Après avoir fui la Russie, Chtchoukine s’installe en France, à Nice, puis à Paris, où il meurt en 1936.


29 Picasso, 22 Matisse, 12 Gauguin, mais aussi des Malevitch, des Tatline et des Gontcharova… : l’exposition « Icônes de l’art moderne. La collection Chtchoukine », présentée à la fondation Louis Vuitton à Paris, a déjà attiré 600 000 visiteurs en dix semaines. Face à ce succès exceptionnel, l’événement a même été prolongé jusqu’au 5 mars. Qui est le collectionneur et mécène russe Sergueï Chtchoukine et d’où vient son attrait pour la peinture française ? Dans un article pour la revue Rodina, l’historien Vladimir Galaïko revient sur les relations tumultueuses entre le marchand passionné d’art et le peintre français Henri Matisse.

Matisse Chtchoukine
Pour l’exposition « Icônes de l’art moderne. La collection Chtchoukine », la fondation LV a fait appel aux réalisateurs-metteurs en scène Saskia Bodeeke et Peter Greenaway pour rendre hommage à La Danse de Matisse, qui n’a pas pu faire le voyage de Saint-Pétersbourg, et à la relation entre le peintre français et le collectionneur russe avec une installation. Crédits : Fondation Louis Vuitton / Martin Argyroglo

Au printemps 1898, le marchand moscovite Sergueï Chtchoukine se rendit dans la petite rue Laffitte, non loin du boulevard des Italiens, à Paris, pour acheter, dans la galerie de Paul Durand-Ruel, le tableau de Camille Pissarro Avenue de l’Opéra. L’automne suivant, au même endroit, il fit l’acquisition des Rochers de Belle-Île, de Claude Monet.

Sergueï emporta ces toiles étranges dans sa Moscou patriarcale et les exposa dans sa maison de la rue Bolchoï Znamenski, organisant, tous les samedis, des visites pour les amateurs.

Ces chefs-d’œuvre impressionnistes y faisaient l’effet de papillons exotiques inopinément arrivés dans une Russie engourdie par la neige. Les visiteurs, attroupés autour du collectionneur aux cheveux blancs, l’écoutaient « comme des Esquimaux un phonographe », se souvient le prince Sergueï Chtcherbatov, contemporain du mécène.

Mais qui était donc cet homme étonnant ?

Les coups durs du destin

Chtchoukine
Cabinet de Chtchoukine 1914, Moscou. Crédits : Musée d’État des Beaux-Arts Pouchkine.

Issu d’une famille de marchands vieux-croyants, Sergueï Chtchoukine fit sa fortune dans le textile. Lors de la révolution de 1905, il acheta tous les tissus qu’il put trouver pour, lorsque la situation s’apaisa, les revendre en dégageant des bénéfices énormes. Ses affaires étaient particulièrement prospères dans le Caucase, en Asie centrale et même sur le marché perse. Les négociants moscovites le surnommaient respectueusement « M. le ministre du commerce ».

À 29 ans, il épousa Lidia Koreneva, fille d’un propriétaire foncier de Ekaterinoslav. La jeune femme, sa cadette de dix ans, séduisit rapidement le beau monde moscovite de ses manières douces et attendrissantes. Comme dans un conte, le couple eut trois fils – Ivan, Sergueï et Grigori – et une fille, Ekaterina.

Mais le malheur frappa bientôt la demeure de la rue Bolchoï Znamenski. Lidia décéda subitement, et Grigori et Sergueï se suicidèrent. La rumeur moscovite fut prompte à rendre sa sentence : ces tableaux étranges et effrayants étaient la cause de tous ces drames. Il fallait être fou – et, par conséquent, avoir des enfants anormaux – pour avoir voulu les acquérir…

Afin de mettre un peu de vie dans sa demeure orpheline, Sergueï adopta trois fillettes de paysans. Esseulé, il se mit à fréquenter les soirées musicales organisées par Vladimir Girshman, collectionneur riche et célèbre. Il y fit la connaissance de Nadejda Konious, divorcée, qui accepta rapidement la demande en mariage du veuf.

