fbpx

Aznavour et la Russie : une vie d’amour

La mort de Charles Aznavour laisse la Russie en deuil. Le chansonnier français d’origine arménienne a effectué sa première tournée en URSS en 1964 – à la faveur du dégel khrouchtchévien – à Leningrad (actuelle Saint-Pétersbourg) et Moscou. Il n’en est plus jamais reparti. Pour des millions de Russes, Aznavour faisait partie intégrante de leur vie, au même titre que l’émission pour enfants Bonne nuit, les petits, les étoiles rouges des tours du Kremlin ou les trolleybus bleus de la capitale, chantés par Boulat Okoudjava. Mais alors que les trolleybus moscovites ont été modernisés depuis longtemps et que les étoiles du Kremlin ont déjà été retirées une fois – et, qui sait, le seront peut-être de nouveau –, Aznavour sera toujours Aznavour. Parce que vivre sans Aznavour, c’est vivre sans mélancolie, et sans espoir. Et qu’en Russie, c’est impossible.

Aujourd’hui, un peu moins de quatre heures d’avion seulement séparent la Russie de la France. Une distance aisément franchissable pour la majorité des Russes. De fait, aujourd’hui, chaque Russe ou presque a « sa France » à lui : elle se décline en une myriade d’impressions, de sensations et de réflexions – elle a acquis une multitude de visages. Mais il y a un peu plus d’un demi-siècle, la France était la même pour tous les Russes. À l’époque, elle n’est accessible qu’à une poignée de privilégiés ; les autres, dont elle est séparée par des années-lumière, se contentent du bonheur de l’aimer à distance. Une distance qui se réduit un peu plus à chaque nouveau film ou disque – alors que le rideau de fer s’entrouvre, à la faveur du Dégel – amenant en Russie ceux qui incarnent la France ; douce, élégante, romantique et libre. En URSS, Yves Montand et Simone Signoret sont de véritables dieux descendus de l’Olympe. Les Soviétiques rient sincèrement, du fond du cœur, des facéties du commissaire Juve-Louis de Funès, et envient tout aussi sincèrement les amants d’Angélique-Michèle Mercier.

Charles Aznavour fait aussi partie de cette pléiade de symboles vivants de la France.

« Il émane de ses chansons une tristesse que tous les Russes connaissent depuis l’enfance, celle-là même que les poètes du Siècle d’Argent qualifiaient de substance la plus libre du monde. »

Évidemment, en URSS, on aime aussi Brassens, Brel, Guy Béart, et Gilbert Bécaud… D’interminables files d’attente se forment devant les magasins de musique, quand arrivent sur leurs maigres étals les derniers enregistrements du « rossignol d’Avignon », Mireille Mathieu.

Mais Aznavour tient une place à part. Il émane de ses chansons une tristesse que tous les Russes connaissent depuis l’enfance, celle-là même que les poètes du Siècle d’Argent qualifiaient de « substance la plus libre du monde ». Et quand Aznavour chante cette tristesse à sa façon si singulière, la distance émotionnelle qui le sépare d’un public russe ne parlant majoritairement pas le français est réduite à néant.

Charles Aznavour en répétition à Moscou. 29 février 1964. Crédits : RIAN
Charles Aznavour en répétition à Moscou. 29 février 1964. Crédits : RIAN

« La salle était bondée, et je m’étais retrouvée au premier rang, juste devant l’orchestre !, se souvient Tatiana Nikitina, enseignante de romanistique à l’université de Saint-Pétersbourg, qui a assisté au premier concert de Charles Aznavour à Leningrad. J’entendais la musique si fort… D’un côté, cela renforçait le côté grandiose, exceptionnel de ce qui se passait, mais de l’autre, j’aurais voulu entendre plus précisément la voix d’Aznavour : particulière, vibrante, semblable à aucune autre… Je le vois encore arriver sur scène de sa démarche légère, dansante : comme s’il flânait dans Paris au printemps. Et quand il a chanté J’aime Paris au mois de mai, toute la salle s’est mise à rêver d’être immédiatement transportée à Paris, et tant pis si l’on n’était pas en mai… Il a aussi chanté Tu t’laisses aller, cette chanson magnifique, confession masculine, conversation d’un mari avec sa femme qu’il lui est devenu très difficile d’aimer tant elle ne prend plus soin d’elle, mais qu’il aime quand même, malgré tout. Cette chanson, c’était un mini-spectacle à elle seule ! Et ensuite, toute la salle a repris en chœur Isabelle, même ceux qui ne connaissaient pas le français, tant il y avait d’émotion dans ce seul prénom, répété à l’infini. »

« Aznavour avait l’habitude de raconter que ses parents parlaient parfois russe entre eux, à la maison, quand ils ne voulaient pas être compris des enfants. »

Les Russes ont aimé Aznavour tout de suite et à jamais, autant pour ses chansons que pour son fameux chic français, jusqu’à présent célèbre dans le monde entier, particulier, inimitable. Et, à la fois, pour sa simplicité. Il y a quelques années, alors qu’Aznavour était attendu à Moscou, un journaliste croise par hasard, dans le métro, une petite grand-mère ne parlant pas un mot de français, mais grande admiratrice du chanteur. Il la filme, et la vidéo, dans laquelle cette retraitée moscovite confie son amour d’Aznavour et chante plusieurs de ses chansons qu’elle connaît par cœur, fait le buzz sur Internet et les réseaux sociaux. L’histoire parvient aux oreilles d’Aznavour lui-même, qui invite personnellement la vieille femme, Lydia Ivanovna, à assister à son concert. Après le spectacle, il va la voir, lui offre des fleurs et un disque dédicacé.

