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Maxime Levtchenko : « La Chambre et demie doit reprendre vie »

Maxime Levtchenko : « La Chambre et demie doit reprendre vie »

Maxime Levtchenko, célèbre promoteur immobilier pétersbourgeois, vient d’annoncer son intention d’ouvrir dans sa ville natale un musée consacré au poète Joseph Brodsky, lauréat du prix Nobel de littérature en 1987. L’idée de transformer l’ancien appartement de Brodsky en musée remonte à près de vingt ans, mais n’a jamais pu être réalisée. Aujourd’hui, l’espoir se concrétise de façon inattendue : Levtchenko a acheté le logement voisin de celui où le poète a longtemps vécu avec ses parents, au 24 de la perspective Liteïny, dans un immeuble que les Pétersbourgeois appellent aussi « la Maison Mourousy », du nom de son premier propriétaire. L’homme d’affaires, qui prévoit de réunir les deux appartements, afin de créer une « maison-musée » privée, se confie au Courrier de Russie.

Maxime Levtchenko.
Maxime Levtchenko.

Le Courrier de Russie : Qu’est-ce qui pousse un promoteur immobilier très prospère à vouloir créer un musée consacré à Joseph Brodsky ?

Maxime Levtchenko : Tout d’abord, j’aime Brodsky. Ensuite, je m’intéresse à la vie de ma ville, et je trouve insensé que l’on ne soit toujours pas parvenu, en vingt ans, à consacrer un musée à ce poète, qui a tout de même reçu le Nobel de littérature ! Enfin, c’est un projet passionnant en soi, un défi multiple et complexe, mais réalisable. Croyez-moi, il ne faut chercher aucune intention cachée dans cette volonté : simplement, je ne suis pas indifférent à ce qui se passe autour de moi.

L'immeuble du musée, à Saint-Pétersbourg. Crédits : Natalia Chkourionok
L’immeuble du musée, à Saint-Pétersbourg. Crédits : Natalia Chkourionok

LCDR : Vous n’avez jamais participé à aucun projet culturel, et soudain, vous visez la plus haute marche : un musée Brodsky… Ne surestimez-vous pas vos capacités ?

M.L. : Je ne pense pas. Même dans mes affaires, je nae m’attaque qu’à des projets d’envergure. Quitte à se lancer, autant viser le sommet : c’est mon principe. À quoi bon consacrer son énergie à de petites choses ? En réalité, d’un point de vue purement technique, ce projet de musée n’est pas si complexe. Le plus difficile sera de gérer les relations humaines, l’interaction entre tous les acteurs impliqués, et j’ai une certaine expérience en la matière. Je pense que nous y arriverons. J’ai déjà réuni une équipe très professionnelle, formée de conservateurs de musées, d’architectes, de spécialistes de la littérature… Ensemble, ils ont créé le portail Brodsky.online, que j’ai financé, avec l’aide du musée Anna Akhmatova. Ce site servira de base à la création du musée réel.
L’objectif, pour l’heure, est de rassembler les idées et les forces, d’harmoniser toutes les voix. Il faut créer une plateforme où chacun pourra s’exprimer, s’entendre et travailler avec les autres.

LCDR : Mais un musée, ce n’est pas seulement une exposition : ce sont des services techniques, des bureaux, un vestiaire, des gardiens…

M.L. : Evidemment ! Dès ma première visite de l’appartement, avant même de l’acheter, j’ai pensé à la façon d’y organiser un espace culturel. Nous nous donnons deux ou trois ans. Le lieu est assez grand pour accueillir tout ce dont vous parlez. Et il faudra aussi une bibliothèque, c’est indispensable ! L’appartement devra aussi pouvoir accueillir des conférences, des rencontres, des spectacles, des expositions temporaires, devenir un centre d’attraction culturelle dans la ville. Quant au logement voisin, celui où Brodsky a vécu, ce sera un musée plus classique, recréant véritablement l’atmosphère quotidienne en URSS dans la seconde moitié du XXe siècle.

Joseph Brodsky et Mikhaïl Barychnikov. New York. 1985. Crédits : Leonid Lubianitsky
Joseph Brodsky et Mikhaïl Barychnikov. New York. 1985. Crédits : Leonid Lubianitsky

« Le reste – leur chair, leurs vêtements, le téléphone, la clé, nos possessions et nos meubles – tout cela est perdu et ne reviendra jamais, comme si une bombe était tombée dans notre chambre et demie… »

LCDR : Dans le petit monde pétersbourgeois des musées, on entend déjà certaines critiques. On vous soupçonne de vouloir simplement réaliser un « coup » immobilier…

M.L. : C’est un coup immobilier, effectivement, mais pas seulement. Nous voulons créer un lieu culturel public, ouvert, qui se transformera, à terme, en musée privé Joseph Brodsky. Mais attention, cela prendra du temps : il faut concevoir le projet, créer une structure juridique adaptée… Les difficultés ne manquent pas, mais l’équipe est prête à trouver des solutions. Nous voulons aussi faire appel à la science, nous associer, par exemple, avec une des universités américaines où Brodsky a enseigné après son départ forcé d’URSS. Je ne confonds pas vitesse et précipitation.

LCDR : Vous souhaitez réunir l’appartement que vous avez acheté et celui de Brodsky…

M.L. : Il est essentiel que l’appartement de Brodsky soit accessible depuis le centre culturel que nous sommes en train de concevoir : ces deux pièces où le poète a vécu sont ce qui présente le plus d’intérêt pour le public.

