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La Sirène du Bolchoï

L’opéra Roussalka d’Antonín Dvořák n’a jamais été particulièrement apprécié en Russie. Au début de mars 2019, la première de l’œuvre du compositeur tchèque, mise en scène par Timofeï Kouliabine, a donc fait figure d’événement.

Statue paisible éternellement entourée de touristes, dessin animé Disney, comédie musicale – le conte de Hans Christian Andersen racontant l’amour d’une jeune sirène pour un prince terrestre a conquis tous les genres. Mais si les adaptations populaires récentes se terminent souvent heureusement, le ballet a fait de cette histoire une tragédie déchirante. Ainsi, en 2005, pour le Ballet royal danois, le chorégraphe John Neumeier établissait-il, sur scène, un parallèle entre le destin de l’héroïne d’Andersen et celui de l’écrivain qui, épris du fils de son éditeur et contraint de taire cet amour interdit, épanche son chagrin – muet comme la créature des eaux – dans son œuvre.

De leur côté, les programmes de l’opéra d’Antonín Dvořák (1841-1904), composé en 1901 et présenté tout au long du XXsiècle sur les plus belles scènes européennes, ignorent le nom de l’auteur danois. Roussalka serait en effet inspiré de différents récits du folklore tchèque.

Polémiques, manifestations, débats virulents sur les réseaux sociaux, procès, l’opéra est devenu le symbole du combat contre la censure religieuse.

Les théâtres russes ont longtemps préféré, à l’œuvre de Dvořák, la Roussalka d’Alexandre Dargomyjski (1813-1869), inspirée d’Alexandre Pouchkine. Dans ce conte, un prince séduit une jeune fille pauvre et l’abandonne ensuite, enceinte. La malheureuse se suicide – et se transforme en sirène –, son père devient fou, et le prince se noie. Cette triste histoire doit en partie sa popularité à l’interprétation du célèbre Fiodor Chaliapine, qui incarnait le père fou de chagrin à la fin du XIXe siècle. Sa prestation était si impressionnante que certaines spectatrices s’évanouissaient. Depuis cent ans, chaque basse reprenant le rôle rêve secrètement de provoquer un ou deux malaises dans le public… Plus lyrique et plus douce dans ses intonations slaves occidentales, la Roussalka de Dvořák est longtemps demeurée dans l’ombre de l’opéra russe, jusqu’à ce qu’elle entre au répertoire du Bolchoï, au début du mois de mars 2019.

Facétieux M. Kouliabine…

Quand le rideau se lève, le public se trouve projeté dans une forêt enchantée ‒ une véritable forêt créée par le peintre Oleg Golovko : chênes centenaires, racines saillantes, pénombre mystérieuse, et une cascade si réaliste qu’on s’inquiète pour l’orchestre, menacé d’inondation dans sa fosse… Dans cette forêt habitent la Roussalka (Dinara Alieva), son père le Vodianoï (le génie des eaux, Miklós Sebestyén) et la sorcière Ježibaba (Elena Manistina). Quand arrive le prince (Oleg Dolgov), la Roussalka tombe aussitôt amoureuse de lui.

Timofeï Kouliabine, metteur en scène de Roussalka. Crédit : Blogspot

Le décor et les costumes, les gestes majestueux et le port altier des chanteurs donnent l’impression au spectateur d’être revenu un siècle en arrière, en un temps où l’« authenticité féerique » était la norme à l’opéra. Aucune indication de lieu ni de temps, pas de transposition de l’intrigue dans un appartement moderne ou une usine désaffectée : avouons-le, le parti pris classique a quelque chose de déstabilisant… Le spectateur reprend son programme et, à la lueur de la scène, cherche le nom du metteur en scène : non, il ne s’était pas trompé, le spectacle est bien signé Timofeï Kouliabine…

Il y a cinq ans, celui-ci, alors âgé de vingt-neuf ans, avait failli être emprisonné pour « offense aux sentiments des croyants ». En cause, sa mise en scène du Tannhäuser de Richard Wagner au théâtre d’opéra et de ballet de Novossibirsk. Dans son adaptation, le héros principal est un réalisateur célèbre qui n’est pas sans rappeler le sulfureux Lars von Trier. À l’approche d’un festival de cinéma (le « concours de chant » du livret original), le héros tourne un film sur les « années perdues du Christ », au cours desquelles ce dernier aurait eu des relations avec plusieurs femmes. L’affiche du « film » va jusqu’à montrer le Sauveur, crucifié entre des jambes féminines.