C’est à la même époque que Chtchoukine « s’éprit » d’Henri Matisse.

Les trois lettres à Matisse

Matisse danse
La Danse de Matisse.

Ayant découvert à Paris le tableau La Joie de vivre, le marchand, ébranlé, chercha à rencontrer sans tarder le peintre génial. Le contact passa entre les deux hommes, et Chtchoukine se mit à acheter des œuvres de Matisse directement au peintre, dans son atelier, en se passant d’intermédiaire. Le collectionneur russe eut ensuite l’idée de commander à Matisse trois toiles exclusives. Rapidement, le maître lui envoya des esquisses : La Danse, La Musique et Les Baigneuses à la rivière.

Sergueï Chtchoukine choisit La Danse et La Musique, mais un problème délicat et inattendu survint : la nudité des personnages…

Le 3 mars 1909, Chtchoukine écrivit à Matisse :

«Monsieur,

J’ai reçu vos deux lettres du 11 et 12 mars avec les esquisses des grandes peintures. Elles sont magnifiques et leurs dessins et couleurs sont très nobles. Mais hélas!, je ne suis pas en mesure d’exposer des nus dans mon escalier. Après le décès d’un membre de ma famille, j’ai adopté trois fillettes. Or, en Russie (nous sommes un peu en Orient ici), on ne montre pas de nus à des petites filles.

En Russie, nous sommes comme dans l’Italie du XVIIe siècle, où le nu était interdit. Si je n’avais pas ces fillettes chez moi, je prendrais le risque de faire fi de l’opinion publique, mais je suis actuellement contraint de me soumettre à l’usage russe.»

Matisse ne sut quoi en penser : pourquoi ses jeunes femmes auraient-elles du danser vêtues de robes, quand les esquisses étaient aussi réussies ?

Dans une lettre datée du 27 mars, Chtchoukine insista sur le fait qu’« en ce qui concerne le sujet, j’aimerais éviter le nu ». Mais la passion du collectionneur se révéla finalement plus forte que le qu’en-dira-t-on…

Le 31 mars, Chtchoukine acceptait les conditions du peintre :

«Monsieur,

Je vois dans votre tableau La Danse tant de noblesse que j’ai décidé de faire fi de l’opinion bourgeoise et d’installer dans mon escalier le sujet avec des corps nus… Toutes les remarques faites dans mes deux précédentes lettres sont annulées par mon télégramme de dimanche dernier…»

L’ultimatum au maître et la pénitence

Musique de Matisse
La Musique de Matisse

Avant d’envoyer les toiles en Russie, Matisse les exposa au Salon d’automne de Paris… déclenchant un terrible scandale. Pour les critiques français, « la simplification y [atteignait] ses limites les plus extrêmes ». Des caricatures cinglantes apparurent dans les journaux.

Présent lors de l’exposition, Chtchoukine fut pris d’un doute… et annula la commande.

Pour Matisse, qui venait d’enterrer son père, ce fut un coup terrible !

Mais l’épreuve fut tout aussi insupportable pour Chtchoukine. Pendant les 48 heures que dura son trajet de retour en train depuis Paris, il lui fut impossible de fermer l’œil. Arrivé à Moscou, il envoya immédiatement un télégramme au peintre pour l’informer qu’il achetait bien les deux tableaux.

Plus tard, le 11 novembre 1910, il lui écrivit une lettre de pénitence :

«Monsieur,

Sur la route (qui dura deux jours et deux nuits), j’ai beaucoup réfléchi et je me suis senti honteux de ma faiblesse et de mon manque d’audace. On ne peut pas quitter le champ de bataille sans se battre.

