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Au pays de l’illusion

Au pays de l’illusion

« Vos murs nous appartiennent. » Artiste : Pokras Lampas. Ekaterinbourg.

Ne croyez rien de ce que vous montre la perspective Nevski, écrivait Nikolaï Gogol, elle ment tout le temps ! La perspective Nevski étant le cœur même de Saint-Pétersbourg, il n’était pas difficile d’en déduire que la capitale impériale mentait, elle aussi, en permanence, qu’elle n’était qu’une illusion susceptible de disparaître à tout instant, comme par enchantement.

Lui-même maître de l’illusion, champion du « rire sous cape », Nikolaï Gogol savait de quoi il parlait. Chez lui, d’ailleurs, tout disparaît : le manteau neuf que le malheureux fonctionnaire a réussi à s’acheter à force d’économies ; le trône du fou qui se prend pour le nouveau roi d’Espagne et finit par comprendre qu’il est, en réalité, dans un asile d’aliénés ; le nez du major Kovaliov qui, un beau matin, part en goguette et est à deux doigts de franchir la frontière, muni d’un faux passeport ; la jeune femme au visage de madone, qui se révèle être une prostituée… Pour ne rien dire de Tchitchikov, le héros des Âmes mortes, qui disparaît aussi soudainement de la ville de N… qu’il y est apparu.

Gogol et Dostoïevski jouent à deviner des villes. « Moscou ! – Omsk, j’ai fait de la prison là-bas. » Crédit : Musée d’Omsk

Mais comment nommer ce qui s’évanouit ainsi, ce qui vous file entre les doigts sans que vous puissiez le retenir ? Le rêve, sans doute. Rêve de richesse pour les uns, de pouvoir et de prestige pour d’autres, de pureté et d’idéal pour d’autres encore.

Poussons plus loin la logique résolument non cartésienne de l’auteur des Récits de Saint-Pétersbourg et formulons une hypothèse : la Russie ne serait-elle pas le grand pays de l’illusion ?

Paraître, un sport national

Sans remonter aux riants « villages Potemkine » installés le long de la route que devait emprunter Catherine II, afin de lui donner l’impression de régner sur un pays prospère, il faut bien reconnaître que la création d’illusions semble parfois relever, en Russie, d’un sport national. On s’efforce de paraître ce que l’on n’est pas, ou pas forcément : on se veut, tour à tour, plus européen que l’Europe, plus jacobin que Robespierre, plus boursicoteur que Wall Street, plus non-violent que Gandhi, plus antireligieux que les laïcards français ou plus croyant que le mont Athos, plus écolo que Greenpeace ou plus chimique que Seveso… Des contradictions, et alors ? Quelle importance dans un pays si vaste que l’on peut s’y perdre sans retour aujourd’hui encore ? Le paraître est ici une tentative d’être dans un espace capable de vous engloutir, voire de s’engloutir lui-même, façon continent perdu de Mu, dont on ne saurait affirmer qu’il ait jamais existé.

Disparaître pour exister

Une légende russe, qui présente l’intérêt de s’inscrire dans un temps lointain mais historique, fait état d’une ville, Kitej, non pas complètement disparue, mais devenue invisible. Cela se passe à l’époque de l’invasion tatare (XIIIe siècle). Située sur les bords d’un lac appelé Svetloïar, pieuse, donc ayant l’heur de plaire à Dieu, Kitej se voit menacée par la Horde. Le Créateur ne pouvait permettre que cette cité orthodoxe tombât aux mains des infidèles. Dès lors, seuls les cœurs purs furent en mesure, au point du jour, de distinguer dans les eaux – également pures – du Svetloïar, le reflet des coupoles, des églises, des maisons et des habitants de Kitej, vaquant à leurs affaires, mais pour les autres, en apparence, dans le lac comme sur la rive… rien !

Nombreux ont été les Russes, notamment les écrivains, à tenter de situer le lac et la ville sur une carte de géographie. Plusieurs hypothèses ont été émises, dont aucune n’a reçu un agrément unanime. Le mystère demeure à ce jour.