Salle de l'appartement, futur musée Brodsky. Crédits : Natalia Chkourionok
Salle de l’appartement, futur musée Brodsky. Crédits : Natalia Chkourionok

Dans son essai intitulé Dans une chambre et demie, Brodsky écrit à propos de cet appartement : « Le reste – leur chair, leurs vêtements, le téléphone, la clé, nos possessions et nos meubles – tout cela est perdu et ne reviendra jamais, comme si une bombe était tombée dans notre chambre et demie… » Pour nous, c’est la phrase clef. Aujourd’hui, vous avez cet espace, où rien ne s’est conservé ou presque. Il y a bien des photographies d’époque, nous savons à quoi ressemblaient les intérieurs, mais l’idée n’est absolument pas de tout recréer à l’identique ! Ces intérieurs ont disparu, tout comme leurs habitants. C’est-à-dire que toute la dramaturgie, en réalité, sera liée aux murs : car eux sont toujours là, authentiques. La question est de savoir comment les utiliser: Ce seront peut-être des sons, des hologrammes, des photographies. Peut-être les objets de Brodsky conservés au musée Anna Akhmatova nous rendront-ils « visite », de temps à autre… À ce propos, l’opinion des spécialistes de ce musée compte énormément pour nous.

LCDR : Vous êtes avant tout un homme d’affaires. Comment être certain que vous ne déciderez pas, demain, pour telle ou telle raison, de récupérer votre investissement ? Peut-être aurait-il mieux valu que la création d’un musée Brodsky soit portée par l’État…

M.L. : Brodsky ne s’est jamais entendu avec le pouvoir, et en l’occurrence, croyez-moi, il vaut mieux ne rien attendre de l’État. Si ce lieu parvient à exister, si cet espace finit par prendre vie, on se fiche de savoir qui s’occupera de le gérer par la suite : moi, d’autres gens ou une fondation quelconque… Si l’ordre de mes priorités change un jour, cela n’aura plus aucune importance. Que se passera-t-il si je lâche le musée une fois créé ? Rien de grave ! Il existera, c’est l’essentiel ! Et il y aura toujours de nouvelles personnes, de nouvelles idées pour prendre la suite. Pour tout vous dire, j’espère qu’à l’avenir, le musée fonctionnera grâce au crowdfunding et que des gens très différents prendront part à la vie de cet espace : des réalisateurs, des universitaires, des artistes… C’est à cette condition que la « chambre et demie » s’emplira de vie.

Le futur musée Brodsky. Crédits : Natalia Chkourionok
Le futur musée Brodsky. Crédits : Natalia Chkourionok

La Maison des poètes de Saint-Pétersbourg

L’immeuble où a vécu Joseph Brodsky date des années 1870, construit sur une commande du prince Mourousy dans un style néo-mauresque. Fin XIXe-début XXe siècle, il a été la résidence de deux grands poètes de l’Âge d’Argent russe : Dimitri Merejkovski et Zinaïda Hippius. Au début des années 1920, juste après la révolution, sur une initiative de Nikolaï Goumiliov, premier mari d’Anna Akhmatova, le lieu accueille la Maison des poètes de Saint-Pétersbourg. Une partie de l’immeuble est ensuite transformée en appartements communautaires.

C’est là que s’installent les Brodsky, dans deux pièces, en 1955. Le poète y vivra jusqu’à son exil, en 1972. La grande pièce sert de salon et de chambre pour les parents, Joseph vit dans la plus petite, aux murs couverts de livres. C’est l’autre partie du grand appartement initial que vient de racheter l’homme d’affaires Maxime Levtchenko, dont la fortune est estimée à 24 milliards de roubles (plus de 320 millions d’euros). Il s’apprête à investir près d’un million d’euros dans la création de son musée Brodsky.

L’expertise de Nina Popova, directrice du musée Anna Akhmatova de Saint-Pétersbourg

« En 2005, en partenariat avec la Fondation pour la création d’un musée Brodsky et la veuve du poète, Maria Sozzani, nous avons ouvert au sein du musée Akhmatova une exposition permanente intitulée Le bureau américain de Joseph Brodsky. Au départ, nous pensions en effet que le musée Brodsky pourrait devenir une filiale du nôtre. Cette exposition présente les manuscrits et dessins de Brodsky, des archives de ses articles, des photographies et des interviews ainsi que des enregistrements de ses cours à l’Université… Tout cela provient de la maison de South Hadley, dans le Massachussetts, où Brodsky a vécu et enseigné, au Five College Consortium, à partir de 1982. En 2015, notre exposition s’est complétée d’objets provenant de son dernier appartement, à Brooklyn.

À mon avis, l’initiative privée est aujourd’hui la seule possibilité réelle de créer enfin ce musée Joseph Brodsky. Et nous sommes tout prêts à collaborer avec M. Levtchenko et son équipe, d’autant que, depuis l’année dernière, le ministère de la Culture autorise les musées publics à prêter temporairement leurs collections à des musées privés. À condition, évidemment, que les collaborateurs de M. Levtchenko respectent toutes les exigences de conservation. Et que nous participions à la conception des expositions, que nous travaillions ensemble et que notre avis sur l’idée et la réalisation soit pris en compte. »