« C’est une musique de mecs qui ont quelque chose à dire »


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La question est moins futile qu’il n’y paraît : la scène hip-hop russe bouillonne et ne cesse d’étonner. Pour y répondre, Le Courrier de Russie a rencontré Andreï Nikitine, fondateur du portail russe The Flow, consacré à la culture rap.

Griby rap russe
Griby, originaire de Kiev, est présenté comme la sensation rap russe de 2016. Crédits : Griby/VK

Le rap russe en dix morceaux, par LCDR Radio

Le Courrier de Russie : Le rap russe année zéro, c’était qui et c’était quoi ?

Andreï Nikitine : Le premier enregistrement de rap pourrait dater de 1984. Je dis « pourrait » car il est difficile de recenser les informations de cette époque. Il a été réalisé à Saratov, par un certain Alexandre Astrov. Le type avait pu dénicher des cassettes d’artistes hip-hop étrangers, comme Grandmaster Flash, et s’était mis à « rapper » entre des chansons, lors de soirées en boîte. Pour être franc, cela ressemblait plus à du blabla sans queue ni tête, « parlé rapidement » et en rimes, qu’à du rap. Mais c’était une première tentative.

LCDR : Qui a transformé l’essai ?

A.N. : Les premiers rappeurs à avoir connu un véritable succès en Russie sont les membres du groupe Maltchichnik, en 1991. Ces danseurs de break-dance moscovites ont enchaîné les succès et les tournées. Le public aimait leurs chansons avant tout parce qu’elles étaient simples et ne parlaient que de sexe ! Mais la success story n’a pas duré – le groupe s’est séparé en 1997. Parallèlement, plusieurs rappeurs underground sont sortis de l’ombre, comme le collectif Bad Balance, le jeune Detsl – « Petit », dans l’argot de l’époque –, ou encore Legalize. Ce dernier a été le premier à traduire des paroles de rap américain en russe. Ses chansons vous retournaient la tête, littéralement : une vraie révolution. Tous ces artistes ont joué un véritable rôle dans la popularisation de cette musique auprès de la jeunesse russe.

Maltchichnik – Seks bez pereryva (1991)

LCDR : Quelle était l’ambiance dans le milieu rap, à l’époque ?

A.N. : Le rap se cherchait. Il s’adaptait tout juste à l’environnement russe. La scène hip-hop demeurait très underground, encore très marginale. Elle était concentrée dans la capitale et à Saint-Pétersbourg. À Moscou, par exemple, Detsl et Bad Balance donnaient des concerts gratuits sur la place du Manège. Et beaucoup de gens venaient écouter cette « nouveauté ». Le rap avait aussi ses ennemis : les skinheads. Au tout début des années 2000, à la fin d’un concert de Public Enemy à Moscou, une bagarre avait éclaté entre crânes rasés et fans de hip-hop, tuant quand même un policier… Beaucoup de clichés circulaient autour de cette musique qui, pour beaucoup de Russes, se résumait à dire « Yo » et à bouger ses mains en même temps.

LCDR : Comment le virus rap s’est-il propagé au reste du pays ?

A.N. : Tout a démarré dans le Sud, à Rostov-sur-le-Don, à la fin des années 1990 – avec la formation du collectif Kasta. Cette quinzaine de rappeurs se différenciaient de leurs homologues moscovites ou pétersbourgeois par une forte identité locale. Ils n’essayaient pas de paraître plus « cool » que ce qu’ils n’étaient. Ils rappaient sur des musiques simples et brutales, utilisaient le langage de la rue, des gros mots… Début 2000, trois d’entre eux ont décidé de prendre le large et de créer – en conservant le nom du crew initial – leur propre groupe, Kasta : toujours actif depuis. Ils représentaient une véritable alternative dans ce paysage musical, en ce qu’ils sont parvenus à associer le parler de la rue et la langue littéraire. Pour l’époque, c’était un rap totalement nouveau, et qui les a propulsés sur le devant de la scène. Leur succès a largement encouragé d’autres artistes, de Kaliningrad jusqu’à Vladivostok, à franchir le pas. Je citerais Basta, de Rostov, Ak47, de la région d’Ekaterinbourg, Triagroutrika, de Tcheliabinsk, Guf, de Moscou, ou encore 25 / 17, d’Omsk.

Kasta – Vokrug Choum (2008)

LCDR : La rap russe est-il une affaire de gangster ou de gopnik (« racaille/caillera ») ?

A.N. : Alors qu’en Europe de l’Ouest et aux États-Unis, la biographie des rappeurs commence souvent par : « J’ai vendu de la drogue, puis j’ai fait du rap », en Russie, c’est bien plus souvent : « J’ai fini la fac, puis je me suis lancé dans le rap. » Les membres de Kasta sont tous diplômés du supérieur. Legalize est issu d’une bonne famille de Rostov, son père était un grand professeur de chimie, il maîtrisait l’anglais. La star actuelle du rap, Oxxxymiron, est aussi un fils de chercheur. Il a grandi en Allemagne avant d’étudier la littérature anglaise médiévale à Oxford. C’est un homme cultivé et intelligent, et son rap l’est aussi, par conséquent. Bien sûr, beaucoup aiment jouer aux gopniks, comme Skriptonit – mais peu le sont réellement. En Russie, le rap n’est pas une musique de gangsters. C’est une musique de mecs qui ont quelque chose à dire, et la tête pleine de poésie.

LCDR : De quoi rappe-t-on en Russie, et peut-on rapper de tout ?

A.N. : On parle de la vie, de son quartier, des galères, de la boisson. La « rue » est un thème toujours très présent, mais qui change avec le temps. La première vague parlait de survie, de mauvais flics et d’entraide entre collègues ; aujourd’hui, le monde criminel est davantage relaté, comme dans les textes de Kaspiïski Gruz, voire caricaturé, avec Krovostok. Le rappeur Noize MC, souvent qualifié de « punk », s’est aussi fait un nom en traitant de plusieurs faits divers polémiques, notamment l’accident de la route qui avait impliqué le vice-président de Lukoil, en 2010. Mais ce sont des cas à part, la politique est un thème généralement très peu traité. Non qu’il soit tabou ou qu’on leur ait conseillé de ne pas en parler – simplement, les rappeurs sont aussi apolitiques que la majorité des citoyen russes.

Noize MC – Mercedes S666 (2010)

LCDR : Quel rap le peuple demande-t-il ?

A.N. : Aujourd’hui, la demande est là pour tout type de rap. Les rappeurs remplissent les plus grandes salles du pays. Tu veux de l’intellectuel : écoute Krovostok ; tu veux du tout public « pop » : Timati et Basta sont là. Le public rap est d’ailleurs si divers que personne n’imagine organiser un festival de rap en Russie. Il serait temps, pourtant…

Griby – Kopy (2016)