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Sergueï Polounine le prince errant de l’âme russe

Le danseur étoile russe Sergueï Polounine vient d’être déprogrammé de l’Opéra de Paris, suite à des commentaires jugés choquants sur le réseau social Instagram. Qu’en pense son public en Russie, et quelles conséquences ce scandale pourrait-il avoir sur la carrière de la star et sur l’avenir du ballet national ?

Depuis que Sergueï Polounine a quitté, en 2014, la troupe du Théâtre musical Stanislavski et Nemirovitch-Dantchenko, il travaille en solitaire, faisant de rares apparitions sur les grandes scènes de ballet mondiales, en tant que danseur invité, ou pour monter ses propres créations.

Le talent et les fans

En Russie, le danseur est adulé par une gigantesque armée de fans, désespérés de le voir si peu sur scène, et prêts à le suivre jusqu’au bout du monde. Ils n’ont pas hésité à sauter dans l’avion pour se rendre à Munich, en octobre dernier, afin de le voir danser Raymonda avec la troupe du ballet national de Bavière. Quant aux 1 600 places pour les représentations de son spectacle Sacré, prévues dans la nouvelle salle de concert du Zariadié, à Moscou, les 14 et 15 février prochains, elles sont toutes parties comme des petits pains en moins d’une journée – alors même que les organisateurs, profitant de ce succès, en avaient doublé le prix quelques heures après la mise en vente. À Saint-Pétersbourg, où Polounine jouera Sacré, juste avant de le présenter à Moscou, une place de parterre – soit le premier prix – coûte 30 000 roubles (400 euros) !

« À tous les hommes du ballet : il y a déjà une ballerine sur scène, donc pas besoin d’en avoir deux. Les énergies masculine et féminine créent un équilibre. C’est pour cette raison que vous avez des couilles. »

Évidemment, quand la rumeur affirme, début janvier, que le danseur a été invité à jouer le Lac des Cygnes de Noureev à l’Opéra national de Paris, ses fans russes se précipitent sur le site internet de la prestigieuse scène française, pour tenter de savoir à quelles dates aura lieu le spectacle – et s’empresser de poser des congés et de réserver des billets d’avion. En vain : l’information n’est pas encore officielle.

Le 10 janvier, l’Opéra de Paris confirme : oui, Polounine viendra bien danser en France. Mais, quatre jours plus tard, le scandale éclate : la directrice du ballet, Aurélie Dupont, est revenue sur sa décision à cause de plusieurs commentaires polémiques postés par le danseur sur son compte Instagram.

Qu’a-t-il dit, au fait ?

À l’annonce de la nouvelle, les amateurs russes de ballet se demandent ce que Polounine a bien pu dire de si terrible pour provoquer le courroux du célèbre opéra parisien… S’agirait-il de sa sortie de décembre dernier, que les Russes n’avaient pas franchement appréciée, certes, mais qu’ils ont eu le temps d’oublier depuis ? À l’époque, le danseur avait « sommé » ses collègues masculins de se montrer « virils » sur scène. « À tous les hommes du ballet : il y a déjà une ballerine sur scène, donc pas besoin d’en avoir deux. L’homme devrait être un homme, et la femme ‒ une femme. Les énergies masculine et féminine créent un équilibre. C’est pour cette raison que vous avez des couilles. C’est pareil en dehors du ballet, les gars : mais qu’est-ce qui vous arrive ? Aujourd’hui, les femmes se prennent pour des hommes parce que vous ne les baisez pas, et parce que vous êtes une honte. L’homme est un loup, l’homme est un lion – c’est le chef de famille, celui qui s’occupe de tout. Franchement, qu’est-ce qui vous arrive ? Cessez d’être des morveux, soyez des hommes, des guerriers, c’est quoi votre problème ??? »

Sergueï Polounine et Alina Kojokarou interprètent le ballet La belle au Bois Dormant de Pietr Tchaikovsky au théâtre Alexandrinsky. Crédit : Igor Larin/Ria

