jusqu’à interdire aux hommes de tousser. Le commandant, pistolet en main, se déplace sans bruit dans les compartiments, avertissant qu’il plombera personnellement celui qui fera tomber ne fût-ce qu’une petite cuiller.

« Il vaut mieux traverser collectivement les périodes difficiles. C’est moins vexant. »

Le fait que je rapporte ici cette histoire témoigne à lui seul de la discipline de nos marins. Manifestement, aucune petite cuiller n’est tombée, sinon le bâtiment de mon père n’aurait jamais retrouvé son port d’attache, lui-même n’aurait pas été démobilisé, il n’aurait pas rencontré ma mère et je ne serais pas là.

Par bonheur, la crise des missiles a pu être résolue. Et si nous sommes capables, aujourd’hui, de nous montrer aussi disciplinés que nos pères, nous verrons la fin de notre réclusion. Notre sous-marin remontera à la surface et nous pourrons enfin aspirer l’air à pleins poumons. Peut-être comprendrons-nous mieux ceux qui sortent de prison, qui rentrent de longs mois de navigation, descendent d’un vaisseau spatial ou sont démobilisés. Peut-être ne serons-nous plus irrités par le comportement des soldats fêtant bruyamment leur retour à la vie civile en se baignant dans les fontaines des places centrales de nos villes et en braillant, la nuit durant, des chansons imbéciles sous nos fenêtres. Nous nous mettrons, à notre tour, à faire la fête, à chanter à tue-tête, à nous baigner n’importe où.

Horizontale et verticale

L’instant de ces passages d’un état à un autre est d’une extrême importance pour les individus. À l’âge de dix-huit ans, j’ai dû passer six mois dans un lit d’hôpital. Une fracture de la colonne vertébrale m’empêchait de me lever, de m’asseoir et même de me soulever un tant soit peu. Durant ces six mois, le monde a été pour moi strictement horizontal. Au début, cela me paraissait étrange : j’avais encore la perception de la verticale. Mais avec le temps, je m’y suis habitué et j’ai commencé à appréhender ma position comme la norme. Des étudiants en médecine arrivés à l’hôpital en horde joyeuse, alors que j’en étais à mon troisième ou quatrième mois de vie à l’horizontale, m’ont stupéfié du simple fait qu’ils se mouvaient verticalement et étaient capables de prendre la forme d’un angle droit quand ils s’asseyaient sur mon lit. En d’autres termes, un médecin et une infirmière que je voyais quotidiennement n’étaient pas en mesure de bouleverser ma vision du monde : ils n’étaient qu’une exception à la règle de notre royaume composé de quinze alités. En revanche, un débarquement d’étudiants constituait une authentique infraction à la norme. La tête n’avait cessé de me tourner qu’après leur départ.

Or, voici que deux mois plus tard, après une lourde opération, les médecins décident de mon retour dans ce monde vertical qui m’est devenu étranger. Mon fauteuil familier me transporte jusqu’à la salle de soins, où il m’est proposé de quitter la dimension à laquelle je suis accoutumé.

« Debout ! », m’enjoint le médecin. Il aurait le même succès s’il s’adressait à une traverse de chemin de fer. Toutefois, la traverse que je suis devenu se révèle docile. Elle a un frémissement, descend ses pieds du fauteuil et entreprend de se lever. Le monde bascule d’étrange façon et, sans les mains fermes du médecin, je m’effondrerais sur le sol.

Le confinement à Moscou, le 14 avril 2020. Photo : Vladimir Astapkovich / RIA Novosti

Par la fenêtre, je vois soudain des arbres dressés, et non inclinés comme ils avaient coutume de l’être. Il me faut du temps pour m’y habituer. Nous devrons, nous qui vivons l’actuelle pandémie, nous habituer aussi à une nouvelle dimension du monde. La seule chose qui me réjouisse, c’est que nous le ferons ensemble, et non seuls, comme ce fut le cas pour moi, à l’époque. Je garde en mémoire les années 1990 en Russie et je peux affirmer qu’il vaut mieux traverser collectivement les périodes difficiles. Et puis, c’est moins vexant.

Le goût du drame

Il est frappant que les pays ayant le plus souffert de l’épidémie de coronavirus soient ceux où les gens voyagent le plus. Pour la énième fois, notre humaine curiosité a des conséquences fâcheuses. Nous sillonnons le monde, pensant y puiser un enrichissement, alors qu’en réalité nous transportons un tas de saletés. Nous avons endossé le rôle du vent – un vent qui sèmerait l’infection. Mais le vent se calme parfois ; nos avions, eux, vrombissent à longueur de temps. Nous nous transmettons des informations, et le coronavirus en est une : une information sur nous-mêmes, êtres vulnérables, en vérité, solitaires et tristes. Nous étions en quête d’impressions nouvelles, d’un nouveau savoir sur le monde – et voilà ce que nous avons récolté.

