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Coronavirus, peste, choléra, typhus… La fraternité des loups

Coronavirus, peste, choléra, typhus…
La fraternité des loups

Mikhail Voskresensky / RIA Novosti

« Au printemps de l’an 1458, la ville d’Arras fut frappée par la peste et par la famine. En un mois, près d’un cinquième de la population périt. »

Ainsi commence l’avertissement au lecteur de l’écrivain polonais Andrzej Szczypiorski (1924-2000), en ouverture de son roman Messe pour la ville d’Arras (1971).

Au début, rien de particulier ne se passe dans la cité, hormis le fait que le bétail maigrit et meurt, mais tel est toujours plus ou moins le cas après un rude hiver. Très vite, toutefois, la situation s’aggrave :

« On n’avait jamais vu rien de pareil. La ville était plongée dans le brouillard […]. Les gens commencèrent à mourir. D’abord un, puis deux, puis dix. Leurs corps se décomposaient avec une rapidité extraordinaire ; ils étaient noirs et gonflés. La puanteur empêchait de respirer ceux qui rendaient aux morts l’ultime service. Presque aussitôt, des incendies se mirent à éclater, dévorant une multitude de biens, mais surtout les réserves de nourriture qui devaient permettre de subsister jusqu’à la moisson. »

La détresse la plus profonde

Avec la maladie, la faim et le désespoir, vient l’ensauvagement. La ville d’Arras est en quarantaine : il est interdit à quiconque d’y entrer et d’en sortir. L’évêque d’Utrecht, dont elle dépend, envoie quotidiennement à ses portes des chariots de vivres, qui ne tardent pas à être pillés par des bandits de grand chemin.

« Beaucoup d’entre nous vivent encore et nous n’avons pas de raison de nous affliger. »

Plus de lois – elles existent, bien sûr, mais ne sont plus respectées –, plus de foi : comment croire en un Dieu qui semble avoir abandonné les hommes ? Tous les tabous sont enfreints, jusqu’au cannibalisme.

Chacun réagit comme il le peut, face à la maladie et à la mort. L’une des possibilités consiste à s’amuser, à profiter de la vie, sans doute pour la dernière fois.

À l’automne 1830, Alexandre Pouchkine est assigné à résidence par le tsar dans sa propriété familiale de Boldino, dans la région de Vladimir, où sévit une épidémie de choléra. S’inspirant de la tragédie de l’écrivain britannique John Wilson – très vite oublié – The City of the Plague (1829), le poète russe écrit une très courte composition dramatique intitulée : Le festin pendant la peste. Une joyeuse compagnie y festoie, rendant hommage à l’un des siens emporté par l’épidémie :

« Nous ne pouvons pas, au milieu de notre joyeuse ripaille, oublier Jackson ! Son fauteuil est ici, vide. Il semble attendre notre joyeux compère. Mais il est parti déjà pour les froids séjours souterrains… quoique sa langue si éloquente résonne encore dans la paix du cercueil. Cependant beaucoup d’entre nous vivent encore et nous n’avons pas de raison de nous affliger. C’est pourquoi je propose de boire à sa mémoire, en faisant tinter joyeusement nos verres et en criant, comme s’il vivait. »

Prière contre le choléra en Russie. Illustration des années 1890. Photo : Global Look Press

La fin d’un monde…

Un prêtre arrive au milieu de la tablée, pour appeler les convives à se reprendre, à montrer plus de dignité, à mettre fin à « ce festin de débauche », à « ces chansons démoniaques », au profit d’« une sainte prière et de graves soupirs ». À ce sermon, le président de cet étrange « club » réplique :

« Pourquoi viens-tu m’importuner ? Je ne peux pas, je ne dois pas te suivre : ici me retiennent mon désespoir, un souvenir terrible, le sentiment de mon iniquité, l’horreur de ce vide mortel que je trouve dans ma maison, la nouveauté de ces joies démoniaques et le bonheur empoisonné que je bois dans cette coupe… »

La peste ou toute autre épidémie du même genre est souvent paradoxalement liée, dans la littérature, à la fois à un châtiment divin (pour nos « péchés ») et au triomphe du Malin. Elle marque en tout cas la fin d’un monde, voire du monde. Ce dernier ne sera plus le même pour ceux qui auront la chance – ou la malchance, c’est selon – de survivre :

La révolution est peut-être porteuse d’espoir, et les épidémies sont peut-être le prix à payer pour que cet espoir devienne réalité.

« La révolte et le blasphème, lit-on encore dans Messe pour la ville d’Arras, commencèrent à s’étendre, car les gens avaient acquis la certitude que Dieu lui-même s’était moqué d’eux. Il y a cent ans, on n’aurait jamais pu voir germer pareilles idées. Le monde était alors bien trop pieux et soumis aux jugements de Dieu. Aujourd’hui ? On raconte de plus en plus que notre terre est ronde comme une pomme et qu’elle n’est pas du tout fixée à sa place, immobile. On dit aussi que le corps humain ressemble beaucoup à celui du chien, du chat et même, du porc. Des nouvelles de toutes sortes troublent totalement les esprits et le doute envahit plus d’une âme. Le monde est en train de vivre un grand changement dont les limites sont mouvantes et indéfinissables. »

… et le début d’un nouveau ?