C’est pour cette raison que j’ai décidé d’exposer vos toiles. Ils vont crier et se moquer mais dans la mesure où, j’en suis convaincu, votre voie est la bonne, le temps jouera peut-être en ma faveur et je finirai par être victorieux…»

Le joueur de flûte retouché

Le 4 décembre 1910, La Danse et La Musique arrivèrent à Moscou et furent exposées dans la demeure du marchand, où elles produisirent un effet grandiose. Voilà notamment ce qu’en dit, dans une lettre à sa sœur, le sculpteur Boris Ternovets :

«Aujourd’hui, je suis allé chez Chtchoukine… Mais ce qui nous a particulièrement frappés, captivés et absorbés, ce qui était un accord final triomphal et parfait, c’est la nouvelle fresque de Matisse: La Ronde [il s’agit bien sûr de La Danse, ndlr]. Elle m’a littéralement enivré… C’est ce que Matisse a créé de mieux et, peut-être, ce que le XXe siècle a offert de mieux.»

Le succès du tableau fut tel que Sergueï Chtchoukine, lors de leur rencontre suivante, demanda à Matisse de lui peindre trois nouvelles toiles allégoriques. Le peintre accepta. Le 19 octobre 1911, Chtchoukine et Matisse quittaient Paris pour Moscou. Mais tandis que le train avalait les kilomètres, une question tourmentait Sergueï : comment avouer au maître qu’il n’avait pu s’empêcher de « protéger » ses pupilles en rajoutant lui-même un nouvel élément de dessin sur le joueur de flûte de La Musique

Matisse s’installa chez Chtchoukine. Les entrées du journal de l’écrivain Andreï Bely donnent une idée de la manière dont ils passaient le temps : « [Chtchoukine dit que Matisse] fit de vieux os chez lui : il buvait du champagne, mangeait de l’esturgeon et faisait l’éloge des icônes ; il ne voulait pas rentrer à Paris… Il paraît que Chtchoukine modifia légèrement le tableau qu’il avait commandé à Matisse (et Matisse eut l’air de ne pas le remarquer). »

L’écrivain se trompait : Matisse remarqua bien évidemment les « corrections » apportées par Chtchoukine. Mais, diplomate, il assura au Russe qu’elles n’avaient pas modifié l’essence du tableau.

Une collection au sort difficile

Suite à la révolution d’Octobre 1917, la collection Chtchoukine est nationalisée par un décret de Lénine, après que le mécène a émigré en Allemagne, en août 1918. Le gouvernement soviétique installe dans l’ancien hôtel particulier de Chtchoukine le premier « musée de peinture moderne occidentale », qui ouvre au public au printemps 1919. La conservatrice en est la fille de Chtchoukine, Ekaterina Keller (elle émigrera en 1922).

Après avoir fui la Russie, Chtchoukine s’installe en France, à Nice, puis à Paris, où il meurt en 1936. En 1948, sa collection, qui avait déménagé entre-temps, en 1929, dans l’ancien hôtel particulier d’Ivan Morozov, pour constituer le musée d’État de l’art moderne occidental, est victime des campagnes staliniennes contre l’art bourgeois « formaliste ». Le musée d’art moderne est liquidé et ses collections sont partagées entre le musée Pouchkine, à Moscou, et celui de l’Ermitage, à Léningrad.

Pour en savoir plus, rendez-vous sur : www.collectionchtchoukine.com

Où voir l’exposition ?

Pendant les vacances scolaires, du 4 au 20 février, l’exposition sera ouverte tous les jours de 9h à 21h. À partir du lundi 27 février, les horaires d’ouverture seront encore élargis : de 7h à 23h, toujours 7 jours/7, et jusqu’à 1h du matin le samedi 4 mars. Tous les matins du 27 février au 4 mars, de 7h à 9h, se tiendront les « Morning Chtchoukine », à l’occasion desquels la Fondation offrira aux visiteurs un petit déjeuner. Le mercredi 1er mars, les espaces de l’exposition seront « spécialement dédiés aux enfants et aux familles ».

La Fondation Louis Vuitton est sise au 8, avenue du Mahatma Gandhi, Bois de Boulogne, 75116, Paris.