La Roussalka de Timofeï Kouliabine est une simple fille de province qui rencontre un riche citadin désœuvré au cinéma.

Le spectacle provoque l’indignation des orthodoxes. Malgré le retrait de l’ « affiche du film » lors de la troisième représentation, les critiques continuent de fuser. Le métropolite de Novossibirsk se mêle de l’affaire, soutenu par le ministre de la Culture, Vladimir Medinski. Sur décision de ce dernier, le directeur du théâtre, Boris Mezdritch, est licencié pour avoir refusé de déprogrammer l’opéra. Il est remplacé par l’homme d’affaires Vladimir Kekhman, qui proclame son attachement aux principes religieux (une manière, peut-être, de faire oublier les millions d’euros qu’il doit au fisc ). Polémique, manifestations « pour » et « contre », débats virulents sur les réseaux sociaux, procès pour offense aux sentiments des croyants et blasphème (la justice a entièrement disculpé MM. Mezdritch et Kouliabine en mars 2015), l’opéra est devenu le symbole du combat contre la censure religieuse qui n’en finit plus de gagner du terrain en Russie.

Après cette affaire, le metteur en scène du scandaleux Tannhäuser aurait aisément pu disparaître des planches s’il n’avait été le fils du directeur du théâtre dramatique Krasny Fakel de Novossibirsk. Alexandre Kouliabine a nommé son fils metteur en scène principal de son théâtre, avant que le directeur général du Bolchoï, Vladimir Ourine, ne propose au jeune homme deux projets : le Don Pasquale de Donizetti, et la Roussalka de Dvořák.

Dans ce contexte, on comprend l’étonnement du public devant la féerie du décor et des costumes. « M. Kouliabine, que vous arrive-t-il ? », a-t-on envie crier. Pas le temps : de la cascade surgissent des fauteuils de cinéma dans lesquels la Roussalka et le Prince se bourrent de pop-corn… Ouf !

Un environnement inhabituel

La Roussalka de Timofeï Kouliabine est une fille de province. Un jour, au cinéma, elle rencontre un riche citadin désœuvré. Après un instant d’hésitation, il l’emmène chez lui, dans son manoir, immense bâtisse blanche qui se dresse sur la scène au deuxième acte. Y circulent des gardiens, des domestiques, le maître de maison (peut-être gouverneur de la région, à en juger par ses manières) et son influente épouse. Leur débauché de fils – qui tête régulièrement sa flasque – leur présente sa « fiancée » : « Oui, Maman, Papa, cette fille mal coiffée, bossue et qui porte un sac affreux sera ma femme ! » C’est sa manière de choquer, de provoquer, de se rebeller (il a pourtant la trentaine bien sonnée…). Le Prince (devenu, dans cet acte, le Fiancé) part ensuite se soûler avec ses amis (c’est l’occasion d’une multitude de portraits grotesques de la « jeunesse dorée ») tandis que la Roussalka s’efforce tant bien que mal de trouver ses repères dans son nouvel environnement.

La fiction importe plus que la banalité d’une vie misérable : voilà le message de Kouliabine.

Soit dit en passant, la brillante soprano qu’est Dinara Alieva, magnifique diva pleine d’assurance à l’impressionnante carrière internationale, réalise ici un exploit. Elle se fond entièrement dans son personnage, souillon pitoyable et rigolote, qui prend son élan pour sauter dans ses escarpins et plonge littéralement dans son élégante robe de mariée comme dans un bassin. Seule l’extraordinaire voix de l’artiste reste inchangée.

