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Le « Stassik » danse avec l’Histoire

Le Théâtre académique musical de Moscou, ou Théâtre Stanislavski et Nemirovitch-Dantchenko, a cent ans cette année. Et la troupe a bien l’intention de célébrer ce jubilé durant toute la saison, en offrant au public de nombreuses premières. Mais rares sont ceux qui se rappellent, aujourd’hui, que le lieu est né de la fusion de deux théâtres aussi célèbres l’un que l’autre à l’époque : le Bolchoï et le Théâtre d’Art.

30 décembre 1918. L’escalier d’apparat du Grand Théâtre de Moscou (Bolchoï teatr) est couvert de fleurs fraîchement coupées : la troupe reçoit des invités de marque, qui sont aussi des collègues – les célèbres artistes du Théâtre d’Art –, pour parler de création. La révolution a éclaté un an plus tôt, la guerre civile fait rage, les tchékistes [la première police politique postrévolutionnaire, ndlr] procèdent à des arrestations massives : à première vue, alors que tout le pays ne songe qu’à survivre, ces « discussions artistiques » au Bolchoï semblent malvenues… À première vue seulement : car ici aussi, on ne se préoccupe que de survie. Les bolcheviks méprisent le Bolchoï, qu’ils considèrent comme une inutile survivance bourgeoise et envisagent de le transformer en lieu de congrès pour le Parti et terrain pour les matchs de basketball. À l’inverse, le Théâtre d’Art est généreusement subventionné et jouit du droit de se gérer de façon autonome. Que font donc ses fondateurs, Constantin Stanislavski et Vladimir Nemirovitch-Dantchenko, de si exceptionnel ?

La question tourmente la direction du Bolchoï depuis quelques mois. De son côté, la troupe du Théâtre d’Art a décidé qu’elle pourrait collaborer avec l’ancien théâtre impérial. En cette veille du Nouvel An 1919, Stanislavski, Nemirovitch-Dantchenko et leurs célèbres comédiens (dont Vassili Katchalov et Ivan Moskvine) montent donc les marches de l’escalier d’apparat couvert de fleurs : à l’issue de cette rencontre, les deux théâtres annoncent la création de « l’Atelier de l’Opéra du Bolchoï », sous la direction de Constantin Stanislavski.

Cette date marque la naissance du nouveau théâtre, qui porte aujourd’hui le nom de Théâtre académique musical de Moscou, ou Théâtre Stanislavski et Nemirovitch-Dantchenko, et que les gens de théâtre surnomment affectueusement le « Stassik ». Mais l’Atelier de l’Opéra du Bolchoï n’est qu’une partie de la mosaïque qui le constituera. La seconde partie apparaît un peu plus d’un mois plus tard, en février 1919 : c’est l’Atelier musical du Théâtre d’Art, fondé par Nemirovitch-Dantchenko.

Rivaux sous le même toit

Avec ce nouvel atelier créé au sein de son Théâtre d’Art – qu’il continue de diriger avec Stanislavski, même si les deux hommes s’efforcent de se croiser le moins possible –, Nemirovitch-Dantchenko décide de miser sur l’opérette. Et pas seulement parce que les artistes de sa troupe n’auraient probablement pas été capables de chanter de l’opéra. Simplement, […]

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Anna Gordeïeva

Dernières nouvelles de la Russie

Culture

Pas touche au Casse-noisette !
(et quelques autres pas de danse pour Noël)