Période d’espoirs pour certains et d’horreurs pour d’autres, la guerre civile qui suit les événements de 1917 en Russie, se caractérise également par la famine et les épidémies, de typhus et de choléra, entre autres.

Dans son roman L’année nue, paru en 1922, Boris Pilniak décrit l’épouvante de l’année 1919. La population des villes erre à travers le pays, en quête de nourriture. Cette errance, qu’a vécue l’écrivain lui-même, permet à celui-ci d’offrir au lecteur un morceau d’anthologie :

« Et le train mixte n° 57 rampe à travers la steppe noire.

Des gens, des pieds, des mains, des têtes, des dos, du fumier humain, des gens couverts de poux, des wagons remplis de gens. Tous ceux qui sont ici ont acquis le droit de voyager à coups de pieds et à coups de poings. Là-bas, dans les régions affamées, on se ruait sur les wagons, pour y pénétrer à tout prix ; il a fallu se hisser sur les dos et sur les têtes, piétiner les faibles, les rouer de coups, arracher de leur place ceux qui étaient déjà installés, les jeter dehors… »

Un homme, manifestement un intellectuel, a réussi à se glisser dans le wagon n° 57. L’homme est malade. Il souffre de tuberculose, et la fièvre brouille ses pensées, lui donne « des sensations bizarres et désordonnées ». Il a l’impression de se dédoubler, de se détripler, et chacun de ses membres lui paraît avoir sa vie propre, qu’il ne contrôle pas. En un mot, il délire.

Dans le wagon du train mixte n° 57, c’est, avec le héros, toute la Russie, malade et enfiévrée, qui erre et divague à la fois. Les individus sont pris dans une course effrénée, les « pensées s’en vont au diable », et les hommes avec elles.

La fraternité des malades et des affamés en 1921. Photo : Collection Hulton-Deutsch

Le tuberculeux de L’Année nue a pourtant, dans son délire morbide, une vision. Dans le wagon du train mixte n° 57, il entrevoit une « nouvelle fraternité, une fraternité extraordinaire : tomber, fauché par le sommeil et se blottir contre quelqu’un ‒ contre qui ? et pourquoi lui ? contre un syphilitique ? un typhique ? Se blottir, le réchauffer, se réchauffer à l’humaine chaleur de son corps… »

Cette fraternité qui, au milieu des poux et de l’horreur, semble un vrai paradis, est la fraternité des loups, la fraternité de la meute. L’intellectuel tuberculeux créé par Pilniak a la nostalgie de la vie primitive ; il en a « le mal », comme on a le mal du pays. Consciemment ou non, il regrette que son éducation, l’instruction qu’il a reçue, l’aient conduit à la raison, au rationalisme, faisant de lui un être désarmé devant la nature et l’instinct.

Le mal vient toujours d’ailleurs, souvent de fort loin.

Malgré leur dénuement, les passagers du train mixte de Boris Pilniak ont, sur les héros du Festin de Pouchkine ou les habitants de la ville d’Arras, un immense avantage : celui du peut-être. La révolution est peut-être porteuse d’espoir, et les épidémies sont peut-être le prix à payer pour que cet espoir devienne réalité.

Le grand mal venu d’ailleurs

Ce peut-être n’existe plus près d’un siècle plus tard, si l’on en croit La tourmente de Vladimir Sorokine. Dans une Russie que l’on a quelque peine à situer dans le temps, mais qui est vraisemblablement celle d’un avenir proche, auquel se mêlent, comme souvent chez l’écrivain, de nombreux éléments du passé, le médecin Platon Garine doit porter dans un village perdu un vaccin contre une épidémie « que des salopards avaient rapportée en Russie de quelque Bolivie lointaine dont les gens d’ici, sacrebleu !, n’avaient rien à faire ».

Platon Garine rejoint en l’occurrence la tradition populaire russe : le mal vient toujours d’ailleurs, souvent de fort loin. Chez Szczypiorski, en revanche, il vient d’Arras même, mais d’éléments fortement étrangers à la ville : les juifs, auxquels les chrétiens feront payer très cher la « malédiction » qu’ils ont prononcée contre leur cité.

Perdu dans la tempête de neige et l’immensité russe, le médecin de La tourmente – un médecin à la Tchekhov – ne remplira pas sa mission. Gelé, quasi mort, il est sauvé in extremis, au milieu de nulle part :

« Il éclata soudain en sanglots, comprenant […] qu’il n’avait pas porté le […] vaccin à destination et que, visiblement, s’ouvrait à présent une nouvelle page de sa vie […]. Une chose nouvelle advenait, qui ne serait pas facile, qui serait, au contraire, vraisemblablement très ardue, rude – une chose dont il n’avait pas idée jusque-là. »

Précisons que ceux qui sauvent le docteur Garine et l’emportent vers son angoissant destin sont… des Chinois.


Andrzej Szczypiorski, Messe pour la ville d’Arras, traduit du polonais par François Rosset, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1987.
Alexandre Pouchkine, « Le festin pendant la peste », Œuvres complètes, traduit du russe par André Meynieux, L’Âge d’Homme, Lausanne, 1973.
Boris Pilniak, L’Année nue, traduit du russe par L. Bernstein et L. Desormonts, Gallimard, NRF, Paris, 1926.
Vladimir Sorokine, La tourmente, traduit du russe par Anne Coldefy-Faucard, Verdier, collection « Poustiaki », Lagrasse, 2011.