Au pays de l’illusion

Ne croyez rien de ce que vous montre la perspective Nevski, écrivait Nikolaï Gogol, elle ment tout le temps ! La perspective Nevski étant le cœur même de Saint-Pétersbourg, il n’était pas difficile d’en déduire que la capitale impériale mentait, elle aussi, en permanence, qu’elle n’était qu’une illusion susceptible de disparaître à tout instant, comme par enchantement.

Lui-même maître de l’illusion, champion du « rire sous cape », Nikolaï Gogol savait de quoi il parlait. Chez lui, d’ailleurs, tout disparaît : le manteau neuf que le malheureux fonctionnaire a réussi à s’acheter à force d’économies ; le trône du fou qui se prend pour le nouveau roi d’Espagne et finit par comprendre qu’il est, en réalité, dans un asile d’aliénés ; le nez du major Kovaliov qui, un beau matin, part en goguette et est à deux doigts de franchir la frontière, muni d’un faux passeport ; la jeune femme au visage de madone, qui se révèle être une prostituée… Pour ne rien dire de Tchitchikov, le héros des Âmes mortes, qui disparaît aussi soudainement de la ville de N… qu’il y est apparu.

Gogol et Dostoïevski jouent à deviner des villes. "Moscou ! - Omsk, j'ai fait de la prison là-bas." Crédit : Musée d'Omsk

Mais comment nommer ce qui s’évanouit ainsi, ce qui vous file entre les doigts sans que vous puissiez le retenir ? Le rêve, sans doute. Rêve de richesse pour les uns, de pouvoir et de prestige pour d’autres, de pureté et d’idéal pour d’autres encore.

Poussons plus loin la logique résolument non cartésienne de l’auteur des Récits de Saint-Pétersbourg et formulons une hypothèse : la Russie ne serait-elle pas le grand pays de l’illusion ?

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Par Anne Coldefy-Faucard

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