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La nuit de noces, scène du film Matilda. Crédits : Rockfilm

Matilda : le film de la discorde

Matilda, film du réalisateur russe Alexeï Outchitel racontant l’histoire d’amour entre la danseuse Mathilde Kschessinska et le futur tsar Nicolas II, a commencé à diviser la société russe bien avant sa sortie, prévue en octobre prochain. Certaines organisations en exigent le retrait, et le débat implique de nombreuses personnalités politiques et religieuses. Décryptage.

La nuit de noces, scène du film Matilda. Crédits : Rockfilms
La nuit de noces, scène du film Matilda. Crédits : Rock Films

De quoi parle Matilda ?

Matilda est un biopic sur Mathilde Kschessinska, célèbre ballerine des théâtres impériaux russes. En 1890, à 18 ans, elle intègre la troupe du théâtre Mariinsky. Si la danseuse a interprété de nombreux rôles mémorables et ouvert sa propre école de danse, elle a marqué l’histoire aussi du fait de ses relations complexes avec la famille Romanov. Ses mémoires mentionnent notamment, au début des années 1890, sa relation avec le tsarévitch Nicolas (qui deviendra l’empereur Nicolas II). L’histoire prend toutefois fin après les fiançailles de Nicolas, en 1894. Mathilde mourra à Paris en 1971, à l’âge de 99 ans.

Son arrière-petit-fils, Konstantin Sevenard, dont parle le film d’Alexeï Outchitel, a pourtant affirmé, dans une interview pour Kp.ru, que la ballerine et Nicolas II ont eu une fille en 1911. « L’empereur est resté proche de Mathilde Kschessinska, c’est un fait avéré », souligne-t-il.

Que sait-on sur le film ?

Le tournage de Matilda, lancé en 2014, n’est pas passé inaperçu. La scène de couronnement du dernier empereur russe, par exemple, a nécessité de reproduire entièrement l’intérieur de la cathédrale de la Dormition du Kremlin. Le film relate des faits historiques réels, tels l’accident de train de Borki, le couronnement du tsar ou la tragédie de Khodynka, à Moscou.

La scène du couronnement de Nicolas II, extrait du film. Crédits : Rock Films.
La scène du couronnement de Nicolas II, extrait du film. Crédits : Rock Films.

Les rôles principaux sont tenus par l’acteur allemand Lars Eidinger, l’actrice polonaise Michalina Olszańska et l’actrice lituanienne Ingeborga Dapkūnaitė. Certaines scènes ont exigé la participation de plus de 2 000 comédiens. Le budget du film s’élève à 25 millions de dollars, dont la majorité a servi aux décors et aux costumes.
Le scénariste est l’écrivain Alexandre Terekhov, lauréat du prix Bestseller national en 2012.

D’après son réalisateur, Matilda devrait concourir pour le prochain Oscar du meilleur film étranger.

Comment la polémique est-elle née ?

En avril 2016, le studio de production Rock Films publie la bande-annonce officielle de Matilda, qui présente le film comme « le blockbuster historique de l’année » :

 

Dès le mois de juillet suivant, une pétition apparaît sur le site Change.org, exigeant l’interdiction de la diffusion.

« La cohabitation entre des tsars russes et des ballerines n’a jamais été confirmée par les historiens, écrivent les auteurs de la pétition, adressée au patriarche Cyrille de Moscou et au ministère russe de la culture. Ce film présente la Russie comme un pays d’ivrognes et de fornicateurs, ce qui est également un mensonge. On y voit des scènes de lit avec Nicolas II et Mathilde, qui montrent le tsar comme un débauché adultère, rancunier et cruel. » En deux semaines, le texte recueille plus de 10 000 signatures. Ce même été, des religieux manifestent contre le film dans plusieurs villes de Russie, à l’initiative du mouvement orthodoxe Tsarski Krest (Croix impériale).

Pourquoi Matilda « offense-t-il les sentiments des croyants » ?

Le 2 novembre 2016, Natalia Poklonskaïa, députée à la Douma et ancienne procureure de Crimée, demande au procureur général de Russie, Iouri Tchaïka, de contrôler le contenu du film. La députée affirme adresser cette demande après avoir reçu des plaintes de l’association Tsarski Krest et de particuliers offensés par le film. À l’en croire, ces plaintes parlaient notamment de « provocation antirusse et antireligieuse dans la sphère culturelle », de « menace à la sécurité nationale », de « réécriture mensongère de l’histoire », d’« offense aux sentiments religieux des croyants » et de « diffamation ». Natalia Poklonskaïa commente sa démarche, dans son blog, sous le titre : « Le souverain Nicolas II n’a pas besoin de protection : Dieu Lui-même l’a glorifié » : « J’estime de mon devoir de lire ces messages et d’y réagir. On peut aussi trahir Dieu par le silence », écrit-elle sur sur LiveJournal.

Natalia Poklonskaïa a une relation particulière avec Nicolas II. En 2015, elle commandait une série de portraits de la famille impériale pour le palais de Livadia, en Crimée, et, l’année suivante, elle participait à l’action Régiment immortel en brandissant une icône de Nicolas II. Elle est aussi l’une des initiatrices de l’installation d’un buste de l’empereur auprès du bâtiment du Parquet de la république de Crimée, à Simferopol.

