Fanny Kaplan : un trio assassin

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Fanny Kaplan, ce sont trois filles et un son noise-rock à faire se retourner Lénine dans sa tombe. Le Courrier de Russie les a rencontrées. Réponses collectives et personnelles.

fanny kaplan
Le groupe Fanny Kaplan. Crédits : archives personnels

Le Courrier de Russie : Fanny Kaplan, un nom lourd de symboles. Auxquels vous rattachez-vous ? [Fanny Kaplan est une militante du Parti socialiste-révolutionnaire russe exécutée à Moscou, le 3 septembre 1918, pour avoir tenté d’assassiner Lénine.]

Fanny Kaplan : Notre rapport à ce nom ne cesse d’évoluer avec le temps. Si, au départ, le personnage de Fanny Kaplan – révolutionnaire, femme forte prête à aller jusqu’au bout pour ses idées – était primordial, désormais, nous poussons la réflexion plus loin. Quand le groupe a été créé, en 2013, la Russie était agitée par une vague de protestations contre le pouvoir et d’initiatives citoyennes. Aujourd’hui, ce soulèvement est au point mort : trop de gens se sont retrouvés derrière les barreaux ou ont disparu. Le moral de la population a pris un coup, l’abattement a pris le dessus. Les gens vivent leur vie dans leur coin en fermant les yeux sur la folie qui les entoure. Cette absurdité, ce mysticisme funèbre se retrouvent aussi dans le nom Fanny Kaplan, dont le mythe de la mort est pour nous une métaphore de la Russie.

LCDR : C’est-à-dire ?

Fanny Kaplan : On raconte qu’elle a été exécutée au bruit du moteur d’engins de travaux. Puis, les bourreaux ont jeté son corps dans un baril, qu’ils ont rempli d’essence, avant d’y mettre le feu. Cela sonne comme de la poésie noire mais, métaphoriquement, c’est très proche de la réalité dans laquelle nous vivons aujourd’hui.

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LCDR : Votre Fanny Kaplan cache deux sœurs : Lioussia et Karina, originaires d’Omsk, et Diana, une amie moscovite. Dans quelle mesure êtes-vous influencées par la tradition punk sibérienne ?

Lusia (chant, piano) : La grisaille de ce patelin sordide de Dostoïevski, l’air lourd des colonnes de fumée de son usine de pneus ont dessiné une image précise de la musique punk d’Omsk. La ville forme les gens, les gens font la musique et la musique dévoile la ville. Mais ce cercle, nous l’avons brisé en déménageant à Moscou.

LCDR : Votre dernier album – le deuxième – est sorti sur un label étranger. Pourquoi être allées voir ailleurs alors que les petits labels de qualité explosent en Russie ?

Diana (batterie) : Nous voulions collaborer avec des labels locaux, mais nous n’avons malheureusement pas trouvé de point de convergence avec eux. Nous avons donc décidé de chercher à l’étranger.

Lusia : En réalité, aujourd’hui, on n’a plus besoin d’être obsédé par la question des labels. Les musiciens ne se perdent plus, ils créent eux-mêmes leurs communautés, leurs labels, leurs lieux… et le font relativement bien. C’est super, d’ailleurs !

LCDR : Les groupes féminins de rock russe sont très présents sur la scène musicale nationale… Une réaction à cette remarque macho ?

Fanny Kaplan : Cette distinction entre « masculin » et « féminin » est tellement agaçante… Les instruments se fichent de savoir qui joue sur eux. Un mec, une fille, quelqu’un de bourré, de sobre…

LCDR : Votre musique est relativement sombre, avec une rythmique lourde et un chant lointain. C’est quoi, votre recette ?

Fanny Kaplan : On rencontre souvent dans notre musique du drame, de la peine et de la catharsis. C’est grâce à cela que l’homme grandit moralement, c’est à travers les larmes qu’il se nettoie. C’est pourquoi, en réalité, notre musique parle d’amour et de paix.

LCDR : Vous rentrez de votre première tournée européenne au Danemark, en Suède, en Allemagne et aux Pays-Bas. Quel a été l’accueil du public pour un groupe russophone ?

Fanny Kaplan : Il a été très chaleureux partout. Il faut dire que là-bas, nous sommes quelque chose d’exotique. Des filles fragiles et agressives qui jouent de la musique rageuse. Cela suscite le même intérêt que lorsque des groupes étrangers viennent en Russie.

LCDR : Avez-vous tout de même senti un intérêt accru pour la musique russe en Europe ?

Fanny Kaplan : Peut-être qu’effectivement, l’intérêt pour la musique russe a augmenté, vu que la Russie est désormais constamment au centre de l’attention mondiale, le plus souvent à cause de l’activité politique du leader symbolique de notre pays. Mais il faut aussi relever que de plus en plus de tendances russes suscitent de l’intérêt dans le monde, comme la mode, les raves ou l’art.

Deuxième et dernier album de Fanny Kaplan sorti fin 2016