Perm-36 : entre réflexion et reflet

Avec le soutien du Courrier de Russie


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Perm-36 est l’un des plus célèbres goulags soviétiques. C’est aussi le titre du dernier documentaire de Sergueï Katchkine, 43 ans, qui s’est penché sur l’histoire du camp et de ses prisonniers. Partenaire du film, Le Courrier de Russie s’est entretenu avec le réalisateur russe sur la nécessité de parler de ce thème aujourd’hui.

Perm 36 film
Affiche du film Perm-36 Réflexion.

Le Courrier de Russie: Pourquoi avoir ressorti ce vieux dossier du goulag? Et pourquoi Perm-36?

Sergueï Katchkine : Je suis originaire de Perm. Perm-36 est devenu un musée au milieu des années 1990. C’est un vrai vestige, en ce sens que le bâtiment principal date de l’époque stalinienne. Chacune de mes visites dans ce lieu me plongeait un peu plus dans le sujet. Les conditions de vie des prisonniers, les tortures… et pas seulement sous Staline mais jusqu’à la fin des années 1980. J’étais touché au plus profond de moi. Quand tu vis aussi près d’un tel endroit, tu ne peux pas rester insensible. Et, en 2011, j’ai décidé de creuser le thème pour de bon, de savoir qui étaient ces prisonniers, de parler aux survivants avant qu’il ne soit trop tard. C’est comme cela qu’est né Perm-36, Réflexion.

LCDR: Le tournage a duré cinq ans. Entre-temps, le musée a changé de direction et son festival Pilorama, que tu mets largement en avant, a été annulé. Pour autant, le film n’aurait pu sortir à un meilleur moment. L’année 2016 a été riche en discussions autour des répressions staliniennes, entre les tentatives de construction de statues de Staline et l’histoire de Denis Karagodine, qui est parvenu à identifier tous les responsables de l’exécution de son arrière-grand-père, en 1938.

S.K. : Non seulement le thème est toujours d’actualité en Russie, mais l’intérêt, me semble-t-il, n’a cessé de grandir au cours des cinq dernières années. Le sujet divise toujours autant la société car beaucoup de gens, dont les grands-pères ou les arrière-grands-pères ont été emprisonnés dans ces camps, éprouvent de la frustration à voir que la page n’a pas été tournée, qu’on n’y a pas mis de point final. Il n’est pas établi une fois pour toutes que les répressions staliniennes étaient quelque chose de mal. Des gens continuent de vouloir ériger des monuments à Staline, comme vous le disiez. Les communistes défilent en brandissant son portrait le 1er mai… C’est incroyable lorsque l’on pense aux dizaines de millions de morts de cette époque.

LCDR: Les partisans de Staline te répondront qu’il a tout de même gagné la guerre…

S.K. : C’est un gros problème que Staline soit considéré comme le vainqueur de la guerre, car ce n’est pas lui qui l’a gagnée. C’est le peuple, ce sont les gens, qui ont tout donné. La nouvelle génération de communistes ne fait que répéter le passé sans rien proposer de nouveau. Les principaux détracteurs du musée Perm-36 – le parti communiste et le mouvement nationaliste Sout’ Vremeni – utilisent la symbolique communiste pour tout simplement alimenter le mythe soviétique, celui d’un pays fort, dont on peut être fier. Ils se fichent de l’idéologie communiste ou socialiste.

LCDR: Que faire? Faut-il continuer d’en parler ou ranger peu à peu le sujet au placard?

S.K. : Il faut davantage de discussions sur le sujet. C’est ce que je fais dans mon film. Je n’appelle personne à admirer ou condamner les communistes, je ne renie pas l’URSS ; simplement, je propose au spectateur de réfléchir, j’essaie de montrer que l’histoire doit être connue et respectée. Il faut tirer au clair ces événements tragiques, en prendre conscience, les accepter et ne surtout pas les oublier. C’est aussi pour cela que le musée Perm-36 doit exister.