En cette période de fêtes de fin d’année, la tradition, dans les théâtres russes, met à l’honneur le ballet Casse-noisette. Le Bolchoï s’apprête notamment à donner vingt-deux représentations d’affilée de cette œuvre de Piotr Tchaïkovski, contant l’histoire d’un prince transformé par un méchant sorcier en pince à briser les noix. Et ce n’est pas un record : le ballet a parfois été joué vingt-cinq fois de suite sur la scène moscovite historique ! Il y a deux ans, le directeur du ballet du Bolchoï, Makharbek Vaziev, en vient à se plaindre, estimant que le travail de création souffre de ces représentations « à la chaîne » – Casse-noisette est souvent joué deux fois par jour, matin et soir – et que la troupe est à bout. Mais il regrette bien vite son imprudence : les amateurs de ballet de la capitale sont furieux, comme si l’on voulait leur enlever ce qu’ils ont de plus cher… Casse-noisette, c’est le spectacle sacro-saint du Nouvel An ; les places s’arrachent dès les premiers jours de la mise en vente, au mois d’octobre, et l’on se rend au théâtre pour le voir comme on va à la messe. Peu importe que les danseurs n’aient même plus le temps de répéter les premières à venir : pas touche au Casse-noisette ! Le Bolchoï entend le souhait de son public et ne change rien à ses habitudes : la pièce continue de mener le bal en décembre et janvier. Pas seulement au Bolchoï, d’ailleurs : durant cette période, la féérie de Tchaïkovski est à l’affiche de tous les théâtres de Russie. Dans des lectures, pourtant, très différentes. L’Adieu au rêve La plupart des salles optent pour la mise en scène de Vassili Vainonen, créée en 1934 par celui qui est alors le maître de ballet du Mariinsky (qui s’appelait à l’époque le théâtre Kirov), à Saint-Pétersbourg. Il s’agit certainement de la version du Casse-noisette la plus enfantine, la plus sereine qui soit. Difficile, pourtant, si l’on écoute attentivement la musique de Tchaïkovski, de ne pas entendre l’abîme de souffrance, loin, très loin du conte de fées… Le compositeur écrit Casse-noisettes un an avant sa mort – il est déjà éreinté par l’existence, profondément malheureux. Le désir et l’impossibilité d’aimer, le temps qui file entre les doigts comme du sable fin, le chagrin, la douleur, le désespoir : tout cela résonne dans la partition, derrière les mélodies sucrées du voyage au Royaume des Délices de Confiturenbourg. Mais Vainonen, chorégraphe de 33 ans qui vient de créer un ballet spectaculaire sur la Révolution française, intitulé Flammes de Paris – et s’achevant sur un vigoureux appel à envoyer tous les aristocrates à l’échafaud –, […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

21 décembre 2018
Culture

Là où naissent les étoiles

La vie à l’Académie de ballet Vaganova, à Saint-Pétersbourg, tient à la fois du cloître et de la course d’obstacles. D’un côté, ceux qui y entrent renoncent volontairement aux plaisirs de la vie dans le seul but de servir leur dieu : le ballet. De l’autre, une carrière sur les planches dure très peu de temps, et se mène la rage au ventre, en dépit des brimades des professeurs et des jalousies des condisciples. Rares sont ceux qui le vivent bien. « Elle est déjà vieille, elle a trente-deux ans ! » Deux fillettes ayant fraîchement intégré une compagnie de ballet discutent de la prima ballerina qui vient de passer devant elles. Dans ce milieu, le temps passe à une vitesse folle : il faut, à dix ans, déjà savoir ce que l’on veut ; à quinze, attirer l’attention du public ; et, dès sa première année sur scène, arracher avec les dents son premier « rôle d’affiche », le terme désignant le moindre rôle pour lequel le nom du danseur est imprimé sur une ligne distincte du programme. Tant pis pour ceux qui prennent du retard : une carrière dans le ballet ne commence pas à vingt-cinq ans. À cet âge-là, il faut déjà être une étoile – ou, du moins, une étoile montante. Ces carrières fulgurantes, qui mèneront les meilleurs jusqu’à Londres ou Shanghai, sont planifiées et préparées dans les écoles de ballet. En Russie, la principale est l’Académie de ballet Vaganova de Saint-Pétersbourg. « Les enfants talentueux n’existent pas », prononce d’une voix lasse le recteur de l’académie, Nikolaï Tsiskaridzé, en poste depuis cinq ans. Âgé de quarante-quatre ans, il est l’un des plus jeunes directeurs d’établissement d’enseignement supérieur russes. Lorsque Nikolaï Tsiskaridzé était premier danseur au théâtre Bolchoï, trente-neuf ans était considéré comme l’âge de la retraite. En 2013, Anatoli Iksanov, alors directeur de l’institution, fut ravi d’envoyer à ses charentaises le « meilleur danseur de sa génération », qui se répandait dans la presse pour expliquer à quel point la restauration du célèbre théâtre moscovite laissait à désirer. « Le talent n’existe que chez les adultes. Les enfants ont des aptitudes physiques. Voilà ce que nous recherchons. Le talent, lui, se manifeste au théâtre. » Aujourd’hui, le jeune recteur doit prouver à chaque instant qu’il a suffisamment d’expérience pour diriger la plus ancienne école de ballet russe. Ce qu’il fait avec brio. […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