La Cité invisible de Kitej, Constantin Korovine (1930). Crédit : Livejournal

L’immensité russe permet, au cours de l’histoire, à de nombreux individus ou groupes de population, de disparaître pour survivre. Nous n’en donnerons qu’un exemple, celui des vieux-croyants, opposés aux réformes du patriarche Nikon (seconde moitié du XVIIe siècle) et, de ce fait, victimes de persécutions. Beaucoup fuient vers l’est et les forêts, de plus en plus loin au fil du temps – seule possibilité de vivre comme ils l’entendent et de pratiquer en toute quiétude la « vraie foi », mais en repartant de zéro.

L’histoire de ces « disparitions » s’étend sur un temps très long, puisque, en 1978, une équipe de géologues découvrait, dans la taïga, une famille de vieux-croyants installée là et sans contact avec le monde extérieur depuis trente-trois ans.

Être double, suprême illusion

Au contraire des « disparus » qui sont ce qu’ils veulent être en toute liberté, il y a ceux qui, à force d’être doublement, ne sont plus. C’est le cas du héros du roman de Dostoïevski, Le Double, persécuté jusqu’à la folie et, de fait, jusqu’à l’anéantissement, par son « double » ‒ figure récurrente de la littérature russe.

Le cinéma, art suprême de l’illusion, ne pouvait rester indifférent à ces dédoublements. En 1947, une comédie intitulée Le Printemps paraît sur les écrans d’URSS, réalisée par Grigori Alexandrov, le maître de la comédie musicale russe : Staline avait, dès les années 1930, ordonné au cinéma soviétique d’être plus hollywoodien qu’Hollywood. Alexandrov avait obtempéré en réalisant des films fort bien faits, mais dont le message idéologique est, on s’en doute, très stalinien : Les joyeux garçons (1934), Le cirque (1936) et Volga Volga (1938).

Lioubov Orlova (deux fois) et Faïna Ranevskaïa dans Le Printemps. Crédit : Fotoload.ru

Le thème du Printemps ? La réalisation d’un film sur une scientifique soviétique de haut niveau. Celle-ci-vit plongée dans son travail et est trop peu « sexy » (sans compter qu’elle ignore tout du cinéma) pour tenir son propre rôle. Une actrice est donc choisie, qui ne connaît évidemment rien aux recherches de celle qu’elle est censée incarnée. Les deux rôles sont tenus par Lioubov Orlova, vedette des films d’Alexandrov, qui est également son époux à la ville.

Une suite de quiproquos conduit à la confusion la plus totale. On ne sait plus qui est qui : l’actrice sème le trouble parmi les scientifiques ; la savante se passionne pour le monde du cinéma. Le réalisateur tombe amoureux de la scientifique, qu’il croit être l’actrice. Les scientifiques sont séduits par l’actrice, qu’ils croient être la scientifique. C’est fort bien joué, drôle, pas trop fatiguant intellectuellement. L’illusion est parfaite, notamment dans la scène finale où l’on voit, ensemble, les deux héroïnes, jouées, nous l’avons dit, par la même actrice.

Le réalisateur en profite pour montrer l’envers du décor et tenter (en vain) de séparer la réalité de l’illusion : plusieurs films sont tournés simultanément dans les studios, dont un consacré à Nikolaï Gogol. Reste à trouver le bon acteur. Et l’on voit arriver deux prétendants, deux Gogol, plus vrais que nature. Comme quoi on en revient toujours à Gogol, au double et à la littérature.

Lectures

  • Nikolaï Gogol, Nouvelles de Pétersbourg (Récits de Saint-Pétersbourg), Garnier Flammarion, Paris, 2009.
  • Nikolaï Gogol, Les âmes mortes, Le Cherche midi, Paris, 2005 et 2009 ; repris en 2009 dans la collection de Poche des éditions Verdier.
  • Vassili Peskov, Ermites dans la taïga, Actes Sud, Arles, 1992.
  • Fiodor Dostoïevski, Le Double, Gallimard, Folio classique, Paris, 1980.