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Balance ton Russe

Balance ton Russe

La presse russe abonde en faits divers rapportant les accusations dont sont l’objet des personnes atteintes du coronavirus ou soupçonnées de l’être. Ces accusations-dénonciations, lancées depuis le palier des immeubles – ça commence par les voisins – ou sur les réseaux sociaux, dégénèrent rapidement en véritables traques, qui rendent la vie impossible à ceux qu’elles visent : certains, dans le meilleur des cas, envisagent de déménager, en sachant parfaitement que la traque se poursuivra où qu’ils soient, d’autres, contaminés, se souhaitent une mort prochaine, d’autres encore songent au suicide.

Et aussitôt, plusieurs commentateurs français de se gausser : hé oui, que voulez-vous ? Soixante-dix ans de régime soviétique + le stalinisme avec ses dénonciations tous azimuts et ses « Purges », ça laisse des traces ! Sans doute avons-nous oublié nos heures de glorieuse collaboration avec l’ennemi, celles de la crémerie Au bon beurre, relatées avec talent par Jean Dutourd dans son roman éponyme. Héritage du temps de l’occupation allemande ? Les lettres anonymes fleurissent aussi, ces jours-ci, dans l’Hexagone ‒ dans les boîtes aux lettres et sur les paillassons des infirmiers, infirmières et médecins s’acharnant quotidiennement à soigner les malades du virus : on leur écrit qu’ils sont des dangers publics, qu’ils devraient se soucier de la santé de leurs voisins, donc déménager, et que, bien sûr, une fois l’épidémie passée, ils seront autorisés à revenir chez eux. Le phénomène a pris une telle ampleur que les médias se sont sentis obligés d’en parler, précisant même que certains corbeaux comptaient parmi ceux qui, tous les soirs, à vingt heures, à leur fenêtre ou depuis leur balcon, applaudissaient l’exploit des soignants…

Il n’en demeure pas moins que la question de la dénonciation comme héritage soviétique dans la Russie d’aujourd’hui mérite d’être posée.

L’arme du « journal mural »

À compter de la moitié des années 1920, après la guerre civile, temps de toutes les horreurs, et la respiration de la Nouvelle Politique économique (NEP), la Russie soviétique entreprend de réaliser « l’avenir radieux ».

Il importe, dès lors, de liquider toutes les « survivances du passé » et, par classes entières, ceux qui risquent d’empêcher la naissance de l’homme nouveau : « bourgeois », paysans dits « riches » (koulaks), représentants de l’institution religieuse, militaires des anciennes armées tsaristes… Avec la « révolution stalinienne » du début des années 1930, les campagnes visant à y parvenir se changent en véritable guerre contre tous ces ennemis, désormais bien identifiés et pointés du doigt : arrestations, exécutions, déportations massives se multiplient, avec une violence inouïe, ayant bien souvent pour origine une dénonciation.

Les enfants sont particulièrement incités à dénoncer les « ennemis du peuple ».

En 1930, l’écrivain Panteleïmon Romanov achève un roman intitulé Le camarade Kisliakov ou trois paires de bas de soie1. Le héros, le « camarade Kisliakov », est un petit bourgeois lambda, qui tente péniblement de survivre dans le chaos de la révolution et de ses suites. Vaguement trouillard, vaguement rusé, vaguement individualiste, vaguement jouisseur ‒ bref, comme vous et moi ‒, il réussit péniblement à convaincre la direction du musée d’Histoire où il est employé, qu’il est un authentique bolchevik. Malheureusement pour lui, il n’avait pas prévu l’apparition d’une arme des plus efficaces : la stengazeta, le journal mural.

Ces journaux muraux, on les trouve bientôt partout à travers le pays, dans la moindre collectivité : immeubles, appartements communautaires, usines, bureaux, écoles… Ils sont rédigés et illustrés par des membres ou dirigeants de cellules communistes sur les lieux de travail, par des pionniers dans les écoles, par des membres des Jeunesses communistes dans les instituts et les universités. Ils ont vocation à faire la propagande du régime et de l’action du pouvoir, à présenter les nouvelles directives. De l’information, donc, en quelque sorte. Mais ils servent aussi – et ce n’est pas leur aspect le plus plaisant – à dénoncer tout ce qui ne va pas là où ils sont produits, et à désigner les responsables des dysfonctionnements. Leur appellation, on l’aura deviné, vient de ce qu’ils sont affichés sur les murs des usines et autres, généralement bien en vue, de manière à ce que tout le monde puisse les lire et s’amuser, parfois méchamment, de leurs dessins satiriques – ce qui, en cas de dénonciation, est infernal pour les personnes mises en cause.

