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La construction de l’ennemi

Dans une nouvelle parue en français en 2014, le regretté Umberto Eco rapporte une discussion avec un chauffeur de taxi pakistanais à New York. Apprenant que son passager vient d’Italie, celui-ci s’intéresse d’abord à la langue du pays et s’étonne que ce ne soit pas l’anglais, puis, sans transition, demande quels sont les ennemis des Italiens, « ceux qu’ils massacrent et qui les massacrent depuis des siècles », « pour des revendications territoriales, des haines ethniques, d’incessantes violations de frontières… ». La réponse de l’auteur du Nom de la rose : les Italiens n’ont pas d’ennemis, ils ne massacrent personne, ne le satisfait manifestement pas : « Comment pouvait-il exister un peuple sans ennemis ? » Un peu honteux d’appartenir à un tel peuple, Eco conclut : « Je suis descendu en lui laissant deux dollars de pourboire pour le dédommager de notre pacifisme indolent ».

Cette rencontre fortuite conduit Umberto Eco à réfléchir à l’absence d’ennemi, aujourd’hui, en Italie – réflexion que l’on peut étendre à l’ensemble de l’Europe, à tout le moins occidentale. Eco prend conscience que l’unité de l’Italie s’est faite grâce à l’ennemi autrichien, que les États-Unis ont perdu leur identité en même temps que le grand ennemi soviétique, jusqu’à ce que Ben Laden vienne y mettre bon ordre, qu’ « avoir un ennemi est important poillur se définir une identité, mais aussi pour se confronter à un obstacle, mesurer son système de valeurs et montrer sa bravoure ». Par conséquent, résume-t-il, « au cas où il n’y aurait pas d’ennemi, il faut le construire » .

En nos temps de conflits sanglants que l’on n’ose pudiquement qualifier de guerres, où l’ennemi est d’autant plus mouvant et flou que l’on se refuse bien souvent à lui donner ce nom ; où la Russie et l’Ukraine jouent à nouveau les frères-ennemis ; où l’Europe, qui ne sait plus ce qu’elle est ni pour quoi elle existe, hésite sur le choix de l’ennemi à désigner et paraît parfois regretter le bon vieux temps des Blocs ; où la Russie, enfin, se relance dans une valse-hésitation entre Orient et Occident, il semble utile, voire nécessaire, de reprendre à notre compte la question posée par le chauffeur de taxi pakistanais à Umberto Eco.

Il serait particulièrement intéressant de nous pencher sur la construction européenne (au sens d’Union européenne) de l’ennemi, mais la tâche est proprement titanesque, tant l’Europe actuelle paraît insaisissable, oscillant constamment, dans sa définition d’elle-même, entre entité sans visage et résurgences de particularismes.

La Russie qui, depuis quelque temps, apparaît ici ou là, entre les lignes et sous les mots européens, comme un ennemi bien commode pour cimenter l’UE, est plus aisée à cerner de ce point de vue, d’autant que l’ennemi, dans son cas, prend appui sur une tradition solide.

Baleines et serpents-dragons

La construction de l’ennemi repose, comme le monde, en Russie, sur « trois baleines » : le réel, en d’autres termes les événements historiques, guerres et invasions, auxquels il convient d’ajouter ce qu’en font le politique et l’idéologie ; le mythe, à savoir l’image que le populaire donne du réel, comment il le transforme, quelle légende il fabrique, et l’utilisation éventuelle par l’idéologie de cette imagerie ; la littérature – plus tardive, puisque la Russie n’a de littérature véritablement originale qu’à partir du XIXe siècle – qui, si elle reflète, bien souvent, une vision individuelle, n’en est pas moins influencée et par ce que nous avons appelé le « réel », et par ce que nous qualifions de « mythe ». Nos trois baleines, en outre, peuvent être nettement différenciées, comme elles peuvent être presque interchangeables. À tout le moins, elles sont étroitement liées.

Dès le fond des âges païens de ce qui deviendra la Rus, puis la Russie, l’ennemi prend la forme du Serpent-Dragon Zmeï Gorynytch, monstre à trois, six, neuf, parfois douze têtes. Serpent ailé, également qualifié de « démon flamboyant », il est associé à Peroun, dieu du tonnerre et des éclairs dans la mythologie slave. Combattu par les bogatyrs (les preux), il devient, avec la christianisation, le dragon contre lequel lutte, encore et encore, notamment sur le blason de Moscou, saint Georges.

Toute mythologie se rattachant, peu ou prou, à une réalité historique, Zmeï Gorynytch pourrait être une allégorie des nomades de la steppe, Pétchénègues, Polovtsiens et autres, qui multiplient les incursions dans la Rus.