Quelle a été la réponse de l’Église orthodoxe russe aux croyants ?

Si l’Église orthodoxe n’a pas demandé officiellement l’interdiction du film, de très nombreuses figures religieuses l’ont vivement critiqué. L’évêque Tikhon d’Egorievsk, membre du Conseil présidentiel pour la culture et l’art, a notamment dénoncé une « diffamation contre des personnages réels » dans une interview accordée à Kp.ru, tout en admettant qu’exiger l’interdiction du film serait une idée « absolument erronée et menant à l’impasse ».

Pourquoi la personnalité de Nicolas II est-elle si importante pour les croyants ?

Le 20 août 2000, Nicolas II, qui a abdiqué au cours de la révolution de Février 1917 puis été assassiné par les bolcheviks en juillet 1918, a été canonisé par l’Église orthodoxe russe en tant que « victime de la Passion ». En 1981, il avait été reconnu martyr par l’Église orthodoxe russe à l’étranger. La famille du tsar, exécutée avec lui, s’est également vu attribuer le statut de victime de la Passion, traditionnellement accordé par l’Église orthodoxe russe aux princes et souverains russes qui, à l’image du Christ, ont subi avec résignation des souffrances physiques ou morales ou ont été tués pour des raisons politiques.

Nicolas II, incarné par Lars Eidinger. Crédits : Rock Films.
Nicolas II, incarné par Lars Eidinger. Crédits : Rock Films.

Comment les autorités russes ont-elles réagi ?

Suite à la demande de Natalia Poklonskaïa, le Parquet russe visionne la bande-annonce de Matilda, mais n’y constate aucune infraction. Dmitri Peskov, le porte-parole du président, souligne pour sa part que le film n’est pas terminé : « Nous ne sommes pas en mesure de faire part de la position du Kremlin parce que le film n’existe pas encore. Il n’est pas prêt. Voilà pourquoi, malheureusement, nous n’avons pas la possibilité de nous en faire une opinion », déclare-t-il en novembre 2016, cité par Interfax.

Le 24 janvier 2017, le ministre russe de la culture, Vladimir Medinski, rencontre Alexeï Outchitel. « Le ministre a demandé la plus large diffusion possible de Matilda, afin que le film entre dans le domaine public », déclare le réalisateur par la suite, cité par TASS.

La première, initialement prévue pour le 30 mars, est toutefois reportée au mois d’octobre.

Pourquoi la polémique ne s’est-elle pas arrêtée là ?

Ce même 24 janvier, Pavel Pojigaïlo, président du Conseil social auprès du ministère russe de la culture, affirme avoir reçu un nombre considérable de lettres de particuliers réclamant l’interdiction de diffusion de Matilda et demande une réaction rapide des autorités afin que le mécontentement « ne se propage pas dans la rue ».

Le 30 janvier, Natalia Poklonskaïa rejette, sur son blog, les conclusions du Parquet après le visionnage de la bande-annonce et insiste pour que le scénario et le financement du film soient également soumis à un contrôle. « Il est inadmissible que soit diffusé un film déformant à dessein des faits historiques et visant à discréditer, diffamer et tourner en ridicule un des saints les plus respectés de notre Église : le tsar Nicolas II », s’emporte-t-elle. La députée exige en outre que le réalisateur soit poursuivi en justice, invoquant le droit à « l’inviolabilité de la vie privée » du tsar. Plusieurs organisations religieuses et civiles la soutiennent.

Le 31 janvier, l’organisation État chrétien – Sainte Russie menace par écrit les directeurs de cinémas du pays en leur demandant de refuser de diffuser Matilda. « Si le film Matilda sort, peut-on lire dans cette lettre, publiée par la chaîne NTV, les cinémas brûleront et des personnes pourraient même souffrir. »

L’Église orthodoxe russe s’empresse de se désolidariser de ces militants, qualifiant ces menaces d’inadmissibles.

Comment la polémique s’est-elle poursuivie ?

En avril 2017, sans attendre la réponse du Parquet à sa deuxième demande, Natalia Poklonskaïa réunit une commission d’experts et d’historiens, qui examinent les bandes-annonces et le scénario présenté par la production au ministère de la culture en vue de bénéficier d’un financement public. Selon la députée, citée par RIA Novosti, cette commission conclut que le personnage dépeint dans Matilda ne correspond pas à la personnalité réelle de l’empereur Nicolas II.

Mme Poklonskaïa envoie les résultats de cette expertise au Parquet en exigeant l’interdiction du film.

Quelle a été la réaction des autorités cette fois-ci ?

Le 15 juin, pendant la ligne directe de Vladimir Poutine, l’acteur Sergueï Bezroukov aborde le sujet, en demandant au président pourquoi certains tentent d’interdire la diffusion d’un film que personne n’a encore vu.

« Notre pays est grand, complexe et peuplé d’une multitude d’habitants aux opinions très diverses. De nombreux films ont déjà été réalisés sur la famille impériale. […] Beaucoup sont, selon moi, plus sévères que celui d’Alexeï Outchitel. Je respecte cet homme pour son patriotisme et son talent », répond le président.