Préparation de la stengazeta par les membres d’une coopérative d’habitation. Leningrad, 1927. Photo : doodoo.ru

En ce qui concerne le « camarade Kisliakov », ce sont les gamins de l’immeuble qui, constitués en une association orgueilleusement baptisée « Compagnie de Boudionny », en hommage au commandant de la célèbre Cavalerie rouge, et pilotés par un « chef-pionnier » de leur âge, décident de faire un journal mural en s’attaquant au héros du roman :

« … Ouvrant la porte du couloir, Kisliakov resta figé devant le spectacle qui lui était offert sur le mur face à sa porte. Il comprit alors la signification du pot de peinture dans lequel il avait buté quelques jours auparavant. […] D’après le sujet, il devina que l’image avait une relation directe avec lui : une chambre, une table surchargée de bouteilles, comme il sied aux orgies. Parmi les invités, dessinés avec quelque ressemblance, lui, Kisliakov (la légende en dessous l’indiquait) avec une bouteille renversée dans le gosier.

Plus bas, un autre tableau : dans le couloir, une bouteille à la main et les cheveux en broussaille, Kisliakov (il remarqua tout de suite l’invraisemblance, ses cheveux étaient beaucoup plus courts) ; dans la salle de bains – une silhouette féminine. Le sens était clair.

Avant de se rendre compte de son geste, Kisliakov arrachait la feuille et la piétinait. »

Mais les numéros du journal mural se succèdent, et le camarade Kisliakov n’ose bientôt plus les arracher.

La nécessité de la vigilance

Les enfants sont, dans les écoles ou les clubs de pionniers, particulièrement incités à dénoncer ceux que l’on désignera peu après comme des « ennemis du peuple ». Ils signalent les personnes âgées (leurs grands-parents, par exemple) qui continuent de fréquenter les églises ou gardent secrètement chez eux des icônes. Le jeune Pavlik Morozov sera, des décennies durant, offert en modèle à tous les jeunes Soviétiques, pour avoir dénoncé son père, opposé à la collectivisation. Le père est arrêté, mais le grand-père et d’autres membres de la famille, pour le venger, tuent Pavlik. Le mythe du petit martyr de treize ans sera balayé en même temps que l’Union soviétique et son idéologie.

Une autre catégorie de population apparaît en ligne de mire : les saboteurs. On s’attaque d’abord aux spécialistes étrangers de l’industrie, que la Russie soviétique a gardés ou fait venir, à ses débuts, faute d’avoir ses propres ingénieurs. Avec le temps, ils deviennent gênants et les arrestations, les procès, vont se multiplier, reposant généralement sur des dénonciations et des accusations le plus souvent sans fondement.

On ne saurait trop recommander ici le témoignage d’un Américain, John Littlepage, recruté en 1928 pour organiser le trust de l’or en Sibérie2. John Littlepage reste en Russie soviétique jusqu’en 1937, année de la « Grande Terreur », date à laquelle il regagne ses pénates, fort heureusement pour lui, son officier traitant, qui était également son protecteur, étant arrêté à ce moment-là.

Un collègue de travail ou un parent vous déplaît ? Dénoncez-le comme saboteur ou espion à la solde d’une puissance étrangère !

Au cours de cette petite dizaine d’années passée au fin fond de l’Union soviétique, il assiste à tous les bouleversements et à l’instauration du système stalinien.

« Avec le recul, écrit-il, je me rends compte à présent que les événements de 1929 [le « Grand Tournant » de la collectivisation et de l’industrialisation, ndlr] et des années suivantes étaient autant une révolution que ceux de 1917. J’observai de près cet autre bouleversement et je puis certifier que la confusion, l’amertume et les souffrances provoquées ne sont guère moindres qu’en 1917. Cette seconde révolution donna lieu à une nouvelle sorte de guerre civile, le frère dressé contre le frère, le Russe contre le Russe, exactement comme dix ans auparavant. »

Peu à peu, on s’en prend également aux ingénieurs du cru, parmi lesquels, bizarrement, on découvre des saboteurs par wagons. Dans une nouvelle datant de 1934, intitulée Le grand chelem3, Boris Pilniak met en scène un ingénieur du pétrole, Vladimir Kondakov. D’origine paysanne, élevé dans les rites et les principes des vieux-croyants, mais également de culture européenne, Kondakov a fait toute sa carrière à Bakou, chez les frères Nobel.

« Barvarder – c’est aider l’ennemi », affiche de propagande soviétique, 1951. Photo : sovposters.ru

Après la révolution, l’ingénieur ne rejoint pas les Nobel à l’étranger, comme ceux-ci le lui proposent. Il poursuit son travail à Bakou, pas pour les bolcheviks, mais, écrit Boris Pilniak, parce qu’il « a pris la Russie pour axiome ». Or, ce choix, cette fidélité à la Russie ou à l’idée que l’on s’en fait, ne sont plus possibles dans les années 1930. L’officier qui le persuade de travailler à la production du pétrole soviétique se montre impitoyable :

« … Cette Russie que vous servez […] n’existe pas en réalité, de même qu’il n’existe pas […] de notion de l’honneur acceptable à la fois par nous et par Nobel. »

Étrangement, Kondakov n’est pas arrêté à la fin de la nouvelle. Son sort, au demeurant, n’a rien d’enviable. Son interlocuteur en uniforme lui laisse entendre qu’ils auront encore ensemble de longues conversations….

