La pop ukrainienne : adulée en Russie, attaquée chez elle

Malgré la tension qui règne entre Moscou et Kiev, la pop ukrainienne fait un tabac en Russie. Mais la politique pourrait bientôt y mettre un terme. Un projet de loi proposé par des députés de la Rada, le parlement ukrainien, prévoit de soumettre les organisateurs de tournées musicales en Russie à une nouvelle taxe de 20% sur la vente des billets. Le Courrier de Russie fait le point.

En tête des charts

Les artistes de pop ukrainiens sont des stars en Russie, et le constat ne date pas d’hier. Ils sont têtes d’affiche des grands festivals, remplissent des stades et décrochent des récompenses musicales prestigieuses.

« Le clip Entre nous, la glace fond, des rappeurs du groupe Griby, a récolté 188 millions de vues sur YouTube en un an »

Entre nous, la glace fond, Griby

En juin dernier, lors de la cérémonie de remise des célèbres prix Muz-TV, décernés chaque année aux artistes de pop, quatre lauréats sur quatorze étaient ukrainiens. Ils ont été récompensés dans des catégories aussi prestigieuses que le « meilleur groupe pop », pour Artik & Asti, la « meilleure interprète », pour Svetlana Loboda, le « meilleur chanteur hip-hop », pour Djigan, et le « meilleur duo », pour Mot et Ani Lorak.

Sur la Toile russophone, les titres ukrainiens font concurrence aux tubes étrangers. Le clip Entre nous, la glace fond, des rappeurs du groupe Griby, a récolté 188 millions de vues sur You Tube en un an. Quant à Imia 505, du groupe Vremia i steklo, il a été vu 200 millions de fois en trois ans : à titre de comparaison, le hit mondial Take me to church a récolté 220 millions de vues… mais en quatre ans.

Ce succès s’explique aisément : pour les artistes ukrainiens, le marché russe est proche et familier. Il est beaucoup plus grand, mais aussi, vu le contexte économique, incomparablement plus rentable. Les tournées en Russie rapportent des fans et de l’argent.

Griby, célèbre groupe de rap de Kiev. Crédits : Extrait de clip officiel
Griby, célèbre groupe de rap de Kiev. Crédits : Extrait de clip officiel

La politique à l’assaut de la musique

Pourtant, le conflit qui oppose les deux pays pourrait freiner ce triomphe. En mars 2018, des députés de la Rada, soutenus par le vice-Premier ministre ukrainien Viatcheslav Kirilenko, ont soumis trois projets de loi concernant les tournées des artistes locaux en Russie.

« Les chaînes de télévision diffusant les clips de ces artistes devront signaler, à l’écran, que ces derniers effectuent des tournées en pays agresseur. »

Si ces textes sont adoptés, les artistes prévoyant de se produire en Russie, plus particulièrement en Crimée, devront en avertir, au moins dix jours avant la date du concert, les Services de sécurité d’Ukraine (SBU). Rappelons qu’à l’instar de la communauté internationale, les autorités ukrainiennes ne reconnaissent pas le rattachement de la péninsule à la Russie, intervenu à la suite d’un référendum organisé le 16 mars 2014 (plus de 96º% des Criméens se prononçant en sa faveur). Une consultation organisée, il est vrai, quelques semaines à peine après la prise manu-militari de la région par les forces de Moscou. Depuis cette date, toute personne pénétrant en Crimée sans l’accord préalable de Kiev, peut être poursuivie par la justice ukrainienne. En ce qui concerne les artistes (chanteurs, acteurs…), ils risquent, aux termes de la nouvelle loi, de se voir infliger une amende pouvant s’élever à 372 000 hryvnias (environ 12 000 euros).

Imia 505, Vremia i Steklo

Mais le projet de loi ne concerne pas seulement la Crimée que se disputent les deux pays. Dorénavant, le SBU devra transmettre les noms de artistes se produisant où que ce soit en Russie au Comité d’État ukrainien chargé de la télévision et de la radiodiffusion, qui les inscrira dans un registre public. Les organisateurs de tournées, producteurs et agents ukrainiens mentionnés dans ce registre seront soumis à une taxe spéciale, s’élevant à 20º% des bénéfices sur la vente des billets.

Par ailleurs, les chaînes de la télévision ukrainienne diffusant les clips de ces artistes et les émissions auxquelles ils participent devront signaler, à l’écran, que ces derniers effectuent des tournées « en pays agresseur » : c’est ainsi que la loi ukrainienne définit aujourd’hui la Russie.

Les animateurs de radio devront préciser cette information avant de passer les chansons des artistes concernés ou des les interviewer, et il en sera fait mention sur les affiches et tout autre support publicitaire annonçant leurs concerts, de même que sur les billets.