En Europe, dès leur publication, ces propos choquent profondément de nombreux danseurs et d’autres personnalités du monde de la culture, qui les jugent sexistes et homophobes. Les Russes, pour leur part, ne voient pas là d’irrespect envers la gent féminine. À vrai dire, en Russie, un « homme qui s’occupe de tout » et libère sa compagne de la pénible nécessité de prendre les décisions importantes est, pour de nombreuses femmes, une sorte d’idéal masculin… Quant à l’« homophobie », elle ne choque pas outre mesure la plupart des fans du danseur, dans un pays où ‒ faut-il le rappeler ? ‒ la loi condamne au pénal la « propagande des relations sexuelles non traditionnelles auprès des mineurs ». En d’autres termes, formellement, en Russie, vous risquez la prison simplement pour avoir dit à un enfant que l’union de deux hommes adultes, par exemple, est une chose normale.

Et puis d’abord, qui c’est ?

La tirade de Polounine sur Instagram laisse pourtant le public russe à la fois perplexe et amusé, mais pour d’autres raisons. Il se trouve que le danseur lui-même ne s’est jamais comporté tout à fait « comme un homme » ; il n’a jamais été ce chevalier servant prêt à tout pour mettre en valeur sa ballerine, soutenir ses partenaires féminines, se soucier de leur confort, voire, simplement, de leur sécurité… Bien au contraire.

Sur scène, les ballerines qui ont la malchance de lui donner la réplique n’ont qu’une prière en tête : pourvu que je survive, pourvu qu’il ne me laisse pas tomber !

Les trois années que Polounine a passées au Théâtre musical Stanislavski et Nemirovitch-Dantchenko (après avoir claqué la porte, avec pertes et fracas, du Royal Ballet de Londres, pour « incompatibilité d’humeur » avec la direction), ont été, pour toutes les femmes de la troupe, un long et permanent cauchemar. Polounine le danseur de génie, la superstar, l’artiste qui déplaçait les foules et dont la direction du théâtre, pour cela, acceptait toutes les lubies… cet homme-là, sur scène, ne voyait que lui-même. Il pouvait, par exemple, ne pas se présenter à une répétition prévue avec une ballerine, sans prévenir personne, simplement parce qu’il estimait, lui, être toujours prêt, et que les autres n’avaient qu’à se débrouiller. Quand il dansait, il pouvait aussi oublier jusqu’à l’existence de sa partenaire. Sur scène, les ballerines qui avaient la malchance de lui donner la réplique n’avaient qu’une prière en tête : pourvu que je survive, pourvu qu’il ne me laisse pas tomber ! On a vu mieux, en termes d’« équilibre des énergies masculine et féminine »… Oui, Sergueï Polounine danse divinement bien. Mais il se contrefiche de ses collègues féminines !

Le destin d’un gamin de Kherson

Si les Russes ne se sont pas indignés, comme les Européens, des provocations du danseur, c’est aussi parce qu’ils en savent plus sur lui. À l’époque où il vivait à Moscou, Polounine a souvent raconté son histoire dans la presse – et le tableau n’est pas gai.

C’est la mère de Sergueï, gamin survolté, originaire de la ville de Kherson en Ukraine (300 000 habitants), qui, un jour, décide de l’inscrire à des cours de danse, afin qu’il décharge son trop-plein d’énergie. Ses professeurs décèlent immédiatement un talent prometteur, et on l’envoie à l’Académie de chorégraphie de Kiev. De là, ses enseignants font parvenir des vidéos de ses performances à Londres et, à treize ans, l’adolescent est accepté à la Royal Ballet School, où il bénéficie d’une bourse. Sa mère, elle, n’obtient pas de visa britannique. Le garçon se retrouve seul dans un pays dont il ne connaît ni la langue ni les coutumes et règles…

Ses grands discours sur le rôle de l’homme et de la femme et leur unité idéale ne sont que l’expression du mal-être d’un gamin persuadé, dès l’âge de treize ans, que personne ne l’aime ni ne le protège.

