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ZDDZ : le prêt-à-porter comme une forme contemporaine d’art de rue

La très en vogue marque ZDDZ, fondée en 2011, à Londres, par Dasha Selyanova, 31 ans, s’inspire de son amour du rap, de l’électro, du graphisme et de l’art urbain, pour offrir des créations très colorées à des femmes underground et insoumises. Le Courrier de Russie a aimé et rencontré l’audacieuse et virulente styliste russe.

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Modèle de ZDDZ. Crédits : Nikolaï Birioukov

Le Courrier de Russie : Tu es aujourd’hui spécialisée dans la mode féminine. Peux-tu nous raconter comment tout a commencé.

Dasha : J’ai attrapé le virus de la mode assez tard, il y a six ans, lorsque j’ai été admise à la British Higher School of Art and Design de Moscou. Je me suis tournée naturellement vers la conception de vêtements pour femmes car je comprends leurs désirs, leurs attentes. Je veux que les femmes se sentent sexy, sans être vulnérables. Je recherche en permanence cet équilibre entre sexualité et sécurité. C’est ce que j’appelle la « psychologie des vêtements », et qui m’intéresse le plus en tant que styliste. Pourquoi une femme doit-elle être sexy ? Et que se passe-t-il dans la tête des gens si elle néglige cet aspect ? J’aime la sensualité mais une partie de moi veut provoquer, jouer, questionner. C’est pourquoi je m’efforce de créer des pièces à la fois marquantes, confortables et fonctionnelles.

LCDR : Qu’est-ce qui t’inspire ?

Dasha : Adolescente, je chipais les habits bien trop larges de mon grand frère et je traînais avec la nouvelle vague émergente de rappeurs. Je portais, comme eux, un baggy et un blouson aviateur. Ce style « garçon manqué » est présent chez ZDDZ. Mon entourage m’inspire. Je rentre aussi régulièrement en Russie, car ma Saint-Pétersbourg natale m’exalte. J’aime mon ancienne université, située sur le bord de la Neva, et les chantiers navals de la Baltique, tout près de chez moi. La Russie, plus généralement, est une source d’inspiration en soi – en ce qu’elle est, aux yeux de tous, énigmatique et indéchiffrable.

LCDR : Chacune de tes collections comporte des typographies, des collages, des bandes fluorescentes… Que signifient toutes ces allégories de la ville ?

Dasha : Une relation s’opère entre la ville et moi. J’ai toujours photographié les panneaux de signalisation, les lumières, les graffitis… tous ces symboles qui renvoient à l’imaginaire urbain. Je n’ai à cela aucune explication rationnelle, juste un brin de folie ! Disons que ZDDZ propose un nouveau regard sur la routine urbaine. J’intègre les grands titres de l’actualité, les slogans publicitaires, et je les mélange avec un design graphique inspiré des particularités des villes : les marquages au sol, les panneaux de signalisation, les logos.

Les formes et les détails de chaque collection évoquent les vêtements des ouvriers sur les chantiers, les agents d’entretien des routes et l’uniforme militaire.

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Collection ZDDZ. Crédits : Erik Panov

LCDR : Selon toi, quel est l’impact de la mode sur les gens ?

Dasha : La mode peut tout changer ! L’apparence physique est un puissant moyen de communication, de réflexion et de revendication. S’habiller à la mode procure une sensation de sécurité – par l’appartenance à une communauté. Les vêtements racontent l’histoire de ceux qui les portent, et transmettent un message. Il faut rester fidèle à soi-même, surtout dans la mode – autant les stylistes que les consommateurs.

LCDR : Tu aimes la musique, et chaque nouvelle collection de ZDDZ a son clip musical. Aujourd’hui, la recherche de contenus musicaux est devenue un peu systématique, pour les marques… Quelle est la relation entre la musique et le prêt-à-porter ?

Dasha : Ils sont étroitement liés, sans aucun doute. La musique est un puissant média, à l’impact très fort, capable d’influer sur les comportements des gens, et particulièrement sur leur façon de s’habiller. Je travaille très souvent avec des musiciens qui souhaitent, sur scène, mettre leur image au service de leur musique. Et collaborer avec des artistes dont le travail me correspond, c’est merveilleux !

LCDR : Tes collections utilisent des slogans forts : Help Yourself, Insecurity, Depression… Penses-tu que la jeune génération vit dans un monde cruel ? Quel genre d’adolescente étais-tu ?

Dasha : J’ai été une ado assez difficile. Je menais une double vie. J’étais très douée à l’école mais je fuguais régulièrement pour aller dans des soirées rap. C’était un phénomène nouveau en Russie. Je prenais aussi des substances illicites, je me suis faite tatouer, je buvais… comme tous les gens autour de moi, d’ailleurs ! Ça a été amusant un temps, et je ne pense pas avoir été pour autant une jeune déprimée. Aujourd’hui, on vit dans un monde de fous – et pas seulement les adolescents. Se construire sans se soucier de ce que l’on représente pour ses amis, ses parents mais en découvrant qui on est réellement est un processus long et difficile. À 17 ans, j’avais l’impression d’emprunter des identités, je me suis longtemps cherchée… Puis, j’ai commencé à m’écouter, j’ai appris à contrôler et assumer mes sentiments et à vouloir en parler. ZDDZ est devenue une extension de moi, en ce sens, j’ai un métier « thérapeutique » !

Dasha Selyanova ZDDZ
Dasha Selyanova. Crédits : FB

LCDR : Pourquoi t’être installée à Londres ? Que penses-tu de la mode en Russie et de ses nouveaux stylistes ?

Dasha : J’ai atterri à Londres à 26 ans pour étudier, puis j’y suis restée. C’est la ville que j’apprécie le plus au monde, où tout m’inspire. J’aime ses soirées très éclectiques, ses galeries d’art, ses concerts, ses conférences gratuites… vous ne trouverez mieux nulle part ailleurs ! Les Russes, en termes de mode vestimentaire, ont des codes encore très classiques, voire primitifs ; ils privilégient le paraître et la séduction. Beaucoup de jeunes stylistes russes ont émergé après la chute de l’URSS. Ils offrent des styles frais et violents, moins bigarrés et moins élégants que ce que proposent les autres stylistes du monde. C’est intéressant, mais je pense que ça ne va pas durer. Dans la mode, il n’y a pas de règle, et tout peut être chamboulé très rapidement.

LCDR : Que signifie l’acronyme ZDDZ ?

Dasha : J’avais une camarade de classe, à la British Higher School of Art and Design, qui s’appelait Zoé. C’est tout simplement une combinaison de nos deux prénoms : Zoé-Dasha-Dasha-Zoé. Nous avons conçu la marque ensemble en 2012, mais nous avons mis fin à notre collaboration après la première collection. La marque est restée.

Propos recueillis par Marion Boiville

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