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« Ne te couche pas là où tous meurent ! »

« Ne te couche pas là où tous meurent ! »

Pour oublier, ne serait-ce qu’un temps, le flot des mauvaises nouvelles qui soulignent encore notre impuissance face à la maladie, pour faire sauter les cadenas que l’on pose actuellement à nos portes et dans nos esprits et, tout simplement, pour ne pas rester seul chacun chez soi, Le Courrier de Russie s’est tourné vers ceux qui invitent au rêve, à l’imagination et à la réflexion : les écrivains. Il s’agit, en  l’occurrence, des écrivains russes contemporains, dont le regard porte bien au-delà des steppes dans lesquelles on aime à les confiner, mais aussi bien au-delà de leur nombril et de celui de la Russie ; des écrivains qui s’inscrivent dans le rythme de l’Histoire. 

Evgueni Vodolazkine, qui ouvre cette série, nous rappelle que « la poésie a pour particularité de savoir expliquer intuitivement ce qui n’entre pas dans les catégories de la science ».


Traduit par Anne Coldefy-Faucard


Une vieille parabole anglaise met en scène un paysan bavardant avec un marin. Il apparaît, au cours de leur passionnant échange, que le père du marin, marin lui-même, s’est noyé au cours d’une tempête. Bien plus, de nombreuses années auparavant, le grand-père du marin avait péri de la même façon. Le paysan, vaguement raisonneur, déclare à son interlocuteur qu’à sa place, il n’aurait jamais pris la mer. Dépité par cette conclusion, le marin lui demande, à son tour, comment est mort son père. Le paysan explique qu’il s’est éteint dans son lit, entouré de sa famille. La question des circonstances de la mort de son grand-père entraîne la même réponse. Le marin réplique alors – ronds de fumée sortant de sa pipe – qu’à la place du paysan, il ne se serait jamais couché dans ce lit. D’étrange façon, cette parabole me fait penser à notre situation pandémique actuelle : un lit, des morts et – notez ! – une conclusion paradoxale.

Il est des faits qui, coupés de leur contexte, produisent une forte impression. Ne te couche pas là où tous meurent ! Or, le lit ne se limite pas à la mort, c’est même tout le contraire : il joue un rôle non négligeable dans la naissance. Prenons un autre exemple, moins littéraire : le nombre de morts dus aux accidents de la route. Les chiffres excèdent, en l’occurrence, les pertes en vies humaines des conflits régionaux ; pourtant, tout en pleurant les victimes, l’humanité prend cette statistique comme une chose allant de soi. Personne ne ferme les routes ni ne supprime la production des Mercedes, des Renault, voire des Jigouli.

Une épidémie médiatique 

Venons-en aux particularités de l’actuelle épidémie. Pour la conscience européenne nourrie au Décaméron, une épidémie se caractérise par des montagnes de corps sans vie. Un tableau tragique et évident pour tous. En travaillant à mon roman Les quatre vies d’Arseni, j’ai lu quantité de descriptions de la peste au Moyen Âge. On peut reprocher tout ce qu’on veut à ces textes, sauf de ne pas être « visuels ».

« Jamais encore on n’avait fermé, à travers le Globe, avec autant d’altruiste dévouement, écoles, universités, musées, cinémas, gares et aéroports. »

La pandémie actuelle est le premier fléau mondial dont l’humanité a connaissance par les médias. Je ne mets pas un instant en doute les informations qui nous parviennent ; néanmoins, une question se pose : qui aurait prêté attention à ladite pandémie sans les médias ? Autant que je sache, le degré de contagion de ce nouveau virus et le nombre de ses victimes ne dépassent pas – et de loin ! ‒ les statistiques de la grippe saisonnière. En d’autres termes, le drame que nous vivons aujourd’hui prend toute son ampleur dans le champ de l’information. 

Bref, je ne doute pas que le grand-père du paysan soit mort dans son lit. Mes interrogations concernent l’interdiction d’y dormir. Je sais que des voitures renversent des piétons ; pourtant, je ne suis pas persuadé qu’il faille supprimer les automobiles. Le plus étonnant n’est pas l’information concernant la pandémie, mais les réactions que cette information suscite au niveau mondial. Jamais encore on n’avait fermé, à travers le Globe, avec autant d’altruiste dévouement, écoles, universités, musées, cinémas, gares et aéroports. C’est cette réaction qu’il faut tenter d’expliquer, et l’explication ne se situe vraisemblablement pas au niveau médical.

Le rythme de l’Histoire

N’étant pas seulement écrivain, mais aussi historien, je suis de plus en plus convaincu qu’outre les diverses causalités possibles, un rôle très important est joué dans l’Histoire par les changements de rythme : accélération/ralentissement, démocratie/autoritarisme, paix/guerre. Tous n’y sont pas sensibles, et l’on a parfois l’impression que ces alternances ont cessé. C’est là une illusion. Fukuyama annonçait à peine la « fin de l’Histoire », que celle-ci redémarrait à toute allure, comme jamais auparavant.

John William Waterhouse, Le Décaméron (1916). Photo : johnwilliamwaterhouse

Les rythmes de l’Histoire sont difficilement explicables, et si l’on tente une analyse en profondeur, on en vient à ne plus comprendre ce qui est premier, de ces rythmes eux-mêmes ou de la chaîne causale par laquelle nous tentons d’expliquer les événements en cours. Chacun peut avancer ici ses « parce que », cependant ces réponses n’englobent qu’une toute petite part de ce qui est. On trouve dans l’Ecclésiaste une formulation aussi large que poétique des principes de l’Histoire : « Le temps de jeter des pierres et le temps de les ramasser ». Or la poésie a pour particularité de savoir expliquer intuitivement ce qui n’entre pas dans les catégories de la science. « Le temps de jeter des pierres et le temps de les ramasser » ‒ cette phrase n’est autre que la connaissance, revêtue des habits de la poésie.