Obliger les artistes à choisir

« Beaucoup d’Ukrainiens voient d’un mauvais œil les artistes qui se produisent en Russie. Et il y a parmi ces mécontents des gens prêts non seulement à boycotter leurs concerts, mais même à les saboter », explique Mariana Zakoussilo, rédactrice en chef du site ukrainien de journalisme de surveillance Detector-media. De fait, les opérations politiques malveillantes, organisées durant les concerts, se multiplient ces dernières années en Ukraine, touchant des artistes comme Ani Lorak, Svetlana Loboda, Sergueï Babkine et Ivan Dorn.

Soprano, Mot et Ani Lorak

Ce dernier a notamment été la cible de violentes attaques, après avoir qualifié son pays de « petit frère » de la Russie, lors d’un entretien avec le blogueur russe Iouri Doud. Dès sa publication en avril 2017, cette interview provoque une déferlante de critiques dans la société ukrainienne et sur les réseaux sociaux, envahis par le post « RIP Ivan Dorn ». Le chanteur enregistre par la suite un poème, dans lequel il rappelle toutes les insultes dont il a été l’objet et défend sa liberté d’expression, avant de conclure en affirmant qu’il « emportera son passeport ukrainien dans la tombe ».

« Une solution de compromis, visant à apaiser les activistes les plus radicaux et à éviter les actions violentes. »

Les Ukrainiens les plus fermement opposés au succès de leurs artistes nationaux en Russie exigent l’interdiction totale des tournées, précise Mariana Zakoussilo. « Mais ce serait une mesure trop extrême, trop antidémocratique, pour le pouvoir ukrainien », estime-t-elle. L’adoption d’un registre spécial et d’une taxe sur les tournées en Russie est donc une solution de compromis, visant à apaiser les activistes les plus radicaux et à éviter les actions violentes. » Ce nouveau registre public doit aussi « obliger les artistes à décider dans quel pays, l’Ukraine ou la Russie, il est plus important pour eux de se produire et de faire carrière », ajoute Mariana Zakoussilo.

Les premiers adversaires de ce projet de loi sont évidemment les artistes ukrainiens devenus célèbres en Russie et leurs producteurs « qui figurent, grâce au marché russe, parmi les personnalités les mieux payées du show-business ukrainien », note la journaliste. Et il semble que ni les uns ni les autres ne soient disposés à perdre aussi facilement le pactole que représente pour eux le public russe.

Liouli, Olia Poliakova

À Kiev, on soupçonne le show-biz de disposer de relais puissants à la Rada, les textes déposés il y a plusieurs mois au parlement n’ayant toujours pas été adoptés.

Pour Valentin Gladkikh, membre de l’ONG ukrainienne de fact checking [vérification des faits] Slovo i delo [« La parole et l’action »], ces projets de loi resteront probablement lettre morte : « Beaucoup d’Ukrainiens continuent de travailler en Russie ‒ des ouvriers agricoles, des universitaires, des chefs d’entreprises et des sportifs professionnels, rappelle-t-il. Dans ce contexte, s’en prendre uniquement au monde du show-business relève de l’inconscience. Ces textes sont de la pure propagande, et ils ont peu de chances de passer. Leur seul but est de flatter l’électorat ultranationaliste et de discréditer les partis qui auront le bon sens de ne pas soutenir ces initiatives absurdes », conclut Valentin Gladkikh.

Pour lire la suite de cet article, identifiez-vous ou abonnez-vous !

Anastasia Sedukhina

Dernières nouvelles de la Russie

Culture

« Ilia Kabakov a rendu un monde absurde tout à fait visible »

Une rétrospective d’Ilia Kabakov se tient pour la première fois à la galerie Tretiakov, à Moscou. Intitulée « Tout le monde ne sera pas du voyage vers le futur » (V boudouchtcheïé vozmout ne vsekh), elle doit son organisation au Français Jean-Hubert Martin, ancien conservateur du Musée national d’art moderne, Centre Georges Pompidou (MNAM), qui a révélé Ilia Kabakov au public européen à la fin des années 1980. Âgé de 85 ans, l’artiste vit depuis vingt-cinq ans aux États-Unis. Ses œuvres Le scarabée et La chambre de luxe sont les œuvres d’art russe contemporain les plus chères jamais vendues. Commissaire de cette rétrospective, Jean-Hubert Martin, revient sur la vie de l’artiste et sur la place qu’occupe l’art contemporain en Russie. Le Courrier de Russie : Comment avez-vous révélé Ilia Kabakov ? Jean-Hubert Martin : Il m’est apparu très rapidement que Kabakov avait un énorme talent et des capacités vraiment hors du commun. J’étais à l’époque directeur d’une Kunsthalle, un centre d’art à Berne, en Suisse, et je l’ai invité à faire une exposition. C’était un défi, parce qu’à l’époque il ne pouvait pas sortir de l’URSS, il n’avait pas de passeport, et on ne pouvait pas exporter des œuvres de Moscou ; il fallait donc réunir des œuvres qui étaient déjà sorties… Cela a été une opération un peu hors du commun. LCDR : Comment était le Kabakov de l’époque soviétique ? J.-H. M. : Il était très aimable, très accueillant, amical. Il communiquait très facilement. Je parlais allemand avec lui parce que c’était la seule langue étrangère qu’il maîtrisait. Aujourd’hui encore, d’ailleurs, nous parlons souvent allemand ensemble. Il ne parle pas très bien anglais, même s’il vit depuis longtemps à Long Island, aux États-Unis. LCDR : Vous avez immédiatement perçu tout son potentiel ? J.-H. […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

