|  
43K Abonnés
  |   |  
Composition (1917) de Vassili Kandinsky. Crédits : Fondation Dieleghem

Avant-garde russe : l’authenticité d’œuvres exposées à Gand mise en doute

Onze marchands d’art et experts européens de l’avant-garde russe émettent des doutes quant à l’authenticité de 26 œuvres exposées au musée des beaux-arts de Gand, en Belgique. Des tableaux qui appartiennent au mystérieux collectionneur russe Igor Toporovski.

Un collectionneur russe émigré en Belgique serait-il parvenu à rouler dans la farine le très respecté musée des beaux-arts de Gand (MSK Gent) ? Onze experts en art le craignent. Ils émettent de « grands doutes » quant à l’authenticité d’une collection d’avant-garde russe qui a intégré en octobre dernier les collections permanentes du musée. On y trouve une vingtaine d’œuvres de Kasimir Malevitch, Vassili Kandinsky, Vladimir Tatline et d’autres.

Dans une lettre ouverte publiée le 15 janvier sur le site The Art Newspaper Russia, les experts expliquent que ces œuvres n’ont jamais été présentées lors d’expositions, jamais été reproduites dans des publications sérieuses et qu’il n’y a pas de traces de vente. « Par exemple, des objets comme un coffre et une quenouille, prétendument décorés par Malevitch, n’ont aucun analogue connu et aucune donnée historique ne mentionne Malevitch impliqué dans la décoration de tels objets », indique la lettre. Pour ces raisons, ils suggèrent de retirer ces travaux et de les étudier davantage.

Les bûcherons de Malevitch. Crédits : Fondation Dieleghem
Les bûcherons de Malevitch. Crédits : Fondation Dieleghem

Parmi les signataires, des marchands d’art mais aussi des scientifiques tels qu’Alexandra Shatskikh, l’une des plus grandes spécialistes de Malevitch, et Natalia Murray, commissaire de la récente exposition « Revolution » à la Royal Academy à Londres.

Du côté du musée des beaux-arts de Gand, la directrice, Catherine de Zegher, qui a dirigé la Biennale d’art contemporain à Moscou en 2013, refuse de retirer les tableaux. « Les œuvres restent. Un prêt est basé sur une relation de confiance avec le propriétaire ou le collectionneur et il est impossible de faire une analyse chimique sur chaque œuvre », assure Mme de Zegher, souhaitant ainsi encourager d’autres collectionneurs privés à faire don des pièces qu’ils détiennent ou à les prêter au musée. Les informations sur la collection présentée aujourd’hui au MSK Gent ont toutefois disparu du site internet du musée.

La directrice du musée des beaux-arts de Gand Catherine De Zegher et le collectionneur russe Igor Toporovski. Crédits : Fondation Dieleghem
La directrice du musée des beaux-arts de Gand Catherine De Zegher et le collectionneur russe Igor Toporovski. Crédits : Fondation Dieleghem

Des œuvres ballottées au gré des changements politiques en Russie

Derrière ce prêt à long terme, on trouve un couple de collectionneurs installé à Bruxelles depuis dix ans, les Toporovski et leur Fondation Dieleghem. Contacté par The Artnet News, Igor Toporovski affirme pouvoir justifier de l’authenticité de chaque tableau et de l’historique des achats, même si les caractéristiques complètes manquent souvent pour les œuvres de l’avant-garde russe, ballottées au gré des changements politiques. « S’il y a des questions scientifiques qui se posent, je peux répondre et indiquer toutes les provenances avec mes experts », a-t-il déclaré au quotidien La Libre Belgique.

Igor Toporovski voit dans cette lettre ouverte « une attaque du marché où il n’y a pas d’agneaux mais uniquement des loups ». En ce sens, il n’est pas surpris et affirme qu’aucun des experts qui doutent de l’authenticité des pièces présentées au public, n’a voulu voir l’exposition ou consulter la documentation.

Semée de zones d’ombres et de contradictions, la biographie d’Igor Toporovski impressionne. Le collectionneur prétend avoir été, à la fin des années 1980, un des jeunes conseillers de Mikhaïl Gorbatchev, une information démentie par l’attaché de presse de la Fondation Gorbatchev, Pavel Palajtcheko. Igor Toporovski se dit également « diplomate de l’ombre », ayant travaillé à Bruxelles, auprès de l’Union européenne, et au siège de l’OTAN pour le compte de l’ancien président russe, Boris Eltsine.

L'une des salles dédiées aux oeuvres de l'avant-garde russe de la collection du couple Toporovski au musée des beaux-arts de Gand. Crédits : MSK Gent
L’une des salles dédiées aux oeuvres de l’avant-garde russe de la collection du couple Toporovski au musée des beaux-arts de Gand. Crédits : MSK Gent

Une collection à l’odeur de souffre

D’où vient alors cette collection ? Selon Igor Toporovski, elle est d’origine familiale. Son épouse Olga est une descendante de la famille du peintre et sculpteur d’avant-garde, Antoine Pevzner, et de son frère qui avait pris le pseudonyme de Naoum Gabo. Quand ils ont quitté l’URSS sous Staline, ils auraient laissé leurs collections à la famille d’Olga. Elle proviendrait aussi du père d’Olga, ami et collaborateur de Georges Costakis, un collectionneur d’art grec qui réunit l’une des plus grandes collections d’avant-garde russe. Notons que ni la fille de Naoum Gabo ni celle de Georges Costakis n’ont jamais entendu parler d’Olga Toporovski ou de son père… relève The Art Newspaper Russia.

