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Shamray Basse Guitare

Shamray, la guitare du grand pays

Digne héritière de la guitare électrique made in USSR, la marque Shamray continue, depuis près de 20 ans, à faire perdurer la tradition malgré les invasions étrangères successives. Le Courrier de Russie s’est rendu dans sa lutherie, à Moscou.

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Différents modèles de guitares Shamray. Crédits : VK

Un long couloir froid. Puis une porte, semblable aux centaines d’autres qu’abrite l’ancien bâtiment de la centrale électrique Elektrozavodskaïa, à Moscou, devenue, ces dernières années, une pépinière de petites entreprises en tous genres.

Derrière la porte, une dizaine d’hommes travaillent les contours de jeunes demoiselles, dans d’étroits boxes, occupant en pagaille le peu d’espace de l’atelier. Allongées sous ces doigts affairés, ces guitares et basses électriques ont l’air tranquilles, reposées. Elles sont chez elles. Et elles sont partout. Ici, la Guitare est maîtresse des lieux. Suspendue au milieu de l’atelier ou le long des murs, au-dessus de la tête des luthiers, elle veille au bon déroulement des opérations de naissance, gommage, chirurgie et lifting.

Shamray Guitares Atelier
La production artisanale des guitares Shamray permet à chaque client de customiser son instrument de A à Z. Crédits : Thomas Gras/LCDR
Shamray Guitares Atelier
Atelier de Shamray à Moscou. Crédits : Thomas Gras/LCDR

« Nous aimons travailler au milieu de ces guitares, c’est la raison même de notre présence ici. Nous les réparons, les choisissons, les chouchoutons… », explique Sergueï, 30 ans, luthier-musicien passionné, occupé à peaufiner la peinture d’une basse.

Près de lui, soigneusement rangées, une série de guitares attendent patiemment leur tour. Certaines, au design farfelu, sont signées Shamray, d’autres, plus classiques, portent l’écusson de grandes familles américaines ou japonaises. Il y a encore quelques années, la marque russe aurait orné la quasi-totalité des modèles de son atelier. Mais l’arrivée massive des guitares asiatiques sur le marché, à l’aube des années 2010, a contraint le luthier à accepter la cohabitation.

« C’est juste impossible de s’aligner sur les prix asiatiques…, déplore Vladimir Lavrentiev, directeur de Shamray Guitars, dans les lieux depuis toujours. C’est pourquoi la réparation et l’entretien occupent aujourd’hui une bonne part de notre activité, afin de maintenir la tête hors de l’eau ! Il faut dire que la Russie possède désormais de très nombreux instruments à entretenir ! »

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Sergueï travaille pour Shamray depuis 2010. Crédits : Thomas Gras/LCDR
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Luthier montant des nouveaux micros sur une guitare dans l’atelier de Shamray, à Moscou. Crédits : Thomas Gras/LCDR

À l’origine, paradoxalement, c’est le déficit criant d’instruments dans le pays qui avait poussé cette bande de jeunes musiciens à se lancer dans la fabrication de « grattes ».

Custom Shop

On pourrait faire remonter l’histoire de Shamray à l’année 1988, avec la création, par le luthier soviétique Evgueni Bereza, de la « première unité professionnelle » russe de production de guitares électriques dans la région de Moscou : Russtone.

La marque, qui employait à l’époque une trentaine de personnes, a connu une forte popularité jusqu’au milieu des années 1990, surfant sur le manque de guitares électriques de qualité et abordables dans le pays. À l’époque, toutes les stars jouaient sur ces guitares : d’Aria à Korrozia Metalla en passant par NKD ou Nikola Zimni. « À l’époque soviétique, il y avait une assez bonne école de luthiers de guitares acoustiques, qui faisaient leur travail avec amour. Mais ce n’était pas le cas de leurs compères experts en instruments électriques, qu’il était difficile d’appeler des guitares… », commente Vladimir Lavrentiev.

shamray Lavrentiev
Vladimir Lavrentiev. Crédits : Thomas Gras/LCDR

Attiré, pour toutes ces raisons, par la marque Russtone, un jeune homme répondant au nom d’Alexandre Shamray se présente à l’usine en 1993, accompagné des membres de son groupe de musique. Ils veulent des guitares et de l’argent. Russtone les embauche – et la vraie histoire de Shamray Guitars commence.

