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L’apocalypse de notre temps. Que lire sur la révolution de 1917 ?

Les festins en littérature – les Français, gourmands et gourmets, connaissent. Mais la littérature russe regorge elle aussi de repas ‒ pantagruéliques ou plus modestes. Dans sa nouvelle chronique pour Le Courrier de Russie, Anne Coldefy-Faucard, éditrice et traductrice de Gogol et Sorokine, s’attachera, deux fois par mois, à un livre particulier. Elle y traquera tout ce qui concerne la nourriture, en donnant éventuellement des recettes. Le lecteur trouvera ainsi à s’y nourrir à la fois l’âme et le corps !

Entre 1917 et 1919, Vassili Rozanov (1856-1919), philosophe, écrivain, rédige, partout où il le peut, y compris sur les semelles de bois de ses chaussures quand la pénurie de papier se fait par trop sentir, des notes et pensées. Ses amis les rassembleront après sa mort et, sous le titre L’apocalypse de notre temps*, les feront paraître en 1922, à Berlin.

Vassili Rozanov. Crédits : Image d'archives
Vassili Rozanov, auteur de L’apocalypse de notre temps. Crédits : Image d’archives

Le lecteur aura d’ores et déjà compris que cette première chronique – centenaire de la révolution russe oblige – ne le fera guère saliver et ne comptera pas parmi les plus jubilatoires.

Depuis 1916, la pénurie alimentaire s’installe, en effet, dans le pays et, après Octobre 1917, l’approvisionnement devient catastrophique. Le pain lui-même est rationné.

Maxime Gorki, qui constate le dénuement de ses camarades écrivains, traducteurs, éditeurs, persuade les nouvelles autorités, dès la fin de 1917, de lui donner les moyens de réaliser un très ambitieux projet : créer les éditions de la Littérature mondiale, avec pour objectif de traduire en russe les plus grandes œuvres de la littérature de tous les pays. Il obtient ainsi des rations alimentaires pour tous ses collaborateurs.

Maxime Gorki. Crédits : Image d'archives
Maxime Gorki. Crédits : Image d’archives

Antibolchevique déclaré, Vassili Rozanov, refuse pour sa part la moindre aide du pouvoir. On ne peut que saluer la rare cohérence de ses convictions. Il va toutefois souffrir terriblement de la faim qui jouera un rôle non négligeable dans son décès au cours de la douloureuse année 1919.
Au milieu des pensées de Rozanov sur les origines de la révolution, les religions, la culture, les Juifs, la figure du Christ, on trouve cette courte note intitulée « Quotidien » :

« Des petits pains, des petits pains,
Du pain blanc…
Un peu de viande aussi, on aimerait bien. »

Une autre note, datée du 12 août 1918, évoque le prix scandaleux des pommes de terre et se conclut de la façon suivante :

« Les pauvres meurent. Les riches ont à peine la force de se maintenir. »

Et lorsqu’on interroge Rozanov sur ce qui lui paraît la tâche la plus importante à effectuer en ces temps de gigantesques bouleversements, il répond :

« Cueillir des baies pendant l’été et faire des confitures
pour les manger au cours de l’hiver en buvant du thé. »

Il y a là toute la distance et la dérision de l’homme qui ne s’en laisse pas conter et se refuse à adhérer aux utopies qu’il pressent grosses de catastrophes.

*Vassili Rozanov, L’apocalypse de notre temps, traduction de Jacques Michaut, L’Âge
d’Homme, Lausanne, 1976.

Quatre autres livres à lire absolument sur la révolution russe et ses suites
Michel Heller, Aleksandr Nekrich, L’utopie au pouvoir. Histoire de l’URSS de 1917 à nos jours, Calmann-Lévy, Paris, 1982
Une somme sur la révolution russe, ses origines, ses conséquences, avec – une fois n’est pas coutume alors que c’est essentiel – de nombreuses références à la littérature russe contemporaine, qui permettent de mieux comprendre les enjeux des événements de 1917.
Michel Heller, La machine et les rouages : la formation de l’homme soviétique, Calmann-Lévy, Paris, 1985
Comment, dès Octobre 1917, le nouveau pouvoir lance un processus de refonte du « matériau humain ». Comment les autorités s’attachent à créer « l’homme nouveau », à transformer les individus en rouages assurant le bon fonctionnement de la machine soviétique.
Alexandre Soljénitsyne, La Roue rouge : « Août 14 », « Novembre 16 », « Mars 17 » (4 volumes), « Avril 17 » (2 volumes), Fayard, Paris, 1983, 1985, 1993, 1998, 2001, 2009, 2017
Jour après jour, méthodiquement, mêlant documents historiques et personnages de fiction, l’écrivain plonge le lecteur dans la tourmente de Février-Avril 1917. Tour à tour, il évoque les espoirs suscités par la révolution de Février qui fait de la Russie une république, mais aussi les violences, le désordre qui s’installe au fil des mois, le Soviet qui impose peu à peu son pouvoir, le retour de Lénine, annonciateur du coup d’État d’Octobre.
Iouri Annenkov, La révolution derrière la porte, Lieu commun, Paris, 1978 (repris par les éditions Quai Voltaire, Paris, 1994). Nouvelle édition à paraître aux éditions Verdier, Lagrasse, 2018.
Peintre, Iouri Annenkov adhère au pouvoir bolchevique et est chargé de réaliser les portraits officiels des nouveaux dirigeants, notamment de Lénine et Trotski. Il met également en scène les premiers spectacles de masse en décors naturels, tels qu’un remake de la prise du Palais d’Hiver en 1920, auquel participent des milliers d’acteurs et de figurants. Dans ce roman très autobiographique, il relate, avec beaucoup de distance et d’ironie, l’évolution de la Russie entre 1900 et 1925.

Anne Coldefy-Faucard

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