16 novembre 2018
Culture

Kamilla à Saint-Pétersbourg : un long chemin dans le désert

Le spectacle consacré à la sculptrice Camille Claudel, créé et joué par la danseuse et chorégraphe Anna Garafeïeva, est une histoire tragique sur fond de paysage lunaire. Et l’une des créations les plus marquantes de la saison estivale qui s’achève. Le sol de la rotonde de la perspective Nevski, qui dépend aujourd’hui de la bibliothèque Maïakovski de Saint-Pétersbourg et abritait au XIXe siècle l’église de l’ambassade de Hollande, est entièrement recouvert de sable blanc. En entrant dans la salle, un spectateur, venu assister à cette pièce jouée dans le cadre du festival international de danse contemporaine Open Look, ramasse une poignée de ces grains minuscules, qui crissent sous les pieds, et ne peut s’empêcher de s’exclamer : « Mais c’est de la semoule fine ! » Dans la pénombre de la rotonde, le public, installé sur une cinquantaine de chaises, ne remarque pas tout de suite la femme allongée au sol, recroquevillée sur elle-même, au pied du mur opposé. Des pierres sont dispersées sur le sable, et cette femme ressemble, elle aussi, à une pierre, juste un peu plus grosse. Météorite parmi d’autres, tombé sur cette surface lunaire, qu’éclaire une lumière blafarde, conçue par la scénographe Ksenia Peretroukhina. Sans défense sous la Lune Mais soudain, la pierre tressaille, encore et encore, elle se déploie péniblement, tente de se lever : et l’on découvre le personnage principal et unique du spectacle Kamilla – Camille Claudel. On la découvre dans ses années les plus douloureuses : elle est recluse à l’hôpital psychiatrique, et le temps des triomphes parisiens est loin derrière. Camille est dévêtue. Du moins le paraît-elle, grâce à divers effets : sinon, les gardiens de la morale auraient exigé de barrer l’affiche de toute sorte d’avertissements redoutables. Mais elle semble nue. Parce que le voyage qu’accomplit la danseuse sur ces grains de « semoule » est le voyage de Camille Claudel dans son propre monde intérieur. Et dans ce monde, tout est détruit : de là, le paysage lunaire. Et elle est, sous cette Lune, absolument sans défense. « Je suis restée longtemps figée, comme ensorcelée, sans pouvoir détacher d’elle mon regard. Puis, quand l’effet hypnotique a faibli, j’ai baissé les yeux et vu la légende : Camille Claudel. Clotho. » C’est au musée Rodin, il y a six ans, qu’Anna Garafeïeva a eu l’idée de ce spectacle sur Camille Claudel. Lors de son premier voyage à Paris, elle s’était précipitée dans ce lieu consacré à son sculpteur favori, qu’elle ne connaissait d’ailleurs, jusque-là, que par des reproductions. Sur place, la chorégraphe aperçoit « devant un mur blanc, entre deux fenêtres, une petite sculpture : une vieille femme dansant, avec des cheveux lui arrivant aux chevilles, se souvient-elle. Elle m’a littéralement ébranlée. Je suis restée longtemps figée, […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

21 septembre 2018
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