Laurent Hilaire : « Je ne regrette pas d’être venu travailler en Russie »

Au printemps, le Masque d’Or du meilleur ballet, pour la saison 2016-2017, a été décerné au spectacle Suite en Blanc, du Théâtre académique musical Stanislavski et Nemirovitch-Dantchenko. Ce ballet de Serge Lifar sur une musique d’Édouard Lalo, monté à Moscou en juillet dernier, est la première création du Français Laurent Hilaire depuis qu’il a pris la direction artistique du lieu, en janvier 2017. La prestigieuse récompense théâtrale russe orne désormais un mur de son bureau, symbole de son succès et légitimation de ses choix. Un an et demi après son arrivée, Anna Gordeeva a rencontré le maître de ballet pour le Courrier de Russie.

« Ce que j’ai fait depuis que je suis ici ?.. se demande, songeur, le danseur étoile de l’Opéra de Paris venu diriger la troupe moscovite. Je préfèrerais parler de ce que j’ai essayé de faire. Je voulais donner à cette troupe une certaine impulsion, nourrir son travail de mon expérience, de mon histoire et de ma vie. Je souhaitais également monter plus de ballets classiques et élargir le répertoire. Rencontrer de nouveaux chorégraphes et intégrer de nouvelles techniques enrichit les danseurs, mais aussi le public. Je me méfie des gens qui parlent avec trop d’assurance, mais j’ai tout de même le sentiment qu’avec les danseurs, nous avons beaucoup progressé vers notre but : atteindre à un niveau supérieur de qualité et donner une nouvelle image du Théâtre musical. »

Une ère de chaos

Depuis une vingtaine d’années, la troupe de ballet du théâtre Stanislavski et Nemirovitch-Dantchenko, deuxième en importance après celle du Bolchoï, s’est habituée aux changements. Contrainte et forcée.

Au temps de l’URSS, les maîtres de ballet sont éternels, ou presque : Vladimir Burmeister dirige la troupe de 1940 à 1970, Alexeï Tchitchinadze de 1971 à 1985, et Dmitri Briantsev, qui lui succède, reste jusqu’à sa mort, en 2004. Mais déjà, le ciel s’assombrit : Briantsev, chorégraphe brillant dans les années 1980, se lance en parallèle, les dernières années, dans un business d’hôtellerie douteux, et finit assassiné par son associé.

L’effondrement de l’URSS et l’ouverture des frontières entraînent une fuite massive de talents, et la troupe du Théâtre académique musical est privée de maître de ballet. Le salut vient d’une femme, qui n’est pas une danseuse de métier : Irina Tchernomourova, l’épouse du directeur général de l’époque, Vladimir Ourine. […]