Le prince (Oleg Dolgov) et Roussalka (Dinara Alieva). Crédit : Damira Iousoupova – Bolchoï

L’histoire tourne vite au cauchemar pour l’ingénue, qui voit le Prince passer de l’émerveillement (« Quelle jeune fille gentille et spontanée ! ») à la consternation (« Bon sang, qu’ai-je pu trouver à cette paysanne ? »). Au fond, la trahison du Prince, qui, la veille de son mariage, s’isole avec une des invitées (une blondinette nantie, payée par la mère du Prince pour éloigner celui-ci de la « paysanne »), n’est une surprise que pour elle.

Conte et réalité

Vient alors le troisième acte, qui fait coexister sur la scène la dure réalité et le conte de fées que s’invente la Roussalka. La scène est divisée en deux niveaux. En haut, la forêt enchantée ; en bas, une chambre d’hôpital où la jeune fille gît sans connaissance. Tous les personnages sont dédoublés. À l’étage, le Vodianoï se languit ; en bas, il n’est plus qu’un vieillard désabusé et inquiet. Dans la forêt, le Prince saute prestement d’un chêne à l’autre ; dans le couloir de l’hôpital, le Fiancé, ivre, trébuche sur une plante qui s’étiole.

Les mouvements des « doubles » sont synchrones et les deux histoires se déroulent simultanément. Toutefois, les chanteurs se trouvent exclusivement à l’étage, dans « le conte ». En bas, dans la sombre et triste réalité, leurs doubles ne sont que des figurants muets. La vraie vie se trouve en haut, là où chantent les voix, là où l’amour est éternel, là où l’on va jusqu’à mourir par et pour lui. Dans la chambre, on débranche simplement les appareils… La fiction importe plus que la banalité d’une vie misérable : voilà le message de Kouliabine, qui clame ainsi sa passion du théâtre. Et c’est là une des déclarations d’amour les plus convaincantes données sur la scène russe depuis le début du XXIsiècle.

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Anna Gordeïeva

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Le danseur étoile russe Sergueï Polounine vient d’être déprogrammé de l’Opéra de Paris, suite à des commentaires jugés choquants sur le réseau social Instagram. Qu’en pense son public en Russie, et quelles conséquences ce scandale pourrait-il avoir sur la carrière de la star, et l’avenir du ballet national ?

18 janvier 2019
Culture

Pas touche au Casse-noisette !
(et quelques autres pas de danse pour Noël)

En cette période de fêtes de fin d’année, la tradition, dans les théâtres russes, met à l’honneur le ballet Casse-noisette. Le Bolchoï s’apprête notamment à donner vingt-deux représentations d’affilée de cette œuvre de Piotr Tchaïkovski, contant l’histoire d’un prince transformé par un méchant sorcier en pince à briser les noix. Et ce n’est pas un record : le ballet a parfois été joué vingt-cinq fois de suite sur la scène moscovite historique ! Il y a deux ans, le directeur du ballet du Bolchoï, Makharbek Vaziev, en vient à se plaindre, estimant que le travail de création souffre de ces représentations « à la chaîne » – Casse-noisette est souvent joué deux fois par jour, matin et soir – et que la troupe est à bout. Mais il regrette bien vite son imprudence : les amateurs de ballet de la capitale sont furieux, comme si l’on voulait leur enlever ce qu’ils ont de plus cher… Casse-noisette, c’est le spectacle sacro-saint du Nouvel An ; les places s’arrachent dès les premiers jours de la mise en vente, au mois d’octobre, et l’on se rend au théâtre pour le voir comme on va à la messe. Peu importe que les danseurs n’aient même plus le temps de répéter les premières à venir : pas touche au Casse-noisette ! Le Bolchoï entend le souhait de son public et ne change rien à ses habitudes : la pièce continue de mener le bal en décembre et janvier. Pas seulement au Bolchoï, d’ailleurs : durant cette période, la féérie de Tchaïkovski est à l’affiche de tous les théâtres de Russie. Dans des lectures, pourtant, très différentes. L’Adieu au rêve La plupart des salles optent pour la mise en scène de Vassili Vainonen, créée en 1934 par celui qui est alors le maître de ballet du Mariinsky (qui s’appelait à l’époque le théâtre Kirov), à Saint-Pétersbourg. Il s’agit certainement de la version du Casse-noisette la plus enfantine, la plus sereine qui soit. Difficile, pourtant, si l’on écoute attentivement la musique de Tchaïkovski, de ne pas entendre l’abîme de souffrance, loin, très loin du conte de fées… Le compositeur écrit Casse-noisettes un an avant sa mort – il est déjà éreinté par l’existence, profondément malheureux. Le désir et l’impossibilité d’aimer, le temps qui file entre les doigts comme du sable fin, le chagrin, la douleur, le désespoir : tout cela résonne dans la partition, derrière les mélodies sucrées du voyage au Royaume des Délices de Confiturenbourg. Mais Vainonen, chorégraphe de 33 ans qui vient de créer un ballet spectaculaire sur la Révolution française, intitulé Flammes de Paris – et s’achevant sur un vigoureux appel à envoyer tous les aristocrates à l’échafaud –, […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur WhatsApp(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