Le jeune danseur Polounine enchaîne rapidement les succès – incontestables, fantastiques même – mais accumule en même temps, vis-à-vis des siens, une rancœur grandissante. Il se sent délaissé, inutile. Sans compter le divorce de ses parents, pendant son absence, qu’il vit très mal. Quand il est nommé premier danseur du Royal Ballet, aussitôt après sa sortie de la prestigieuse académie, il n’invite pas sa mère à lui rendre visite, il lui interdit même d’aller voir ses spectacles.

Pour le public russe, parfaitement au courant de ces détails de la vie du danseur, il est une évidence : tous ses grands discours sur la famille, le rôle de l’homme et de la femme et cette sorte d’unité idéale qu’ils devraient former, ne sont que l’expression du mal-être d’un gamin persuadé, dès l’âge de treize ans, que personne ne l’aime ni ne le protège.

« Et lui, est-ce qu’il est sain d’esprit ? »

En janvier donc, Sergueï Polounine « récidive » en publiant sur Instagram un commentaire sur « les gros », si brutal et insultant au départ, que lui-même préfère, rapidement, le remplacer par une version plus soft. « Vous avez déjà vu des lions et des lionnes gros ? C’est inutile et laid, c’est de la paresse », écrit-il ainsi, une première fois. Avant de rectifier : « Si tu as des kilos en trop, trouve l’énergie intérieure de te lever, de changer de régime, d’aller dans la Nature. C’est le plus important, parce que la Nature nous donne les réponses et la force. Fais de l’exercice, nage, inscris-toi à la salle de sport. Deviens quelqu’un de sain, et ton esprit deviendra sain. »

Polounine vu par le photographe britannique Rankin. Crédit : John Rankin Waddell

Là, les Russes sont moins indulgents. Dans une société de plus en plus favorable au mouvement du body positive, les fans du danseur sont déçus. Si les plus fidèles d’entre eux tentent de se rassurer en affirmant, sur les forums, que Polounine voulait « simplement inciter les gens à adopter un mode de vie sain », la majorité se montre sans indulgence : « Il a dit une énormité », « Et lui, est-ce qu’il est sain d’esprit ? », interpellent certains commentaires, parmi les plus représentatifs.

La faute à la politique ?

Ce sont, semble-t-il, ces deux publications, et toute la polémique qu’elles ont suscitée sur les réseaux sociaux, qui ont poussé la directrice de la danse de l’Opéra de Paris à déprogrammer Sergueï Polounine. « Ces propos ne sont pas en adéquation avec les valeurs de l’Institution », précise le compte Twitter officiel de l’Opéra Garnier, le 14 janvier. Pourtant, on a du mal à se défaire du sentiment que la réaction d’Aurélie Dupont est, au minimum, disproportionnée.

Quelque noble que puisse être l’idée du body positive, elle n’a pas et n’aura jamais sa place au sein du ballet, du moins tant que la danse classique existera.

Pour commencer, quelque noble que puisse être l’idée du body positive, elle n’a pas et n’aura jamais sa place au sein du ballet, du moins tant que la danse classique existera. Si une ballerine a des kilos superflus, on lui conseillera sans équivoque de les perdre – que ce soit à Paris, à Moscou ou dans toute autre ville possédant une troupe classique. Et si elle ne suit pas ce « conseil », elle sera renvoyée, sans autre forme de procès. Les gens « différents » n’auront jamais leur place sur la scène d’un ballet, quel que soit le degré d’ouverture de la société à la « différence ». On peut évidemment condamner le danseur « en guerre contre la graisse des autres », qui étend les règles de son métier au reste du monde, pour l’étroitesse de son horizon ou, plus prosaïquement, pour sa stupidité. Mais refuser qu’il participe à un spectacle alors qu’il a déjà été invité – n’est-ce pas un peu excessif ?

