Le Courrier de Russie

Tendances russes intemporelles

C’est l’été, le moment de l’année où l’on est le plus dévêtu. Raison de plus pour parler mode et garde-robe. Futile ? Voire… Cette chronique estivale, en quatre épisodes, se propose d’envisager les vêtements et la mode sous un angle historique, politique, littéraire, artistique, masculin/féminin, individuel/collectif, le tout lié, bien sûr, à la Russie.

Quatrième partie : Une quête naturelle de l’élégance.

Après 1991, durant la folle période eltsinienne, la libération est totale, touchant aussi la mode, et l’on peut voir, notamment dans les capitales, Moscou et Saint-Pétersbourg, les outrances les plus saugrenues, qui amusent beaucoup les étrangers. Aujourd’hui, elles se font rares. L’heure du défoulement est passée, les gens se sont assagis. On trouve, bien sûr, en plein hiver, des jeunes femmes juchées sur des talons d’une minceur et d’une hauteur à se demander non seulement comment elles tiennent debout ainsi chaussées, mais encore – et surtout – comment elles réussissent à marcher dans la neige et la glace.

Élégance et pénurie

Ironie mise à part, il faut bien constater que la recherche de l’élégance est une constante chez les femmes russes. C’était déjà le cas des femmes soviétiques, à une époque où s’habiller bien, voire s’habiller tout court, était un tour de force, compte tenu de la pénurie de vêtements, de tissus et de chaussures un tant soit peu mettables et qui, de toute façon, coûtaient les yeux de la tête. On se débrouillait pourtant : l’une – parmi les plus favorisées – avait un peu d’argent et une copine qui allait parfois à l’étranger et que l’on chargeait d’une impressionnante liste de choses à rapporter ; une autre avait la même copine, mais pas d’argent : dans ce cas, on procédait à un échange de services (par exemple, on lui écrivait sa thèse ou quelques devoirs pour la fac) ; une troisième connaissait une petite couturière géniale qui, pour trois fois rien, réussissait des chefs-d’œuvre…. Bref, on s’arrangeait.

Mannequins de l’époque soviétique. Crédits : cccp.temadnya.com

D’un point de vue occidental, les modèles arborés pouvaient sembler un peu surannés, essentiellement parce que le « bon ton » devait l’emporter en toutes circonstances. La société soviétique était stricte sur ce chapitre. À l’Ouest, cependant, on en était aux mini-jupes, puis aux monokinis. Aux jeans, aussi, dont rêvaient la plupart des jeunes Soviétiques.

L’hiver, les femmes étaient engoncées dans des manteaux assez ternes, chaussées de bottes mochouillonnes et coiffées de chapkas. Mais venait le printemps et, dans les rues, fleurissaient les chapeaux, dont certains auraient pu faire pâlir de jalousie la reine d’Angleterre.

Les chapeaux ne fleurissent plus dans les rues de Moscou

Si chapkas et bonnets sont toujours présents, hiver oblige, les chapeaux de printemps sont beaucoup moins nombreux, les femmes et les jeunes filles « en cheveux » sont légion, ce qui, depuis longtemps, ne choque plus personne. La pénurie n’est plus qu’un lointain souvenir et, dans les grandes villes, les marques étrangères les plus connues et les plus sophistiquées ont pignon sur rue, comme dans n’importe quelle capitale occidentale.

Mais, ici comme ailleurs, tout le monde ne va pas s’habiller chez Dior ou Chanel. Il y faut des moyens dont la plupart des gens – jeunes ou vieux – ne disposent pas, les salaires étant ce qu’ils sont, même à Moscou où ils sont nettement plus élevés qu’ailleurs.

Le problème est, à peu de choses près, le même en Occident, notamment pour les jeunes, ce qui explique en partie – il y a aussi un phénomène de mode – le débraillé et la morosité vestimentaire de nos paysages urbains. Or, en Russie, les jeunes femmes – et nombre de moins jeunes – parviennent à faire des miracles : elles sont généralement soignées, ont le chic pour trouver la petite-robe-pas-chère-qui-leur-va-comme-un-gant, et si elles portent des jeans-baskets, ce n’est en rien l’uniforme obligatoire et tristounet que l’on voit un peu partout dans la partie occidentale du continent.

Les jeunes Russes suivent de près la mode occidentale. Ils en connaissent les variations, lisent les éditions russes des principaux magazines de mode étrangers et adoptent certaines tendances venues de l’Ouest. Néanmoins, même chez les plus « occidentalisés », demeure quelque chose de russe : un accessoire, une façon d’assortir les vêtements, les couleurs, les motifs, et cela donne souvent d’assez jolis résultats.