18 septembre 2018
Économie

L’Empire toujours réinventé de Mikhaïl Goutseriev

Forbes Russie vient de publier son classement des familles les plus riches du pays. Pour la quatrième année consécutive, les Goutseriev dominent le classement. Comment cette dynastie est-elle devenue la plus prospère de Russie ? Cette année, le classement de l’édition russe de Forbes, dont la première livraison remonte à 2014, n’incite pas à l’optimisme : les dix familles les plus riches du pays ont vu leur fortune se réduire comme peau de chagrin et certaines ont connu de grosses difficultés, qu’il s’agisse du transfert à l’État d’une partie de leurs avoirs ou de comptes à rendre à la justice. La famille Goutseriev – plus précisément Mikhaïl Goutseriev, âgé de 60 ans et fondateur du groupe Safmar, son frère Saïd-Salam, copropriétaire du groupe, Saïd, fils de Mikhaïl, et son neveu Bilan Oujakhov – figure constamment dans le classement de Forbes. Le groupe Safmar, très diversifié, comprend notamment les sociétés pétrolières RussNeft et Neftis, le producteur biélorusse de potassium Slavkali, des fonds de pension privés et des centres d’affaires à Moscou et à Londres. L’an dernier, les Goutseriev ont subi des pertes importantes : leur fortune s’est réduite de 3,94 milliards de dollars et Mikhaïl Chichkhanov, autre neveu de Mikhaïl Goutseriev, a été rayé de la liste des membres de la famille. Cette décision est liée à la situation extrêmement difficile dans laquelle s’est retrouvée Binbank, jadis un des avoirs les plus importants de la famille Goutseriev. Elle était gérée par Mikhaïl Chichkhanov, chargé des finances du groupe Safmar depuis le milieu des années 1990. Autrefois douzième banque russe en termes d’actifs, Binbank s’est retrouvée au bord de la faillite il y a environ un an et demi. En septembre 2017, elle est entièrement passée sous le contrôle de l’État. « Si je n’avais pas été vice-président de la Douma, il m’aurait été impossible de développer mes affaires. À l’époque, aucune entreprise ne pouvait prospérer sans un soutien venu d’en haut. » Mikhaïl Goutseriev a accusé son neveu de la faillite de la banque et le clan, naguère puissant, des Goutseriev-Chichkhanov a cessé d’exister. Le poste de Mikhaïl Chichkhanov a été confié à un autre neveu de Mikhaïl Goutseriev, Bilan Oujakhov, âgé de 31 ans, auquel ont été transmis 10 % des actions de la chaîne de magasins d’électronique M.Video, dont il a également été nommé directeur général. […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

17 septembre 2018
Économie

Les entrepreneurs russes perdent confiance

Les tensions économiques et géopolitiques autour de la Russie ne pouvaient pas ne pas se répercuter sur le monde des affaires. 84 % des entreprises du pays se disent prêtes à céder leurs actifs, et seules 32 % ont l’intention d’en acquérir de nouveaux au cours de l’année à venir. Tels sont les résultats d’un sondage effectué par une équipe internationale d’experts. Le Courrier de Russie fait le point sur la situation. Dans un rapport, qui vient d’être publié par EY International à partir d’une étude menée en mars-avril 2018 auprès de soixante chefs d’entreprises russes ‒ dans quatorze secteurs d’activité différents, comme le pétrole et le gaz, les services financiers, les télécommunications et le fret ‒, 84 % d’entre eux se disent prêts à céder leurs actifs (33 % des actifs non rentables et 51 % des actifs représentant un « risque de cessation d’activité »). En Russie, le début du mois de septembre est surnommé « l’intersaison » : l’été n’est pas tout à fait terminé et l’automne n’a pas encore véritablement commencé. Cette année, l’économie russe connaît elle aussi, selon l’économiste Alexeï Ivanov, une « intersaison », c’est-à-dire une période de flottement. Celle-ci a toutefois démarré dès le début du printemps, […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

13 septembre 2018