Igor Toporovski raconte également avoir acheté une partie de sa collection au début des années 1990, où nombre d’œuvres d’avant-garde étaient vendues pour une bouchée de pain.

Selon différentes sources, la collection du couple Toporovski compterait entre 300 et 500 œuvres de maîtres de l’avant-garde russe. Et pourtant, le célèbre historien d’art Konstantin Akinsha, également signataire de la lettre ouverte, n’a trouvé aucune trace de ventes ou d’achats effectués au nom de Toporovski.

En revanche, des traces de quelques ventes avec sa participation ont été découvertes dans l’affaire des antiquaires Preobrajenski [un couple d’antiquaires russes condamnés en 2008 pour avoir vendu de faux tableaux, ndlr]. Dans les documents, figure un reçu signé de la main d’Igor Toporovski pour deux tableaux de presque trois millions de dollars qu’il aurait donné aux Preobrajenski pour les mettre en vente. Les tableaux ont été acquis par un oligarque russe qui a refusé de les donner pour expertise. « Sans voir les œuvres, nous ne pouvons nous prononcer sur leur authenticité. Mais il y a de sérieux doutes puisque les Preobrajenski vendaient de faux tableaux », explique l’avocat Nikita Semenov qui a enquêté sur l’affaire.

Oeuvre attribuée à Alexandra Exter. Crédits : fournie par Konstantin Akinsha
Oeuvre attribuée à Alexandra Exter. Crédits : fournie par Konstantin Akinsha

Les travaux de l’avant-garde russe posent question

Dans le quotidien flamand De Standaard, le directeur du Musée national d’Histoire et d’Art à Luxembourg (MNHA) Michel Polfer raconte s’être aussi vu proposer la collection par le couple Toporovski. Une offre que le directeur a préféré refuser. « Je ne suis pas spécialiste de l’art russe, mais j’avais des doutes et je n’ai pas voulu prendre de risques. Quand j’ai demandé à Igor Toporovski comment ces œuvres étaient sorties de Russie, il s’est contenté de me dire qu’il était haut placé et avait l’autorisation du président Poutine », rapporte M. Polfer.

Selon lui, dans le milieu de l’art, tout le monde sait que beaucoup d’œuvres de l’avant-garde russe posent question. Michel Polfer a également été surpris qu’une une collection aussi exceptionnelle soit offerte à un musée comme le sien ou à celui de Gand. « Quand une telle collection apparaît, c’est le scoop de l’année. Les grands musées, tels que le Moma ou le musée Paul Getty à New York, se battent pour les obtenir », commente-t-il.

Coffre avec des peintures, attribué à Kasimir Malevich. Crédits : fournie par Konstantin Akinsha
Coffre avec des peintures, attribué à Kasimir Malevich. Crédits : fournie par Konstantin Akinsha

Dans la presse flamande, l’incompréhension règne. Pour l’éditorialiste de De Standaard Karel Verhoeven, il est difficile d’imaginer qu’un musée de ce calibre n’ait pas vu le piège quand il a reçu cette offre du collectionneur russe. « Pour un musée qui est censé conserver et sélectionner avec soin, il n’y a pas d’erreur plus grave que de laisser planer le doute sur le vrai et le faux », estime-t-il.

Mais l’enjeu dépasse les 26 pièces exposées au MSK Gent. Le couple Toporovski se prépare à ouvrir, en 2020, un musée privé, à Jette, près de Bruxelles, dans l’ancien château de Dieleghem. Une centaine d’œuvres leur appartenant y seraient présentées.

L’essentiel de ces œuvres devraient également faire partie d’une autre exposition, programmée au musée de Gand pour la fin 2018 dans le but, selon la directrice du musée Catherine de Zegher, de… « réécrire l’histoire de l’avant-garde russe ».

Manon Masset

Dernières nouvelles de la Russie

International

Charles Michel à Moscou : la Belgique intermédiaire entre l’UE et la Russie ?

Le Premier ministre belge Charles Michel a clôturé mercredi 31 janvier une visite de trois jours à Moscou. L’occasion pour lui de briser la glace avec les dirigeants russes.

1 février 2018
En régions

Moscou – Vladivostok en transsibérien : le carnet de voyage de Katia Gouchina

En s'inspirant de ses propres expériences mais aussi de celles de sa famille et de ses amis, la jeune fille de 19 ans, étudiante en design à Moscou, a illustré la vie quotidienne à bord de ce célèbre train, qui voyage pendant une semaine pour traverser le plus grand pays du monde.

26 janvier 2018
Société

Patinage artistique : la nouvelle reine Alina Zaguitova

En remportant neuf médailles, les Russes ont largement dominé les championnats d’Europe. Parmi les stars, la jeune patineuse Alina Zaguitova qui s’est illustrée en remportant, à seulement 15 ans, la médaille d’or.

26 janvier 2018