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Vous avez dit Oussadba ?

Vous avez dit Oussadba ?

Chacun, en France, connaît le mot datcha, même si la représentation que l’on en a ne correspond pas toujours à la réalité. On confond bien souvent, en effet, n’importe quelle datcha avec la résidence campagnarde de Staline ou, de nos jours, avec la villa luxueuse de quelque oligarque, alors qu’une datcha peut être un cabanon minable.

On ignore généralement, en revanche, le mot oussadba que l’on traduit parfois par « domaine aristocratique », « manoir », « château ». Si la première traduction est acceptable, bien qu’imprécise et, dans certains cas, inexacte, les deux autres ne conviennent pas : il n’y a jamais eu ni manoirs ni châteaux en Russie. Des palais, oui, mais rien d’autre.

Que désigne donc le mot oussadba ? Il s’agit, pour les familles nobles de la Russie prérévolutionnaire d’une belle propriété campagnarde, dont la maison de maître peut être luxueuse. Il en va ainsi des oussadba des familles Nabokov, Tolstoï, Bounine, pour ne citer qu’elles.

Toutefois, le mot désigne aussi, généralement accompagné du qualificatif « paysanne », un « domaine » paysan nettement plus modeste.

Oussadba de Vladimir Nabokov près de Saint-Pétersbourg. Crédits : fotokto.ru
Oussadba de Vladimir Nabokov près de Saint-Pétersbourg. Crédits : fotokto.ru

Errance et sédentarisation : les deux pôles de l’âme russe

Ainsi, la question reste entière : qu’est-ce qu’une oussadba ? Pour le comprendre, tournons-nous vers le dictionnaire russe, qui nous donne deux définitions, correspondant, de fait, aux deux formes d’oussadba évoquées ci-dessus :

  • « ensemble de constructions, comprenant divers bâtiments et dépendances, ainsi – généralement – qu’un parc » ;
  • « habitation isolée, disposant de dépendances et de terre(s) ».

Force est de reconnaître que nous ne sommes guère plus avancés. Reste, pour nous tirer de misère, l’étymologie. On retrouve dans le mot oussadba le mot sad, le jardin, le verbe sadit, planter, asseoir, les expressions osedat na zemliou, fixer sur la terre, et osedly obraz jizni, un mode de vie sédentaire.

L’oussadba, qu’elle soit « paysanne » ou non, c’est l’endroit où l’on se fixe, au milieu de l’immensité russe.
« Je suis né et j’ai grandi […], rapporte Arseniev, héros d’Ivan Bounine dans le roman La vie d’Arseniev, dans une plaine nue dont un Européen ne peut se faire aucune idée. Une vaste immensité m’environnait, sans bornes ni frontières ; où finissait exactement notre oussadba, et où commençait cette plaine infinie avec laquelle elle se confondait ? Je ne voyais que la plaine et le ciel. »

L’oussadba est toujours à envisager en opposition à la route, l’errance physique et mentale, la quête, la non-installation. De l’oussadba on rêve de partir vers les horizons lointains. Mais c’est vers elle que l’on revient, lorsque l’on a été au bout de ses rêves.