Réfléchissant aux changements qui se feront bientôt jour dans notre société, je ne peux m’appuyer que sur ma profession. Depuis trois semaines, les séances du séminaire d’écriture que je dirige à l’Institut de littérature se déroulent par vidéoconférences. Mes étudiants postent leurs récits et nouvelles, et je note déjà des changements dans leur comportement. Les séminaires en ligne sont beaucoup plus actifs qu’ils ne l’étaient dans les bâtiments de l’Institut, et ils ont du mal à ne pas déborder des trois heures imparties. Débats et réflexions peuvent durer une journée entière. Si je ne peux exclure que ce soit le fait d’une génération biberonnée aux tchats, il n’en demeure pas moins qu’il devient difficile d’arrêter mes auteurs en herbe. Le confinement nous a permis de trouver une nouvelle forme d’échanges, dont je compte bien utiliser la créativité après le déconfinement.

« Je ne sais comment les autres se débrouillent de la dépression, inévitable dans les circonstances actuelles. »

Les auteurs qui écrivent pour le cinéma et la télévision voient s’ouvrir des perspectives insoupçonnées. Il est clair que le cinéma se tournera vers des projets moins onéreux et que naîtra, chez les producteurs, un engouement pour le drame. Les drames ne nécessitent ni énormes budgets, ni grosses équipes de tournage, ni infographie dispendieuse. Il y faut simplement une belle histoire humaine, des conflits nettement marqués et un petit nombre de personnages. Cet intérêt renouvelé pour le drame impliquera la recherche de véritables écrivains, offrant aux lecteurs et aux spectateurs un contenu plus profond.

Retour au sous-marin

Tandis que je songe au déconfinement à venir et à la fin de la pandémie, me revient en mémoire une autre histoire de mon père. Cela se passait pendant des exercices : il fallait mettre au point une méthode de sortie d’un sous-marin échoué.

Le sous-marin de mon père se pose donc sur le fond. Tous les systèmes de survie sont débranchés et les marins reçoivent l’ordre de quitter le bâtiment. La sortie s’effectue par des tubes lance-torpilles, étroits et longs. Vêtus de combinaisons dotées d’un équipement respiratoire, les sous-mariniers s’y introduisent par trois. Chacun d’eux doit ensuite frapper un coup contre la paroi, à l’aide d’un anneau métallique, indiquant ainsi qu’il est prêt. Alors, s’ouvre la trappe donnant sur l’extérieur. Quand l’eau emplit le tube, les hommes entreprennent de gagner la sortie. Ils ont à leurs chaussures des semelles de plomb leur permettant de garder l’équilibre durant leur interminable remontée à la surface.

L’incident se produit à l’instant où mon père donne son signal. Son camarade, couché devant lui en prenant appui sur sa tête, fait un faux mouvement. Sa lourde semelle s’abat sur le crâne de mon père, lacérant son casque en caoutchouc. L’eau déferle déjà – impossible de réintégrer le sous-marin.

Mon père a les yeux injectés de sang et sa combinaison ne le protège plus. Son salut tient désormais à l’embout buccal de son équipement respiratoire. Serrant les lèvres autour de cet ultime espoir, il parvient à s’extraire du sous-marin. La remontée est longue : il faut éviter la maladie des caissons. Les hommes progressent le long d’une corde à gros nœuds, passant, sur chacun, un temps considérable. Le sang s’écoulant du crâne fracassé de mon père n’est pas, étrangement, le plus terrible. L’eau glacée qui a envahi sa combinaison, voilà le plus insupportable ! À plusieurs reprises, l’envie lui vient de renoncer et de lâcher la corde. La mort ne lui paraît plus si horrible. Mais il tient bon. Et la vie continue, même si, une fois à l’air, il s’effondre, quelques jours plus tard, victime d’une grave pneumonie.

Je ne sais comment les autres se débrouillent de la dépression, inévitable dans les circonstances actuelles. Pour ma part, je repense à mon père, depuis longtemps décédé, et je lui dis merci. Merci en général, et merci pour cette remontée en particulier.



Scénariste, romancier, éditeur, Andreï Guelassimov est originaire d’Irkoutsk. Après des études littéraires, il suit des cours de mise en scène à l’Institut d’études théâtrales de Moscou. Il enseigne à l’université de Iakoutsk, au département de littérature anglaise (il a soutenu une thèse sur Oscar Wilde), avant de se consacrer à l’écriture.
Nombre de ses romans sont traduits en français : La Soif (traduction de Joëlle Dublanchet, Actes Sud, 2004), Fox Mulder a une tête de cochon (traduction de Joëlle Dublanchet, Actes Sud, 2005), L’Année du mensonge (traduction de Joëlle Dublanchet, Actes Sud, 2006), Rachel (traduction de Joëlle Dublanchet, Actes Sud, 2010), Les Dieux de la steppe (traduction de Michèle Kahn, Actes Sud, 2016), Le Froid (traduction de Polina Petrouchina, Actes Sud, 2019).




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« Ne te couche pas là où tous meurent », par Evgueni Vodolazkine
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Par Andreï Guelassimov

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