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Anna Gordeïeva

Dernières nouvelles de la Russie

Culture

Le « Stassik » danse avec l’Histoire

Le Théâtre académique musical de Moscou, ou Théâtre Stanislavski et Nemirovitch-Dantchenko, a cent ans cette année. Et la troupe a bien l’intention de célébrer ce jubilé durant toute la saison, en offrant au public de nombreuses premières. Mais rares sont ceux qui se rappellent, aujourd’hui, que le lieu est né de la fusion de deux théâtres aussi célèbres l’un que l’autre à l’époque : le Bolchoï et le Théâtre d’Art. 30 décembre 1918. L’escalier d’apparat du Grand Théâtre de Moscou (Bolchoï teatr) est couvert de fleurs fraîchement coupées : la troupe reçoit des invités de marque, qui sont aussi des collègues – les célèbres artistes du Théâtre d’Art –, pour parler de création. La révolution a éclaté un an plus tôt, la guerre civile fait rage, les tchékistes [la première police politique postrévolutionnaire, ndlr] procèdent à des arrestations massives : à première vue, alors que tout le pays ne songe qu’à survivre, ces « discussions artistiques » au Bolchoï semblent malvenues… À première vue seulement : car ici aussi, on ne se préoccupe que de survie. Les bolcheviks méprisent le Bolchoï, qu’ils considèrent comme une inutile survivance bourgeoise et envisagent de le transformer en lieu de congrès pour le Parti et terrain pour les matchs de basketball. À l’inverse, le Théâtre d’Art est généreusement subventionné et jouit du droit de se gérer de façon autonome. Que font donc ses fondateurs, Constantin Stanislavski et Vladimir Nemirovitch-Dantchenko, de si exceptionnel ? La question tourmente la direction du Bolchoï depuis quelques mois. De son côté, la troupe du Théâtre d’Art a décidé qu’elle pourrait collaborer avec l’ancien théâtre impérial. En cette veille du Nouvel An 1919, Stanislavski, Nemirovitch-Dantchenko et leurs célèbres comédiens (dont Vassili Katchalov et Ivan Moskvine) montent donc les marches de l’escalier d’apparat couvert de fleurs : à l’issue de cette rencontre, les deux théâtres annoncent la création de « l’Atelier de l’Opéra du Bolchoï », sous la direction de Constantin Stanislavski. Cette date marque la naissance du nouveau théâtre, qui porte aujourd’hui le nom de Théâtre académique musical de Moscou, ou Théâtre Stanislavski et Nemirovitch-Dantchenko, et que les gens de théâtre surnomment affectueusement le « Stassik ». Mais l’Atelier de l’Opéra du Bolchoï n’est qu’une partie de la mosaïque qui le constituera. La seconde partie apparaît un peu plus d’un mois plus tard, en février 1919 : c’est l’Atelier musical du Théâtre d’Art, fondé par Nemirovitch-Dantchenko. Rivaux sous le même toit Avec ce nouvel atelier créé au sein de son Théâtre d’Art – qu’il continue de diriger avec Stanislavski, même si les deux hommes s’efforcent de se croiser le moins possible –, Nemirovitch-Dantchenko décide de miser sur l’opérette. Et pas seulement parce que les artistes de sa troupe n’auraient probablement pas été capables de chanter de l’opéra. Simplement, […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

26 octobre 2018
Culture

Kamilla à Saint-Pétersbourg : un long chemin dans le désert

Le spectacle consacré à la sculptrice Camille Claudel, créé et joué par la danseuse et chorégraphe Anna Garafeïeva, est une histoire tragique sur fond de paysage lunaire. Et l’une des créations les plus marquantes de la saison estivale qui s’achève. Le sol de la rotonde de la perspective Nevski, qui dépend aujourd’hui de la bibliothèque Maïakovski de Saint-Pétersbourg et abritait au XIXe siècle l’église de l’ambassade de Hollande, est entièrement recouvert de sable blanc. En entrant dans la salle, un spectateur, venu assister à cette pièce jouée dans le cadre du festival international de danse contemporaine Open Look, ramasse une poignée de ces grains minuscules, qui crissent sous les pieds, et ne peut s’empêcher de s’exclamer : « Mais c’est de la semoule fine ! » Dans la pénombre de la rotonde, le public, installé sur une cinquantaine de chaises, ne remarque pas tout de suite la femme allongée au sol, recroquevillée sur elle-même, au pied du mur opposé. Des pierres sont dispersées sur le sable, et cette femme ressemble, elle aussi, à une pierre, juste un peu plus grosse. Météorite parmi d’autres, tombé sur cette surface lunaire, qu’éclaire une lumière blafarde, conçue par la scénographe Ksenia Peretroukhina. Sans défense sous la Lune Mais soudain, la pierre tressaille, encore et encore, elle se déploie péniblement, tente de se lever : et l’on découvre le personnage principal et unique du spectacle Kamilla – Camille Claudel. On la découvre dans ses années les plus douloureuses : elle est recluse à l’hôpital psychiatrique, et le temps des triomphes parisiens est loin derrière. Camille est dévêtue. Du moins le paraît-elle, grâce à divers effets : sinon, les gardiens de la morale auraient exigé de barrer l’affiche de toute sorte d’avertissements redoutables. Mais elle semble nue. Parce que le voyage qu’accomplit la danseuse sur ces grains de « semoule » est le voyage de Camille Claudel dans son propre monde intérieur. Et dans ce monde, tout est détruit : de là, le paysage lunaire. Et elle est, sous cette Lune, absolument sans défense. « Je suis restée longtemps figée, comme ensorcelée, sans pouvoir détacher d’elle mon regard. Puis, quand l’effet hypnotique a faibli, j’ai baissé les yeux et vu la légende : Camille Claudel. Clotho. » C’est au musée Rodin, il y a six ans, qu’Anna Garafeïeva a eu l’idée de ce spectacle sur Camille Claudel. Lors de son premier voyage à Paris, elle s’était précipitée dans ce lieu consacré à son sculpteur favori, qu’elle ne connaissait d’ailleurs, jusque-là, que par des reproductions. Sur place, la chorégraphe aperçoit « devant un mur blanc, entre deux fenêtres, une petite sculpture : une vieille femme dansant, avec des cheveux lui arrivant aux chevilles, se souvient-elle. Elle m’a littéralement ébranlée. Je suis restée longtemps figée, […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