21 décembre 2018
Culture

Là où naissent les étoiles

La vie à l’Académie de ballet Vaganova, à Saint-Pétersbourg, tient à la fois du cloître et de la course d’obstacles. D’un côté, ceux qui y entrent renoncent volontairement aux plaisirs de la vie dans le seul but de servir leur dieu : le ballet. De l’autre, une carrière sur les planches dure très peu de temps, et se mène la rage au ventre, en dépit des brimades des professeurs et des jalousies des condisciples. Rares sont ceux qui le vivent bien. « Elle est déjà vieille, elle a trente-deux ans ! » Deux fillettes ayant fraîchement intégré une compagnie de ballet discutent de la prima ballerina qui vient de passer devant elles. Dans ce milieu, le temps passe à une vitesse folle : il faut, à dix ans, déjà savoir ce que l’on veut ; à quinze, attirer l’attention du public ; et, dès sa première année sur scène, arracher avec les dents son premier « rôle d’affiche », le terme désignant le moindre rôle pour lequel le nom du danseur est imprimé sur une ligne distincte du programme. Tant pis pour ceux qui prennent du retard : une carrière dans le ballet ne commence pas à vingt-cinq ans. À cet âge-là, il faut déjà être une étoile – ou, du moins, une étoile montante. Ces carrières fulgurantes, qui mèneront les meilleurs jusqu’à Londres ou Shanghai, sont planifiées et préparées dans les écoles de ballet. En Russie, la principale est l’Académie de ballet Vaganova de Saint-Pétersbourg. « Les enfants talentueux n’existent pas », prononce d’une voix lasse le recteur de l’académie, Nikolaï Tsiskaridzé, en poste depuis cinq ans. Âgé de quarante-quatre ans, il est l’un des plus jeunes directeurs d’établissement d’enseignement supérieur russes. Lorsque Nikolaï Tsiskaridzé était premier danseur au théâtre Bolchoï, trente-neuf ans était considéré comme l’âge de la retraite. En 2013, Anatoli Iksanov, alors directeur de l’institution, fut ravi d’envoyer à ses charentaises le « meilleur danseur de sa génération », qui se répandait dans la presse pour expliquer à quel point la restauration du célèbre théâtre moscovite laissait à désirer. « Le talent n’existe que chez les adultes. Les enfants ont des aptitudes physiques. Voilà ce que nous recherchons. Le talent, lui, se manifeste au théâtre. » Aujourd’hui, le jeune recteur doit prouver à chaque instant qu’il a suffisamment d’expérience pour diriger la plus ancienne école de ballet russe. Ce qu’il fait avec brio. […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur WhatsApp(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

16 novembre 2018

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