Le Courrier de Russie

Russie, sex and sun

Crédits image principale : Vladimir Volegov

L’été arrive, annonciateur de soleil, de langueurs, de passions-passades. Pourquoi la Russie en serait-elle exclue ?

Du côté de Sotchi, mer et palmiers sont garantis. Et si l’on veut quelque de chose de moins convenu, il y a le Kamtchatka, dont le climat est classé « méditerranéen » par tous les manuels de géographie. On peut s’y adonner à d’innombrables activités touristiques et sportives, tandis que les plus langoureux se laisseront tenter par la publicité locale qui promet « Plage et détente ».

Mais, le sexe dans tout ça ? Il me semble être en filigrane dans ce qui vient d’être dit. Les plus accrocs, en outre, n’auront que l’embarras du choix : en live ou dans la littérature contemporaine, sans parler de l’internet X ‒ il y a tout, en Russie ! Là, toutefois, n’est pas mon propos. Je veux parler ici de la littérature russe classique.

Où l’été est avant tout soleil et gourmandise

Nous commencerons en douceur par un séjour à la campagne, dans le domaine où Oblomov, héros du roman éponyme d’Ivan Gontcharov, a passé son enfance et qui demeure dans ses rêves comme un éternel été :

« Où sommes-nous ? Dans quel coin béni de la terre le rêve d’Oblomov nous a-t-il transportés ? … Certes, nous n’y voyons ni mer, ni hautes montagnes, ni rochers et abîmes, ni forêts profondes, rien de grandiose, de sauvage ou de sombre. Et d’ailleurs qu’a-t-on besoin du sauvage et du grandiose ? »

Oblomovka, c’est le nom de la terre magique où règne la mère du héros, éternellement jeune et belle, avec ses bras ronds, ses magnifiques épaules, sa douceur, sa chaleur caressante. Oblomovka, c’est un pays de cocagne, où l’on ne connaît d’autre souci que de choisir parmi l’abondance des gourmandises :

« Quelles réserves de confitures, de salaisons, de biscuits ! Quels miels et kvas […], sans parler des gâteaux que l’on fait cuire à Oblomovka ! […] Bien que plus tard Ilya Ilitch [Oblomov] apprenne que ni les rivières de miel et de lait ni les bonnes fées n’existent, bien qu’il brocarde d’un sourire les récits de sa nounou, ce sourire n’est pas sincère, mais accompagné d’un secret soupir : le conte s’étant mêlé à sa vie, inconsciemment il déplore que le conte ne soit pas la vie et la vie un conte. »

Pommiers en fleur, Johan Krouthén, 1924.

Où il est question de galanterie et de rencontres

Aux joies alanguies de la campagne, Mikhaïl Lermontov préfère les élégantes stations thermales de Piatigorsk et de ses environs, dont la vogue commence tout juste en cette première moitié du XIXe siècle et qui restent très fréquentées aujourd’hui. Précisons, pour ceux qui seraient intéressés, que la région recense 280 jours de soleil par an.

S’y réunissent, à l’époque, de vieilles princesses, leurs filles ou petites-filles en quête d’un mari – mais pas n’importe qui, mamans et grands-mères veillent au grain – et de jeunes officiers fringants, venus se distraire entre deux combats contre ces Caucasiens qui, décidément, refusent de se laisser conquérir.

On joint l’utile à l’agréable : on prend les eaux, on va à la promenade, on organise thés et soirées, on danse, on joue. Œillades, propos enflammés, effleurements, rivalités sont au menu, qui, dans la vie, se terminent parfois par le traditionnel : ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants, mais pas dans la littérature, ce serait trop banal. Dans le roman de Lermontov Un héros de notre temps, la rivalité de deux officiers auprès d’une belle s’achève tragiquement sur le pré (alors que les duels sont strictement interdits par le tsar).

