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Vladimir Yankilevsky, père de l’anti-conformisme russe, s’est éteint à Paris

Vladimir Yankilevsky, figure de l’art soviétique anticonformiste des années 70 et 80, s’est éteint le 4 janvier, à Paris, à près de 80 ans.

C’est l’ami du peintre et directeur du Centre russo-israélien de recherche sociologique en art contemporain, Alek D. Epstein, qui a annoncé le premier la « tragédie » sur Facebook : « Vladimir Yankilevsky, artiste exceptionnel, un des pères fondateurs du conceptualisme moscovite, a quitté ce monde aujourd’hui, un mois et demi à peine avant d’atteindre ses quatre-vingts ans. Tous ceux qui connaissaient cet homme unique conserveront à jamais de lui le souvenir le plus lumineux ; tout comme il marquera à jamais de ce souvenir l’histoire de l’art russe et de l’art mondial », a écrit le sociologue sur sa page personnelle.

Relayant la nouvelle, le peintre et écrivain russe Maxim Kantor a regretté la mort d’un « bon artiste et d’un homme bon », ajoutant : « Yankilevsky a vécu la première moitié de sa vie en Russie, où il était un artiste underground. Il a vécu les dernières décennies à Paris, où il a aussi été, d’une certaine façon, un artiste underground. »

La fureur de Khrouchtchev

Vladimir Yankilevsky. Pentaptyque No.1: Atomic Station, 1962. Huile sur carton., 154x615.5 cm
Vladimir Yankilevsky. Pentaptyque No.1: Atomic Station, 1962. Oil on cardboard, 154×615.5 cm

Né en 1938 à Moscou, Yankilevsky fut initié à l’art par un père peintre. Après des études artistiques et diplômé en 1962 de l’Institut de polygraphie de Moscou, il expose pour la première fois la même année aux côtés d’autres membres du studio Nouvelle Réalité, d’Ely Beliutin, dont sont issus de nombreux artistes informels de la période. Il y présente notamment son pentaptyque Station atomique, qui fera également partie, en décembre suivant, de l’exposition XXX let MOSSKh (« Les trente ans de l’Union moscovite des artistes peintres »), organisée au Manège, à Moscou, célèbre pour avoir provoqué la fureur de Nikita Khrouchtchev. À l’issue de sa visite, après avoir qualifié les travaux de Yankilevsky et deux autres de « gribouillage », le Premier secrétaire avait tempêté : « Mais qu’est-ce que c’est que ces visages ? Vous ne savez pas dessiner, ou quoi ? Mon petit-fils dessine mieux ! […] Êtes-vous des hommes ou de maudits pédérastes, […] ? Avez-vous une conscience ? » Le dirigeant soviétique s’en était ensuite pris personnellement à Ely Beliutin : « Voilà ce que je vous dis, Beliutin, en tant que représentant du Conseil des ministres : le peuple soviétique n’a pas besoin de tout cela. […] Interdire ! Tout interdire ! Mettre fin à cette abomination ! Je l’ordonne ! Et tout surveiller ! Et extirper de la radio, de la télévision et de la presse tous les partisans de cela ! »