Vêtements H&M portés à la façon d’une jeune russe. Crédits : H&M Magazine

La mode russe traditionnelle, reflétée dans la peinture du XIXe siècle et du début du XXe, influence depuis longtemps la mode européenne, notamment française. Cela commence avec les Ballets russes et les créations de Paul Poiret qui s’en inspire, en imposant, par exemple, les « bottes cosaques ». La tendance continue après Octobre 1917, par le biais des émigrés qui, pour certains, ouvrent des maisons de couture à Paris, mais aussi grâce aux innovations des constructivistes de la Russie soviétique : des influences très différentes, donc, voire opposées, qui n’en fonctionnent pas moins. Les émigrés, par exemple, ne sont pas pour rien dans la mode des robes sur-brodées lancée par Coco Chanel. À une époque plus récente, en 1976, Yves Saint-Laurent crée toute une collection nettement inspirée des thèmes russes, en particulier littéraires. Karl Lagerfeld, Kenzo et d’autres reprennent, tour à tour, le « style russe », que l’on retrouve ainsi presque d’année en année, de saison en saison.

Les Russes arrivent

En 2013-2014, avec la perspective des Jeux olympiques de Sotchi, les projecteurs sont une nouvelle fois braqués sur la scène russe. C’est alors que les jeunes stylistes de Russie débarquent sur les podiums occidentaux et font fureur. Il y a là Irina Shaposhnikova, Yulia Yanina, Alena Akhmadullina, Anastasia Romantsova, quatre créatrices que le journal 20 minutes qualifie de « nouvelles tsarines de la mode » dans sa livraison du 16 février 2014. Toutes veulent « revisiter l’héritage russe ». Toutes rendent aussi hommage à Slava Zaïtsev qui, dès les années 1980, relançait la haute couture russe et était surnommé le « Dior rouge ».

Depuis cinq ans environ, les défilés parisiens d’Ulyana Sergeenko sont très attendus. Après avoir imposé le style « matriochka », la styliste continue de puiser aux sources de l’artisanat russe traditionnel, en utilisant notamment les très belles et très précieuses dentelles de Ielets. Elle a su s’imposer auprès de stars diverses, telles que Beyoncé, Lady Gaga, Kim Kardashian…

Haut en dentelle de Volgoda, fait-main. Crédits : Ulyana Sergeenko Couture – Automne-Hiver 2013-2014

Tout au long du XXe siècle et jusqu’à nos jours, les caractéristiques de base du « style russe » restent les mêmes, déclinées au gré des créateurs : broderies, bottes, fourrures, pierres précieuses, motifs floraux, châles, dentelles… Les couleurs sont vives (beaucoup de rouge), gaies, comme pour faire la nique à la pâleur du ciel d’hiver.

Les tendances 2018-2019

La vivacité des couleurs est toujours présente dans les collections automne-hiver de cette année, mais c’est le vert qui l’emporte. On peut opter pour des verts de toute sorte, de préférence « pétants », auxquels est confié le rôle d’antidépresseurs pour les frimas à venir.

Couleurs également, les plus variées possibles, pour les vestes de fourrure, souvent courtes et, de plus en plus – c’est nouveau en Russie –, en fausse fourrure. Les chapkas, elles, ont des oreilles, genre oreilles de souris, dont les stylistes nous assurent qu’elles ne sont pas réservées aux jeunes, qu’il y a en a pour tous les âges – c’est prévu – et qu’elles n’ont rien de ridicule. On veut bien les croire.

De son côté, la marque IVOLGA déclare la guerre aux « vêtements informes » que l’on « enfile n’importe comment, parce qu’on est toujours pressé ». Elle milite pour que les couleurs s’accordent aux sentiments et à l’humeur du jour, et pour que les femmes soulignent, par leurs tenues, leur féminité et leur fragilité. À rebours, donc, des tendances féministes occidentales, mais bien dans la tradition russe.

Chez Rosario, la jupe fendue l’emporte, découvrant largement la jambe, de telle sorte, toutefois, que l’on « ne risque pas de franchir la limite de l’acceptable ». Quelle est cette limite, nous ne le saurons sans doute jamais.

Avec la marque Portal, on revient à la question des couleurs en complétant les beiges, gris et noirs « d’accents rouges et aubergine ». On met également le blanc à l’honneur pour l’automne.

Crédits : Ulyana Sergeenko Couture – Printemps 2018

La liste noire

Sachez qu’il vous faudra sacrifier certains accessoires et pièces de votre garde-robe, si vous ne voulez pas avoir l’air définitivement ringard aux yeux des Russes.

À jeter, donc, ou, comme le conseille une styliste, à « refiler d’urgence à une copine moins mode que vous » :

 

… la liste n’est pas exhaustive.