LCDR: Début 2017, tu as présenté ton film à Moscou, mais aussi à Perm et Ekaterinbourg. Les projections ne se sont pas toujours déroulées sans encombre…

S.K. : Au centre Eltsine, à Ekaterinbourg, une dizaine de manifestants protestaient à cent mètres de l’entrée, tenus à l’écart par la police et la sécurité. Ils portaient des pancartes qui m’accusaient de réhabiliter le fascisme, parce que mon film ne parle pas des nationalistes ukrainiens qui ont été détenus dans le camp. À ces gens, je réponds toujours que ce n’est pas le thème de mon documentaire. Bien sûr qu’il y avait aussi des criminels et des nationalistes à Perm-36 mais ce qui m’intéresse, ce sont les prisonniers politiques. Les gens qui, comme mes trois personnages principaux, voulaient seulement vivre différemment et demandaient plus de liberté. À Perm, un homme m’a reproché de faire l’apologie des dissidents alors que son village, qui vivait bien à l’époque soviétique, se meurt aujourd’hui. Il faut aussi comprendre ces gens. La vie est difficile dans les campagnes. L’URSS offrait une vraie stabilité. Certaines personnes sont perdues aujourd’hui. Mais tout n’était pas bon pour autant en Union soviétique.

Perm-36 Sergueï Katchkine
Sergueï Katchkine lors de la première à Perm. Crédits : Perm-36

LCDR: Pourquoi le musée a-t-il soudain subi de fortes pressions de la part de l’administration régionale en 2014, au point de perdre sa direction? [Voir encadré]

S.K. : Le gouverneur a changé. Dès son arrivée à la tête de la région en 2013, Viktor Bassarguine a demandé au festival Pilorama, organisé par Perm-36, d’annuler l’intervention de plusieurs participants, dont le chercheur Evgueni Sapiro, le politologue Gleb Pavlovski et le maire de Ekaterinbourg Evgueni Roïzman – tous des figures de l’opposition russe. Pilorama a toujours été un îlot de liberté, où se mêlaient des milliers de gens aux idées politiques différentes. Les responsables du musée n’ont d’ailleurs jamais caché leurs positions antisoviétiques. Et ils ont refusé de céder à la demande du gouverneur. Résultat : ce dernier, sous prétexte qu’il ne pouvait pas assurer la sécurité de l’événement, l’a fait annuler. Et dès l’année suivante, il s’est débarrassé, de la même façon, de la direction du musée elle-même, qui refusait de faire des concessions.

LCDR: Qu’est-ce qui a changé à Perm-36 depuis le changement de direction?

S.K. : La partie du musée consacrée aux répressions politiques est fermée. Perm-36 devait devenir un centre d’étude du totalitarisme et accueillir des chercheurs étrangers, notamment des Allemands. Il devait aussi intégrer un réseau fédéral de musées consacrés à la mémoire des répressions politiques avec Moscou et Saint-Pétersbourg. De l’argent allait lui être attribué pour sa modernisation. Mais tout cela n’a pas eu lieu. À la place, la nouvelle direction a l’intention d’organiser des balades à cheval sur le territoire du musée afin d’attirer du monde… Du vrai cynisme ! Une preuve – au mieux – que les nouveaux responsables n’ont pas tout à fait compris le sens du lieu.

Perm-36 en quelques dates

1946 :

Création du camp de travail correctionnel ITK-6, partie intégrante du Goulag.

1972 :

Transformation du camp en colonie pénitentiaire ITK-36, alias Perm-36, pour les prisonniers politiques.

1988 :

Fermeture du camp.

1996 :

Ouverture du musée de l’histoire des répressions politiques Perm-36.

2001 :

Le musée devient une organisation à but non lucratif, dirigée par des défenseurs des droits de l’homme, tels Viktor Chmyrov, Arseni Roguinski, Sergueï Kovalev et Tatiana Koursina.

2012 :

Perm-36 devient un musée d’État.

2014 :

En mai, le ministre de la culture de Perm, Igor Gladnev, licencie la direction de Perm-36 sans explication et place à la tête du musée son adjointe, Natalia Semakova. Jusqu’alors, le musée accueillait 35 000 visiteurs par an.