Pourquoi les pierres ? Et pourquoi les jeter ? Qui doit s’en charger et à quelle fin ? Autant d’interrogations auxquelles il est aussi difficile de répondre que, disons, à la question : pourquoi un virus, et non une autoroute (sans parler du lit évoqué ci-avant) est-il décrété principal fléau ? Le temps de l’autoroute et du lit viendra peut-être, mais pour l’instant, nous vivons le temps du virus ‒ un temps où non seulement nous prêtons attention à ces bestioles microscopiques, mais où nous en faisons nos grands héros. Après tout, ils sont apparus sur la Terre bien avant nous, et leur heure est venue. Ces petits gars-là savent attendre. 

La question des portes 

Dans chaque pays, chaque ville, dans le moindre club de campagne, tout est aujourd’hui cadenassé. Une hypothèse audacieuse surgit alors : et si le problème n’était pas le virus ? Si le problème était justement les cadenas ? Le temps de retirer les cadenas et le temps de les accrocher. Et si la mondialisation avait atteint un stade où l’on n’attend plus qu’un prétexte pour fermer la porte ? Dans ce cas, l’infection par le virus serait une sorte de François-Ferdinand d’Autriche. 

L’assassinat de François-Ferdinand est utilisé par les historiens comme l’exemple classique d’un prétexte extérieur, n’ayant aucun rapport avec les vraies causes. Au demeurant, quelles étaient-elles, les vraies causes de cette guerre ? Quelles étaient les raisons objectives qui ont fait entrer en conflit les États les plus puissants de l’époque ? Quels motifs ont conduit à attendre la guerre comme une tempête rafraîchissante ? Quels motifs ont mené à l’élévation d’esprit de la poésie du Français Mallarmé, de l’Allemand Lersch, du Russe Brioussov ? Aucune géopolitique ne pourra jamais l’expliquer. Le rythme, si, sans doute : une longue période exempte de grand conflit, permettant d’oublier que la guerre n’est pas seulement l’héroïsme et le romantisme, mais avant tout les hôpitaux de campagne où suinte le pus, la poussière des routes plein la bouche des soldats, et des centaines, des milliers, des millions de morts. 

« L’Histoire est une fille à l’esprit curieux, mais prudente. Voyant une porte nouvelle, elle ne s’y engouffrera pas forcément d’emblée. »

Qui sait, le monde est peut-être, en effet, à la veille d’un processus qui sera le contraire de la mondialisation ? Dans ce cas, reprenons la parole de l’Ecclésiaste : « Le temps d’embrasser et le temps de s’éloigner des embrassements », pour y déceler ‒ de l’hygiène à la géopolitique ‒ une surprenante multitude de sens.

Avec quelle rapidité se sont fermés les vasistas ! Avec quelle promptitude tous ont filé s’enfermer dans leurs chambres, sans désir particulier, notez bien, de s’entre-aider. Si notre hypothèse est juste, le monde d’après la pandémie sera, en effet, différent. « À compter de ce jour, nous ne serons plus les mêmes », déclare un gamin dans une chanson de Boris Grebenchtchikov.

Cela ne veut pas dire que les changements se produiront en une heure. L’Histoire est une fille à l’esprit curieux, mais prudente. Voyant une porte nouvelle, elle ne s’y engouffrera pas forcément d’emblée ; elle pourra l’entrouvrir, diriger vers ce lieu inconnu le rayon de sa lampe. Mais elle aura remarqué cette porte, et c’est là l’essentiel.

En attendant, pareils à des écoliers, réjouissons-nous de ces vacances imprévues. Libre à nous de lire enfin – en partie, du moins – ce que nous repoussions pour d’improbables moments de loisirs. Libre à nous de nous sentir tels des écureuils échappés de leur roue et, qui sait ?, de réfléchir au sens de la vie. 


Né à Kiev, Evgueni Vodolazkine est médiéviste, chercheur à l’Académie des sciences de Russie. Ses premiers romans, Les quatre vies d’Arséni (Fayard, 2015, traduction d’Anne-Marie Tatsis-Botton) et L’aviateur (éditions des Syrtes, 2019, traduction de Joëlle Dublanchet), lui valent une reconnaissance immédiate. Evgueni Vodolazkine vit aujourd’hui à Saint-Pétersbourg.



À lire également dans notre série « Le rythme de l’Histoire » :
Songe d’une nuit de coronavirus, par Vladislav Otrochenko
« Le Grand Égalisateur », par Anna Kozlova
Confiné, mais pas coulé, par Andreï Guelassimov
Huit milliards de Cendrillon, par Iouri Arabov
Les avions dorment, par Par Sasha Filipenko
Tu t’es lavé les mains ?, par Sergueï Lebedev

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Par Evgueni Vodolazkine

Le rythme de l’Histoire

Pas un jour, depuis que le virus s'est répandu dans nos vies, sans qu'un expert, une voix autorisée, ne nous avertisse, ne nous harangue et, parfois, ne nous sermonne, sur nos insuffisances, notre égoïsme et notre futilité.

27 mars 2020

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