Où la galanterie se change parfois en goujaterie

Fiodor Dostoïevski prend les eaux, lui aussi, mais à Ems, en Allemagne. Il s’y rend chaque été plusieurs années de suite, laissant sa seconde épouse, Anna, de presque vingt ans sa cadette, et leurs enfants en Russie. Il a besoin de ces séjours pour se soigner, ses crises d’épilepsie s’aggravant avec les années.

Dans une lettre à Anna, il raconte qu’il a revu la comtesse N… et se dit fasciné par son élégance. J’ai compris alors, ajoute-t-il, combien tu avais vieilli et comme tu es « mal fagotée ». Merci, Monsieur Dostoïevski, pour ce doux moment de goujaterie !

Les Nuits blanches de Dostoïevski, adapté en 1960.

Des années plus tôt, l’auteur de Crime et châtiment, effectuait son premier voyage en Europe. Il disait détester Paris et, plus encore, les Français, ces matérialistes qui ne s’intéressent qu’à l’argent. Apprenant que son éditeur russe se rendait en Italie, il lui faisait, dans une lettre, cette proposition :
« Et si nous y allions ensemble ? Nous verrions Naples, nous nous promènerions dans Rome et qui sait si nous n’aurions pas l’occasion de cajoler une jeune Vénitienne en gondole ? »

Aïe-aïe-aïe, Monsieur Dostoïevski, vous n’êtes vraiment pas sérieux !

Où l’on parle d’amours de vacances

Anton Tchekhov, lui, préfère la Crimée et Yalta. Là, de jeunes – et moins jeunes – hommes désœuvrés guignent les estivantes venues se reposer sans leur mari. Il y en a justement une nouvelle, une « dame au petit chien », dotée de « beaux yeux gris ». Son arrivée n’échappe pas à Dmitri Gourov, marié mais coureur de jupons invétéré. La dame est mariée, elle aussi.

De promenade en promenade, se noue entre les deux héros de la nouvelle une relation s’apparentant clairement à ces amours estivales qui ne durent généralement que le temps d’un été. Mais ce serait trop simple pour la littérature. La liaison des deux personnages se poursuit après Yalta, source de plaisirs intenses. Source, aussi, de culpabilité, de mensonges, de décisions difficiles à prendre, entre grand saut dans l’inconnu et renoncement.

Où l’on atteint un sommet d’érotisme

Cependant, c’est là où on ne l’attendait pas, à Moscou, que la littérature russe se fait la plus sensuelle, avec Léon Tolstoï et son Guerre et Paix. Et il y a forcément un Français dans le coup. Pas n’importe lequel : Napoléon. L’Empereur se tient sur le mont Poklonny et s’apprête à investir la ville :

« Une ville occupée par l’ennemi ressemble à une fille qui a perdu son honneur » [en français dans le texte], pensait-il […]. Et c’est sous cet angle qu’il contemplait la beauté orientale étendue devant lui et qu’il voyait pour la première fois. Même à lui, la réalisation d’un rêve depuis longtemps caressé et qu’il avait cru irréalisable semblait étrange. Dans la clarté limpide du matin, il regardait tantôt la ville, tantôt le plan, vérifiant les détails, et la certitude de la possession l’emplissait d’émotion et d’effroi.

L’incendie de Moscou en 1812, Viktor Mazurovski.

« Mais pouvait-il en être autrement ? se dit-il. La voici, cette capitale ; elle est à mes pieds, attendant son sort. »

Moscou en odalisque de harem ? Il fallait oser.

Lectures

Ivan Gontcharov, Oblomov, L’Âge d’Homme, Lausanne, Le Livre de Poche, Paris, 1999.

Mikhaïl Lermontov, Un héros de notre temps, Garnier Flammarion, bilingue, Paris, 2003.

Fiodor Dostoïevski, Correspondance, 3 volumes, Bartillat, Paris, 1998, 2000, 2003.

Anton Tchekhov, La dame au petit chien et autres nouvelles, Gallimard, Folio classique, 1999.

Léon Tolstoï, Guerre et Paix, Gallimard, Folio classique, Paris, 2002.