Aznavour avait l’habitude de raconter que ses parents parlaient parfois russe entre eux, à la maison, quand ils ne voulaient pas être compris des enfants. Surtout, il évoquait toujours ses racines arméniennes. Comme de nombreux enfants d’immigrés – en particulier chez les intellectuels –, il semblait éprouver vis-à-vis de cette patrie d’origine qu’il n’avait pas connue un sentiment de culpabilité. À l’époque de ses premières tournées en URSS, Aznavour rend chaque fois visite à sa grand-mère à Erevan, capitale de l’Arménie soviétique. Il y retourne après le terrible tremblement de terre de 1988 et créé une fondation d’aide humanitaire pour l’Arménie. Au cours de sa vie, le chanteur a également fait beaucoup pour la reconnaissance du génocide arménien de 1915. Les quelques chansons qu’il a écrites sur cette tragédie sont empreintes d’une telle douleur, mêlée d’une telle détermination à faire front dans le malheur, qu’elles suffisent à faire d’Aznavour un héros du peuple arménien.

Moi je suis de ce peuple qui dort sans sépulture

Qu’a choisi de mourir sans abdiquer sa foi

Qui n’a jamais baissé la tête sous l’injure

Qui survit malgré tout et qui ne se plaint pas

, disait-il dans une de ses plus belles chansons : Ils sont tombés.

Aujourd’hui, l’Arménie est en deuil : pour elle, Aznavour signifiait peut-être davantage encore que pour la France.

« Ce petit homme au visage sillonné de rides antiques chante l’amour comme seuls peuvent le chanter ceux qui l’ont eux-mêmes rencontré, puis connu jusqu’à la lie. »

Charles Aznavour a effectué de nombreuses tournées en URSS, puis en Russie, où ses chansons les plus connues sont probablement La Bohème, Une vie d’amour (écrite spécialement pour le film soviétique Téhéran-43) et Emmenez-moi.

Charles Aznavour dans un restaurant de Moscou, lors de sa première tournée en URSS. 1er mars 1964. Crédits : RIAN
Charles Aznavour dans un restaurant de Moscou, lors de sa première tournée en URSS. 1er mars 1964. Crédits : RIAN

Son dernier concert en Russie remonte à 2017 : un mois avant son quatre-vingt-treizième anniversaire. Il se produit alors au Kremlin : deux heures, sans entracte. C’est une performance manifestement pénible pour le vieil homme, et il y a quelque chose de solennel dans son naturel à ne pas le dissimuler. Mais cette fatigue, comme chez tous les êtres beaux et authentiques, ne lui confère que plus de charme, elle démultiplie la confiance qu’il inspire. Il donne tout, il tient jusqu’à la fin, et son grand âge rend encore plus palpables cette force et cette générosité. Quand Aznavour tombe la veste, dévoilant des bretelles à grosses fleurs très à la mode, et qu’il entame l’une de ses plus célèbres chansons, Mourir d’aimer, l’immense salle du Palais du Kremlin fond en larmes – à l’unisson. Ce petit homme au visage sillonné de rides antiques chante l’amour comme seuls peuvent le chanter ceux qui l’ont eux-mêmes rencontré, puis connu jusqu’à la lie. Le spectacle a des airs de sermon majestueux, annonciateur de catharsis.

Le lendemain, Aznavour donne une conférence de presse : il arrive vêtu d’un pull bleu clair, si beau du haut de son mètre soixante, encore si sensuel à 93 ans ! Son secret ? Un mystère que nul n’est parvenu à percer de son vivant – et que nul ne percera plus désormais.

Emmenez-moi au bout de la terre

Emmenez-moi au pays des merveilles

Il me semble que la misère

Serait moins pénible au soleil,

, priait Charles Aznavour dans sa chanson Emmenez-moi, divinement belle.

Et l’on veut croire qu’il a rejoint ce pays des merveilles, baigné de soleil et qui ne connaît pas le malheur. Il l’a mérité.

Pour lire la suite de cet article, identifiez-vous ou abonnez-vous !

Ekaterina Barabash, Boris Iounanov

Dernières nouvelles de la Russie

Société

Disparition de Charles Aznavour :
les réactions en Russie

Le célèbre chanteur français d'origine arménienne Charles Aznavour est décédé dans la nuit du dimanche au lundi, suscitant l'émotion aussi bien en France qu'en Russie. Réactions de la presse et de personnalités russes.

Crédits Image : TASS2 octobre 2018
Opinions

Une voix éternelle

Ce fut une brève rencontre, au septième étage de la maison de l’UNESCO à Paris, lors de l'une des nombreuses réceptions organisées par l’institution. Je voyais alors Charles Aznavour pour la première fois. Non pas sur scène, mais à côté de moi, entouré de diplomates de divers rangs et de pays différents.

Crédits Image : RIAN2 octobre 2018

Vous êtes actuellement hors ligne