Le festin rêvé
de la diplomatie russe

L’image de festins grandioses, de fêtes merveilleuses comme on n’en voit que dans les contes, est rarement associée à la Russie par les étrangers. À tort.

Les contes populaires russes ne parlent, au fond, que de repas pantagruéliques : les épreuves imposées par la sorcière Baba Yaga à ceux qui ont le malheur de s’aventurer chez elle, consistent avant tout à lui préparer des repas abondants et de qualité ; pour ne rien dire des histoires – nombreuses – qui se terminent par les noces d’un tsarévitch et d’une sage et belle Vassilissa. Le conteur, d’ordinaire, pour authentifier son récit, l’achève par cette phrase quasi rituelle :

« Et là je fus,
Hydromel et bière je bus,
Sur les moustaches ça me coula,
Mais dans ma bouche rien n’entra. »

On notera que la vodka, venue de l’étranger au XIVe siècle, ne figure pas dans les contes.

Créations très, très anciennes, les contes sont au cœur de l’imaginaire et du rêve populaires. Mais il arrive que la réalité égale la fiction. Ou faut-il penser que la fiction se conforme à la réalité, ou encore – ce qui serait plus curieux – que la réalité se conforme à la fiction ? Peut-être aussi assiste-t-on, en l’occurrence, à un double processus.

Le festin du tsar

Le récit (oral ou écrit) du festin du tsar, du « vrai » tsar, est presque aussi vieux que les contes. L’un des premiers documents non russes dont nous disposons est la relation de Sigmund von Herberstein. Ambassadeur de l’empereur germanique Maximilien, puis de Charles Quint, il effectue deux missions dans la Moscovie du XVIe siècle, en 1517 et 1528, sous le règne de Vassili III, père d’Ivan le Terrible. Certes, officiellement, Vassili III est « grand-prince de Vladimir et Moscou », mais son propre père, Ivan III, a hérité de Constantinople le titre de tsar et, dans les contes, il ne peut être question que de « tsar ».

L’ambassadeur Herberstein est non seulement reçu, mais aussi prié à dîner par le grand-prince, ce qui est un honneur exceptionnel.

À la table du tsar des contes

Une fois les convives attablés, se déroule ce que l’on peut appeler le « rite du pain et du sel », offerts aux étrangers ou, plus généralement, aux nouveaux-venus, en signe de bienvenue, de partage, d’amitié. Puis commence le festin proprement dit :

« Enfin les sénéchaux sortirent pour aller chercher la nourriture […] et apportèrent l’eau-de-vie, que l’on commence à boire dès le début des repas ; puis des cygnes rôtis qui sont normalement servis comme premier plat, quand on mange de la viande. On en met trois face au Prince qui les sonde avec un couteau pour savoir lequel est le meilleur et doit être choisi ; puis il les fait immédiatement emporter ».

Notons que le cygne, servi au festin du tsar, apparaît aussi à celui des noces du tsar, ainsi que dans les contes et les noces des contes.

Ivan le Terrible (et bien d’autres tsars après lui) ne sert à ses hôtes étrangers que des mets russes. Il s’agit de montrer la richesse et le savoir-faire de la gastronomie moscovite.

« Les serviteurs furent bientôt sortis dans l’ordre qui les avait vu entrer et les cygnes, découpés en morceaux, furent disposés dans des assiettes plus petites, quatre morceaux par assiette. Les gens revinrent et posèrent cinq assiettes devant le Prince ; les autres furent distribuées aux frères, aux ambassadeurs et aux autres convives, dans l’ordre. Il y a quelqu’un debout près du Prince pour lui tendre sa coupe ; et c’est lui qu’il envoie porter à chacun le pain et les autres mets. Le Prince a coutume de donner au sénéchal une petite portion à goûter, puis il coupe sa part en différents morceaux, qu’il goûte, et il envoie à son frère ou à un conseiller ou aux ambassadeurs un plat dont il a goûté. Mais c’est toujours avec une plus grande solennité que l’on offre aux ambassadeurs des mets de ce genre, […] ; quand on les reçoit, non seulement ceux auxquels ils sont adressés mais également tous les autres doivent se lever, de sorte que toutes les fois que le Prince a témoigné sa faveur, on se lève, on reste debout, on rend grâces, on incline à plusieurs reprises la tête dans toutes les directions et on est vite éreinté ».

Place des invités, ordre des plats, tout est codifié et doit être respecté à la lettre. Le tsar occupe une table à part, souvent placée sur une petite estrade, afin qu’il voie et qu’on le voie. À ses côtés se trouve parfois son fils, le tsarévitch, parfois encore le Patriarche. Herberstein précise que toute la vaisselle est en or massif. C’est du moins ce qu’on lui a dit et il juge la chose vraisemblable, « vu son poids ».

Plus tard,

Pour lire la suite de cet article, identifiez-vous ou abonnez-vous !

Par Anne Coldefy-Faucard

Dernières nouvelles de la Russie

Au pays de l’illusion

Ne croyez rien de ce que vous montre la perspective Nevski, écrivait Nikolaï Gogol, elle ment tout le temps ! La perspective Nevski étant le cœur même de Saint-Pétersbourg, il n’était pas difficile d’en déduire que la capitale impériale mentait, elle aussi, en permanence, qu’elle n’était qu’une illusion susceptible de disparaître à tout instant, comme par enchantement.

 

Crédits Image : « Vos murs nous appartiennent. » Artiste : Pokras Lampas. Ekaterinbourg.13 août 2019

Médocs et cuisine

Au moment de la parution de Soumission, il y a exactement quatre ans, il n’était pas inintéressant de se pencher sur d’éventuels points de contact entre cette œuvre de Michel Houellebecq et le roman Telluria de Vladimir Sorokine, sorti en russe quelque deux ans plus tôt1. A priori, la tâche semblait vaine, les deux écrivains différant par leur style, leur histoire, leurs personnalités… Ils ont néanmoins plusieurs traits essentiels en commun : une vision distanciée des évolutions du monde (un monde plus français pour Houellebecq, nettement plus large pour Sorokine) et une redoutable intuition. N’est-ce pas là la marque d’une « vraie » littérature de plus en plus rare ?

 

15 mars 2019

Houellebecq / Sorokine :
Médocs et cuisine

Au moment de la parution de Soumission, il y a exactement quatre ans, il n’était pas inintéressant de se pencher sur d’éventuels points de contact entre cette œuvre de Michel Houellebecq et le roman Telluria de Vladimir Sorokine, sorti en Russie quelque deux ans plus tôt*. A priori, la tâche semblait vaine, les deux écrivains différant par leur style, leur histoire, leurs personnalités…

 

11 janvier 2019