Le joug tatar (1236-1480), néanmoins, expédie les nomades dans les poubelles du mythe. […]

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Anne Coldefy-Faucard

Dernières nouvelles de la Russie

Culture

Houellebecq / Sorokine :
Médocs et cuisine

Au moment de la parution de Soumission, il y a exactement quatre ans, il n’était pas inintéressant de se pencher sur d’éventuels points de contact entre cette œuvre de Michel Houellebecq et le roman Telluria de Vladimir Sorokine, sorti en Russie quelque deux ans plus tôt*. A priori, la tâche semblait vaine, les deux écrivains différant par leur style, leur histoire, leurs personnalités… Ils ont néanmoins plusieurs traits essentiels en commun : une vision distanciée des évolutions du monde (un monde plus français pour Houellebecq, nettement plus large pour Sorokine) et une redoutable intuition. N’est-ce pas là la marque d’une « vraie » littérature de plus en plus rare ?Aujourd’hui, Michel Houellebecq publie Sérotonine**. Deux ans auparavant, Vladimir Sorokine a publié (en russe) Manaraga***. La répétition de ce calendrier relève sans doute de la pure coïncidence. Mais pourquoi ne pas se poser, aujourd’hui, la même question que pour les précédentes parutions de ces deux écrivains majeurs ?Deux errancesDeux héros, deux errances. L’un, Florent-Claude Labrouste, quarante-cinq ans, est un ingénieur-agronome en contrat avec le ministère français de l’Agriculture. Il fonctionne aux médocs, notamment au Captorix, un antidépresseur qui « libère » la sérotonine ‒ la molécule du bonheur. Mais, du jour au lendemain, Florent-Claude Labrouste abandonne tout ce qui fait sa vie et part – cas de figure assez fréquent dans les romans de Houellebecq. Commence alors une sorte de tour de France – de la France contemporaine.L’autre héros, Gueza, trente-trois ans, est né à Budapest, d’un père juif de Biélorussie et d’une mère tatare polonaise, réfugiés en Hongrie. Nous sommes aux environs de 2050, après diverses révolutions islamiques et une guerre qui ont ravagé l’Europe. Errance, donc, dès la naissance, renforcée par l’activité professionnelle de Gueza : il est un cuisinier reconnu, tant et si bien qu’il ne travaille plus que sur demande, dans le monde entier. Un cuisinier un peu particulier, nous y reviendrons.L’errance du héros de Houellebecq lui fait parcourir une France en pleine décrépitude, paumée, comme l’est Florent-Claude, lancé dans ce qui est pour lui une équipée de la dernière chance.L’errance de Gueza lui est, outre les nécessités de sa profession, en quelque sorte consubstantielle : il est, deux générations plus tard, […]Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur WhatsApp(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

11 janvier 2019
Société

C’est (encore) Noël !

« C’est Noël dans toute la maison. Ça sent bon le parquet ciré, l’encaustique, le sapin. On a éteint les lampes mais toutes les veilleuses [les veilleuses d’icônes] brûlent. Les poêles ronflent et crépitent. […] Les vitres sont complètement gelées. […] Dans le fond du salon, le sapin se dessine, masse sombre et mystérieuse, tout nu encore, et pourtant déjà différent de celui acheté au marché. La flamme pourpre de la veilleuse palpite à peine au travers, telle une étoile dans la forêt… Mais demain !…* »Demain, ou plutôt après-demain pour 2019, soit le 6 janvier au soir et le 7 toute la journée, c’est Noël orthodoxe en Russie, le calendrier julien – et non grégorien – rythmant la vie religieuse. Une semaine plus tard, on fêtera « l’ancien Nouvel An ».Ce « Noël russe », perdu avec la Russie de son enfance, Ivan Chmeliov (Moscou 1873-Paris 1950) le raconte à son petit neveu qui, né en émigration, ne connaît pas ce pays et semble n’avoir, à l’époque en tout cas, aucune chance de le connaître un jour.Du cerisier au sapinAvant la conversion de la Russie au christianisme (Xe siècle), […]Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur WhatsApp(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

4 janvier 2019
Opinions

Alexandre Soljenitsyne : voyage au cœur du désordre

« Liberté de parole ! liberté de réunion ! liberté d’association ! – mais si quelqu’un vous dit qu’on peut les obtenir pacifiquement, crachez-lui à la figure ! » C’est une déclaration attrapée au vol dans la rue, au cœur des troubles de mars et avril 1917, dans une Russie en révolution. Elles figurent dans la Roue rouge d’Alexandre Soljenitsyne, dont une des multiples caractéristiques est de plonger le lecteur au cœur du tourbillon et du désordre. Les bolcheviks ne sont pas encore au pouvoir, il s’en faut de plusieurs mois. Mais Nicolas II a déjà abdiqué, la république est instaurée. Dans les villes et les campagnes, le peuple est en ébullition. L’atmosphère est à la fête… en dépit d’une inquiétude profonde. Dans les rues, sur les places, les meetings de milliers de personnes succèdent aux réunions par petits groupes. On échange des points de vue, on discute, on dispute, on en vient éventuellement aux mains. Le Gouvernement Provisoire est rapidement dépassé par les événements. Dans les scènes de rue de la Roue rouge, Alexandre Soljenitsyne semble avoir posé une caméra (et un enregistreur), saisissant un peu au hasard ce qui se voit (et s’entend) ici ou là. Il en résulte une impression de multitude et de bigarrure, d’unisson et de discordance, parfois de cacophonie. Chacun y va de son point de vue. Il y a les militants révolutionnaires, voire socialistes, qui lancent leurs slogans, appellent à ne pas se contenter d’une révolution, somme toute, « bourgeoise ». Divisés en une infinité de partis, ils sont loin d’emporter l’adhésion de la masse, qui veut simplement vivre mieux. Les monarchistes et partisans de l’ancien régime se font également entendre. Ils sont les moins nombreux : la population est lasse de la guerre, lasse aussi, et peut-être surtout, de gouvernants entièrement coupés d’elle et, en dépit des discours, […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur WhatsApp(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

7 décembre 2018

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