« À son arrivée, Alexandre ne savait rien faire. Il a commencé en bas de l’échelle, puis a grimpé les échelons jusqu’à devenir copropriétaire de la marque », raconte Vladimir, dont le frère a intégré Russtone en même temps que Shamray.

À partir de 1995, la compagnie entre dans une période de turbulences, essuyant un incendie et des problèmes financiers liés à l’arrivée en Russie d’un nombre croissant de concurrents. La production diminue et, en 1998, Alexandre Shamray décide de prendre le large, avec d’autres luthiers, afin de créer sa propre marque.

La petite équipe, au départ engagée dans une production de modèles en série, fait rapidement machine arrière. « Le marché avait changé : une vague de guitares coréennes pas chères avait déferlé sur le pays. Nous ne pouvions tout simplement pas produire aussi bon marché. Et puis, les luthiers sont des personnalités artistiques, on a du mal à s’adapter au principe de la production en série », poursuit Vladimir, qui a rejoint l’atelier en 1999.

Shamray Guitares Atelier
À l’image des produits de la maque, l’atelier est authentique et chaleureux. Crédits : Thomas Gras/LCDR

Shamray décide donc de passer à un modèle de développement plus artisanal et prestigieux, en proposant notamment des guitares sur mesure. Les clients peuvent désormais construire leur instrument de A à Z, ou le customiser, afin de contourner les grandes marques onéreuses. « Ça marchait bien. On pouvait se permettre de proposer des prix assez bas : alors qu’une Stratocaster Fender américaine coûtait 1 000 dollars, nous pouvions fabriquer une gratte relativement proche pour la moitié. Les commandes arrivaient en masse, nous produisions entre 10 et 15 guitares par mois », se souvient le directeur.

En 2000, Shamray se lance à l’assaut du marché international. Prises en charge par un revendeur américain, les guitares made in Russia se retrouvent rapidement un peu partout en Europe et aux États-Unis. « On en a vendu beaucoup. Les gens aimaient l’idée qu’il s’agissait de guitares russes… Je pense que cette tendance est toujours d’actualité, d’ailleurs », se félicite Vladimir Lavrentiev.

Un business d’amour

Depuis lors, Shamray a connu plusieurs évolutions majeures. En 2009, le « créateur » Alexandre a quitté l’entreprise pour se lancer dans la vente en ligne. Parallèlement, l’équipe a dû s’adapter aux changements rapides survenus sur un marché des instruments de musique secoué par une véritable guerre à qui vendra le moins cher. Aujourd’hui, dans ses deux magasins moscovites, la marque vend, outre ses modèles maison, toutes sortes d’instruments et accessoires pour guitares, basses et batteries. Quant à l’aspect lutherie, qui consistait principalement à améliorer les instruments, il a peu à peu cédé la place au département « entretien ».

« Nous travaillons avec ceux qui veulent créer des guitares uniques : apparence, micros, son, bois… C’était une niche libre que nous avons prise, mais c’est aussi une niche qui rapporte moins que d’autres, sachant que la commande moyenne s’élève à 100 000 roubles. C’est cher : vous pouvez acheter plusieurs instruments basiques à ce prix-là. De fait, nos commandes ont diminué – aujourd’hui, nous produisons environ cinq guitares par mois », concède Vladimir.

Même les guitaristes les plus excentriques trouvent leur bonheur chez Shamray

Si la Russie compte aujourd’hui plusieurs dizaines de luthiers et petits producteurs de guitares électriques, rares sont ceux qui dépassent les cinq employés. En revanche, le pays ne possède aucune production en série de masse. Et, à en croire Vladimir, ce n’est pas pour demain. « Personne ne veut le faire, ça ne peut pas rapporter. La musique est un business étrange, qui ne vit que parce que des gens sont passionnés… Ce n’est pas une affaire juteuse ! », conclut-il, dépoussiérant, d’un geste de la main, une guitare en présentation depuis trop longtemps.

Thomas Gras

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