Ensuite, les fans russes du danseur ont du mal, aujourd’hui, à ne pas se dire que l’affaire Polounine est aussi politique, que l’artiste paie, en quelque sorte, le prix de ses prises de position. De quoi s’agit-il ? Du fait qu’à la fin de l’année dernière, Sergueï Polounine, ressortissant ukrainien, a été naturalisé russe, avant de se faire tatouer, sur le torse, un portrait de Vladimir Poutine. Et de s’empresser de poster sur Instagram un selfie de sa poitrine, accompagné de louanges exaltées du président russe…

Polounine arbore le trident ukrainien sur le dos de la main gauche, et l’aigle bicéphale russe sur la main droite.

Polounine, au demeurant, ne compte plus les tatouages : un portrait d’Igor Zelenski (actuel directeur du ballet de Bavière, c’est lui qui avait invité Polounine, à l’époque, à rejoindre la troupe du Stanislavski et Nemirovitch-Dantchenko) sur l’épaule droite, et le « Joker » de Batman sur la gauche ; le trident ukrainien sur le dos de la main gauche, et l’aigle bicéphale russe sur la main droite. Au milieu du ventre, il arbore un kolovrat, symbole païen du pouvoir du Soleil (aussi appelé « svastika slave »), et désormais, juste au-dessus, le visage du président russe… Sans compter sa demi-douzaine de tatouages plus petits, qui vont d’une simple croix au prénom de l’acteur Mickey Rourke, idole du danseur.

Sergueï Polounine. Crédit : Pinterest

Cette simple énumération suffit pour comprendre que ce jeune homme a « de la kacha dans la tête », comme on dit en Russie, pour désigner des idées pour le moins confuses. À quoi riment ces reproches ? Polounine est tout, sauf un philosophe. La seule chose qu’il sache faire correctement – admirablement, même –, c’est danser. Doit-on se priver de le voir exercer ce talent, sous prétexte qu’il ne tient pas un discours politiquement correct, qu’il n’est ni un lettré (son orthographe en russe est proprement monstrueuse) ni un politologue ?

Merci, Aurélie…

Que va-t-il se passer, maintenant ? D’autres scènes européennes risquent, elles aussi, après l’Opéra de Paris, de déclarer persona non grata celui qui est, incontestablement, l’un des plus grands danseurs de notre temps. Alors, Sergueï Polounine ne pourra plus se produire qu’en Russie. Qu’à cela ne tienne ! Les amateurs, ici, l’accueilleront à bras ouverts.

Il se pourrait bien que le prince rebelle trouve dans cette Crimée annexée le foyer qu’il a toujours cherché.

Sébastopol sera bientôt dotée d’un nouveau théâtre académique d’opéra et de ballet : le chantier doit commencer cette année (en août dernier, le port de Crimée a accueilli, sur le site antique de Chersonèse, un grand spectacle ‒ auquel assistait Vladimir Poutine ‒ réunissant plusieurs étoiles mondiales, dont Polounine). Le danseur a affirmé plus d’une fois vouloir participer à une réforme en profondeur de la formation chorégraphique en Russie. Et il se pourrait bien que le prince rebelle trouve dans cette Crimée annexée le foyer qu’il a toujours cherché. Il ne fait aucun doute que la décision de Sergueï Polounine d’adopter la nationalité russe découle précisément du sentiment d’errance et d’abandon qui le hante depuis l’enfance ; de son désir de trouver ailleurs le soutien et la protection que ne pouvait – et ne peut toujours pas – lui offrir son Ukraine natale, qui, exsangue, a manifestement bien d’autres soucis en tête, aujourd’hui, que le développement de son ballet national.

S’il en est ainsi, les amateurs russes de ballet pourront remercier Mme Aurélie Dupont de leur avoir offert Sergueï Polounine sur un plateau d’argent. Ils regretteront simplement que l’étoile ne danse plus le Lac des Cygnes de Noureev, version créée pour des sociopathes de génie comme lui, et qui lui allait comme un gant.

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Anna Gordeïeva

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