21 septembre 2018
Culture

Le réveil de La Fille du Pharaon

La mise en scène de La Fille du pharaon par le Français Pierre Lacotte, au Bolchoï, a été le grand événement de l’été pour les amateurs de ballet. On s’est arraché les places, dont les plus chères se vendaient officiellement jusqu’à 15 000 roubles (200 euros environ). Les spectateurs avertis le savent : La Fille du pharaon, objet d’affrontements historiques entre danseurs et chorégraphes russes depuis sa création à Saint-Pétersbourg en 1862, n’a pas eu un destin facile. Le signe de croix du lion Des Égyptiennes, arcs en main, vêtues de somptueux tutus brodés, volent au-dessus la scène : c’est le Grand Pas des chasseresses, l’un des tableaux les plus célèbres du ballet. Aspiscia, la fille du pharaon, qui dirige cette harmonieuse cohorte, est brusquement attaquée par un lion. Le héros, Ta-Hor, la sauve d’une flèche bien ajustée, qui atteint le fauve en plein cœur. L’animal vacille. Il est censé chanceler, puis tomber au bas de la scène. Sa chute, conséquente, doit être retenue par un fin grillage, invisible. Mais un soir, le lion hésite : les ouvriers ont oublié de placer le filet de protection. L’assistant du metteur en scène gesticule furieusement en coulisses : « Saute ! Mais saute ! »… Le lion finit par se jeter dans le vide, après s’être signé d’un geste ample. La salle éclate d’un rire si bruyant qu’il couvre la scène suivante : la sortie du pharaon sur son char… L’histoire de La Fille du Pharaon regorge de ces charmantes anecdotes théâtrales, depuis sa création, en 1862, au théâtre Bolchoï Kamenny de Saint-Pétersbourg (qui se tenait là où se trouve l’actuel Conservatoire et en face de ce qui deviendrait le théâtre Mariinsky, où l’on transférerait les ballets en 1886, avant d’entamer le démontage du Bolchoï Kamenny). En réalité, les péripéties commencent avant même la première, dès la conception du ballet. « Le ton monte, Sabourov se met à faire de grands gestes, et sa robe de chambre s’entrouvre… Il est tellement gêné qu’il revient sur sa décision. » Le directeur des théâtres impériaux de l’époque, Andreï Sabourov, avait commandé ce spectacle au français Marius Petipa, et voulait dédier la première à la ballerine pétersbourgeoise d’origine italienne Carolina Rosati. Petipa, âgé de 43 ans, est alors un danseur célèbre, mais un chorégraphe débutant. Ce ballet colossal en quatre actes doit le propulser au sommet, et il se réjouit de cette commande. Mais brusquement, pour une raison obscure, la ballerine offense Sabourov, et le directeur change d’avis : le théâtre compensera les pertes financières de Rosati (comme l’exige son contrat), mais le spectacle est annulé. Apprenant la nouvelle, l’étoile se fâche : entraînant Petipa avec elle, elle fait irruption, tôt le matin, dans l’appartement de Sabourov. Le directeur, qui vient de se réveiller, est encore en robe de chambre. Le ton monte, Sabourov se met à faire de grands gestes, et sa robe de chambre s’entrouvre… Il est tellement gêné qu’il revient sur sa décision. […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

24 août 2018