Le Courrier de Russie

Le réveil de <em>La Fille du Pharaon</em>

La mise en scène de La Fille du pharaon par le Français Pierre Lacotte, au Bolchoï, a été le grand événement de l’été pour les amateurs de ballet. On s’est arraché les places, dont les plus chères se vendaient officiellement jusqu’à 15 000 roubles (200 euros environ). Les spectateurs avertis le savent : La Fille du pharaon, objet d’affrontements historiques entre danseurs et chorégraphes russes depuis sa création à Saint-Pétersbourg en 1862, n’a pas eu un destin facile.

Le signe de croix du lion

Des Égyptiennes, arcs en main, vêtues de somptueux tutus brodés, volent au-dessus la scène : c’est le Grand Pas des chasseresses, l’un des tableaux les plus célèbres du ballet. Aspiscia, la fille du pharaon, qui dirige cette harmonieuse cohorte, est brusquement attaquée par un lion. Le héros, Ta-Hor, la sauve d’une flèche bien ajustée, qui atteint le fauve en plein cœur. L’animal vacille. Il est censé chanceler, puis tomber au bas de la scène. Sa chute, conséquente, doit être retenue par un fin grillage, invisible. Mais un soir, le lion hésite : les ouvriers ont oublié de placer le filet de protection. L’assistant du metteur en scène gesticule furieusement en coulisses : « Saute ! Mais saute ! »… Le lion finit par se jeter dans le vide, après s’être signé d’un geste ample. La salle éclate d’un rire si bruyant qu’il couvre la scène suivante : la sortie du pharaon sur son char…

L’histoire de La Fille du Pharaon regorge de ces charmantes anecdotes théâtrales, depuis sa création, en 1862, au théâtre Bolchoï Kamenny de Saint-Pétersbourg (qui se tenait là où se trouve l’actuel Conservatoire et en face de ce qui deviendrait le théâtre Mariinsky, où l’on transférerait les ballets en 1886, avant d’entamer le démontage du Bolchoï Kamenny). En réalité, les péripéties commencent avant même la première, dès la conception du ballet.

« Le ton monte, Sabourov se met à faire de grands gestes, et sa robe de chambre s’entrouvre… Il est tellement gêné qu’il revient sur sa décision. »

Le directeur des théâtres impériaux de l’époque, Andreï Sabourov, avait commandé ce spectacle au français Marius Petipa, et voulait dédier la première à la ballerine pétersbourgeoise d’origine italienne Carolina Rosati. Petipa, âgé de 43 ans, est alors un danseur célèbre, mais un chorégraphe débutant. Ce ballet colossal en quatre actes doit le propulser au sommet, et il se réjouit de cette commande. Mais brusquement, pour une raison obscure, la ballerine offense Sabourov, et le directeur change d’avis : le théâtre compensera les pertes financières de Rosati (comme l’exige son contrat), mais le spectacle est annulé.

Apprenant la nouvelle, l’étoile se fâche : entraînant Petipa avec elle, elle fait irruption, tôt le matin, dans l’appartement de Sabourov. Le directeur, qui vient de se réveiller, est encore en robe de chambre. Le ton monte, Sabourov se met à faire de grands gestes, et sa robe de chambre s’entrouvre… Il est tellement gêné qu’il revient sur sa décision. […]