Dans les dernières lignes de la nouvelle, Kondakov fait figure de vieil homme fini, d’« homme de trop », comme on disait en Russie au XIXe siècle. Un an plus tôt, en 1933, dans un autre texte de Pilniak, le roman Les doubles5, un officier du ministère de l’Intérieur avait, pour qualifier un autre personnage d’ingénieur du pétrole, cette formule fracassante : « subjectivement honnête, objectivement un saboteur ».

Le maître-mot devient alors, en URSS, celui de « vigilance » : « La vigilance est notre arme », clame un slogan. Il convient donc que les citoyens soviétiques ouvrent l’œil et le bon, qu’ils ne bavardent pas à tort et à travers (« Bavarder, c’est aider l’ennemi », indique un autre slogan), mais qu’ils signalent à qui de droit tout ce qui paraît suspect. Pas question de relâcher son attention une seule seconde : l’ennemi est partout, au travail, dans les immeubles, dans les familles. On imagine les conséquences au quotidien de cette paranoïa officiellement orchestrée. Vous guignez une pièce occupée par un voisin dans votre appartement communautaire ? Un collègue de travail ou un parent vous déplaît ? Dénoncez-les comme saboteurs ou espions à la solde d’une puissance étrangère, et votre problème est réglé !

Récemment, en France, un commissaire de police se disait submergé par les plaintes visant ceux qui ne respectaient pas à la lettre les règles du confinement.

Les victimes de dénonciations et d’arrestations se retrouvent bien souvent dans les camps du Goulag, ce qui permet à l’État de disposer d’une main-d’œuvre gratuite pour ses grands chantiers.

Dans les camps aussi, on dénonce. Dans ses Récits de la Kolyma4, Varlam Chalamov évoque, entre autres, un droit commun, Rogov, placé dans l’hôpital du camp, avant tout pour surveiller l’ingénieur Kipreïev, occupé à faire tourner le cabinet de radiologie :

« Un droit commun, presque un truand, un récidiviste un peu moins ignorant que les autres, un truand instruit que le chef avait poussé à apprendre, qui comprenait les secrets du cabinet de radiologie, relevait et abaissait les leviers de commande […]. Rogov était installé chez Kipreïev, […] il contrôlait, surveillait, dénonçait, participait à un travail d’État en tant qu’ami du peuple. Il n’arrêtait pas d’informer, de prévenir de toute conversation, de toute visite. S’il n’était pas gênant, il n’en dénonçait pas moins, il caftait. »

De la nature humaine

C’est ainsi que par haine, jalousie, envie, et plus encore par peur, on dénonce et on est dénoncé, tour à tour, au Pays des Soviets. Et cela continuera, avec plus ou moins d’intensité, jusqu’à l’effondrement de 1991. 

Les attaques et les traques actuelles présentent, en revanche, le grand avantage de ne plus relever d’un mécanisme d’État, ce qui, en soi, est une bonne nouvelle. Rien n’indique, en effet, que les autorités soient à l’origine des « persécutions » que nous relevions au début de cet article. En outre, les citoyens de la Russie contemporaine ont majoritairement oublié la peur de ce qu’Alexandre Soljenitsyne appelait la « Roue rouge », machine sanglante, écrasant tout sur son passage.

C’est pourtant bien la peur qui motive les dénonciations d’aujourd’hui et pas seulement en Russie, tant s’en faut (récemment, en France, un commissaire de police se disait submergé par les plaintes visant ceux qui, selon leurs voisins, ne respectaient pas à la lettre les règles du confinement) ; la peur d’un virus, aussi invisible que ravageur, une peur irrépressible, qui contraint, toujours et partout dans le monde, à trouver des boucs-émissaires.


1 Panteleïmon Romanov, Le camarade Kisliakov ou trois paires de bas de soie, traduction de M. Andreiewe, Babu, Paris, 1933 ; réédité sous le titre Camarade Kisliakov. Trois paires de bas de soie, traduction de Luba Jurgenson, éditions Héros-limite, Paris, 2013.

2 John D. Littlepage, L’or des Soviets, avec la participation de Demaree Bess, traduit de l’anglais par G. Montandon, Paulsen, Paris, 2007.

3 Boris Pilniak, Le grand chelem, à paraître aux éditions L’Inventaire, Paris.

4 Varlam Chalamov, Récits de la Kolyma, traduction de Sophie Benech, Catherine Fournier et Luba Jurgenson, Verdier, collection « Slovo », Lagrasse, 2003.

5 Pas de traduction en français.

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