Le président Poutine lors de sa "ligne directe", retransmise à la télévision. Crédits : Kremlin.ru
Le président Poutine lors de sa « ligne directe », retransmise à la télévision. Crédits : Kremlin.ru

Le feu vert de Poutine ne suffit-il pas à clore le débat ?

Le 16 juin, le dirigeant tchétchène Ramzan Kadyrov adresse une lettre ouverte au ministre russe de la culture, pour demander que la diffusion de Matilda soit interdite dans la république de Tchétchénie. « Des dizaines de milliers de personnes de confessions différentes demandent de ne pas diffuser ce film, qui raille délibérément les sentiments religieux des croyants et profane l’histoire sacrée et séculaire des peuples de Russie », dénonce le président tchétchène. La république du Daghestan soutient la position de Kadyrov. Plus tard, sur sa page Instagram, le dirigeant tchétchène affirme qu’il n’est même pas nécessaire d’interdire le film dans la république, puisque les habitants n’iront de toute façon pas le voir.

Les représentants de l’unique cinéma de la république d’Ingouchie annoncent qu’ils refuseront de diffuser Matilda en raison de scènes offensant les sentiments religieux des croyants.

Le réalisateur finit par demander à Iouri Tchaïka sa protection pour lui, l’équipe de tournage et les distributeurs du film, contre les diverses menaces proférées contre eux et la diffamation. Près de 50 professionnels signent une lettre ouverte de soutien à Matilda.

Matilda sortira-t-il ?

Le 10 août, la diffusion est officiellement autorisée sur tout le territoire russe, à condition que les images portent la mention « Interdit aux moins de 16 ans ». Le porte-parole du ministère de la culture, Viatcheslav Telnov, précise toutefois, dans une interview accordée au journal Vedomosti, que les organes exécutifs locaux pourront décider de façon autonome d’admettre ou non la diffusion dans leurs régions, « en se basant sur les traditions et coutumes des peuples vivant sur ces territoires ».

La première de Matilda doit avoir lieu le 23 octobre au théâtre Mariinsky, à Saint-Pétersbourg, et le 24 octobre au cinéma Oktiabr, à Moscou.

Rusina Shikhatova

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  1. Pourquoi OFFENSER la mémoire d’un Dirigeant, qui n’a pas d’ÉGAL dans le monde depuis sa canonisation. Quelque soient les faits exprimés dans la vie de ce Monsieur, sans preuve pour autant, lui reviennent de droit et de manière inaliénable, à sa succession.
    Laissons REPOSER EN PAIX, la beauté de ces âmes, qui ont OEUVRÉ à la Défense et à la Grandeur de la Sainte Nation Russe.
    La CUPIDITÉ MÈNE AUX EXTRÊMES et il est SAGE, que des associations culturelles ou autre politique, DÉFENDENT LE DROIT AU RESPECT DES ANCIENS ET DE LEUR MÉMOIRE.
    Des VERROUS ADMINISTRATIFS, le cas échéant devraient exister à cette fin et mettre un terme à toute exploitation POLÉMIQUE dont, de réels soupçons de nuisance politique et autre ne peuvent être écartés.

  2. Nicolas II a été une nullité puisqu’il a perdu le trône. Lorsqu’il était prisonnier avant les bolchéviks il disait « Kerenski est un excellent premier ministre ». Il aurait pu s’en rendre compte avant.
    Quant à ce film, en quoi offense-t-il les croyants orthodoxes ? et les musulmans qui ne sont pas concernés ?

  3. Madame, vous n’avez pas eu la chance comme moi de connaître cette et adorable dame que fut la grande Ksechinskaia. Vous avez avez à votre disposition ses mémoires et surtout l’excellent livre de l’historien Robert Massie pour comprendre comment, elle a au contraire renoncé à toute idée de pouvoir (dont elle n’avait que faire). De bonnes lectures vous éviteront, une prochaine fois d’insulter la mémoire de personnes dont vous ne connaissez rien. Sinon par ce genre de films idiots. En ce qui concerne la vulgarité et la petitesse de votre language, je ne sais quel conseil vous donner que cela ne vous embellit pas.

  4. « Cette adorable dame » avait des relations sexuelles avec trois Romanoffs et deux enfants illégitimes. C’est le comble de la vulgarité. Les mémoires de « cette adorable dame » sont ridicules, d’une banalité extraordinaire. Elle n’avait pas beaucoup à dire.

  5. Dans la presse anglaise un point de vue réaliste:
    « As the Russian Empire was falling apart, a tiny ballerina caused scandal, heartbreak, and intrigue among the royal family. Kschessinska played mistress to at least four aristocratic men who controlled the crumbling Romanov dynasty, including Russia’s last Tsar, Nicholas II. Rising from poverty, Kschessinska lived a life of mind-boggling luxury during a time of monumental despair and chaos. Despite her relentless ambition, she never got what she really wanted. Although her son certainly had Romanov blood, his paternity remained in dispute—and her dream to become mother of the Tsar would never be realized—due to revolution, murder, and unrequited love. »

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