Nikita Khrouchtchev en visite à l’exposition XXX let MOSSKh

Après le scandale et la fermeture immédiate de l’exposition, Yankilevsky est longtemps privé de la possibilité d’exposer publiquement, travaillant comme designer et illustrateur dans des maisons d’édition de la capitale pour assurer sa subsistance. Il ne cesse toutefois jamais de créer, rejoignant, avec Ilia Kabakov, Erik Boulatov, Ivan Tchouïkov ou encore Ernst Neïzvestny, le collectif d’artistes Sretensky bulvar. En septembre 1974, les membres du groupe organisent une performance devenue célèbre sous la formule d’ « exposition des bulldozers ». Interviewé en novembre 2016 par la revue culturelle française en ligne Manifesto XXI, Yankilevski revient sur l’événement : « Nous avons organisé une exposition en plein air d’œuvres non-conformistes, car on nous interdisait d’exposer ailleurs. Elle est connue comme l’exposition Bulldozer, parce que les dirigeants ont envoyé des bulldozers pour écraser et détruire nos œuvres. Mais, embarrassées par les publications des médias de l’Ouest sur cette affaire, les autorités nous ont finalement laissé, deux semaines plus tard, exposer les œuvres non-détruites pendant quatre heures. Quatre heures durant lesquelles des milliers de personnes sont venues. » Plus généralement, à propos de cette période de censure, Yankilevski explique à Manifesto XXI : « Moi, je peignais avec naïveté. Ma naïveté consistait à peindre ce que je resentais. Il faut peindre des nez qui sentent et des yeux qui voient. […] Le courant socialiste-réaliste soviétique devait quant à lui montrer à quel point les gens vivaient bien en URSS. Les peintres institutionnels représentaient des fêtes populaires, des paysans bien vêtus. C’était ça, l’art officiel. Mais dans les années 1960, nous avons développé un art anticonformiste, non-institutionnel. »

Exposition des bulldozers
Exposition bulldozers

Les persécutions contre les artistes non-conformistes faiblissent cependant peu à peu, et une exposition leur est même consacrée, en février 1975, au pavillon de l’apiculture du Parc moscovite des expositions (VDNKh). Si les réactions de la presse soviétique et des milieux artistiques officiels sont largement négatives, l’événement est un authentique succès populaire : les gens font des heures de queue malgré le froid, allumant des feux dans la rue, pour voir ces tableaux longtemps interdits. En 1978, la capitale russe consacre à Vladimir Yankilevsky sa première rétrospective.

À la fin des années 1980, Yankilevski quitte une URSS sur le déclin pour vivre et s’installer à New-York, puis à Paris.

Être, néant, dialogue

Les musées les plus prestigieux de Russie et du monde ont consacré au peintre plus de 40 expositions personnelles et plus de 140 expositions collectives, dont les célèbres RUSSIA ! au musée Guggenheim de New-York, en 2005, et Kollektsia !, au Centre Georges Pompidou, à Paris, en 2016-2017.

Interviewé à l’occasion de cette dernière par la radio RFI, Yankilevsky déclare, à propos de l’ensemble de son travail : « En tout cas, ce n’est ni du non-conformisme ni de l’avant-garde. Ce que je fais est lié à l’existence, au problème de l’existence de l’être. Mais à quel courant de l’art le relier, je ne sais pas? C’est l’être sur fond d’éternité. » Dans la même interview, il explique encore : « Dans mes triptyques, l’élément féminin est toujours de face – parce que c’est la stabilité. L’élément masculin est toujours de profil, c’est le mouvement. Ils sont reliés par la partie centrale de mes triptyques, le modèle de l’univers – l’horizon. Comme un dialogue, il unit ces deux éléments. »

Vladimir Yankilevsky. Triptyque № 32. Inconcevabilité de l’être, 2013, huile et acrylique sur toile et isorel 160,5 × 444,7 × 9 cм.
Vladimir Yankilevsky. Triptyque № 32. Inconcevabilité de l’être, 2013, huile et acrylique sur toile et isorel 160,5 × 444,7 × 9 cм.

Les travaux de Yankilevsky font aujourd’hui font partie des collections de la galerie Tretyakov et du musée des Beaux-Arts Pouchkine à Moscou, du musée d’État russe de Saint-Pétersbourg, du centre Georges Pompidou à Paris, de la Galerie nationale de Prague, du musée Ludwig de Cologne et de nombreux autres fonds publics et privés, en Russie et à l’étranger.

Dès avant l’annonce de sa mort, le musée moscovite d’art contemporain prévoyait d’organiser en 2018, à l’occasion des quatre-vingts ans de l’artiste, une rétrospective personnelle de grande envergure, intitulée : Vladimir Iankilevski. La boîte existentielle.

Julia Breen

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