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Sylvia et la danse

Une Française dans la pouponnière du Bolchoï

L’Académie chorégraphique d’État de Moscou, plus connue sous le nom d’Académie de ballet du Bolchoï, forme depuis deux siècles les futures étoiles de la plus célèbre compagnie du monde. Une véritable institution que la jeune française Sylvia Wilson, 17 ans, est parvenue à intégrer en septembre 2016. Le Courrier de Russie a passé une journée aux côtés de la ballerine, qui touche son rêve du bout des doigts.

danse classique
Acceptée en tant que stagiaire, Sylvia, 17 ans, a un an pour faire ses preuves et espérer intégrer l’académie en tant qu’étudiante à part entière. Crédits : Manon Masset

Une passion familiale

7h : Sylvia se lève, enfile des vêtements chauds et confortables et engouffre son petit-déjeuner.

7h30 : la ballerine est déjà à l’œuvre. Installée sur un tapis en mousse, au centre du salon d’un vaste appartement moscovite, elle échauffe jusqu’à la moindre partie de son corps.

Puis elle passe dans la cuisine – et aux exercices à la barre : relevés, pliés et ronds de jambe. Les yeux fixés sur son reflet dans la vitre du four, elle répète chaque mouvement sous le regard attentif de sa mère, Vanina. « Rentre le ventre, garde l’équilibre, tiens encore », conseille cette dernière.

Une fois ses pointes enfilées, Sylvia s’attelle aux équilibres et pirouettes – des figures périlleuses, dont témoignent les gouttes qui commencent à perler sur son front. « Elle doit compenser ses lacunes naturelles – avant tout son manque de force et de souplesse – en s’exerçant tous les jours avant les cours », explique la mère.

Ancienne danseuse professionnelle, Vanina a « transmis la passion – ou le virus ! – de la danse classique » à sa fille, dit-elle en souriant. Installée dans l’État américain du Vermont avec son mari, elle y possédait sa propre école de danse, il y a quelques années. « Sylvia a commencé la danse classique petite, de façon ludique, avec moi », se rappelle la mère. Le désir de s’y mettre plus sérieusement est venu à l’âge de neuf ans : « Elle a pris goût à l’effort et a commencé à s’exercer tous les jours. C’est devenu un vrai travail », poursuit Vanina.

En 2011, Vanina et son mari décident de vendre leur école de danse pour revenir s’installer en France. Peu après, leur fille postule pour intégrer l’Académie du Bolchoï – et est sélectionnée, en juin dernier. « Sylvia a été acceptée sur vidéo, en tant que stagiaire : il s’agit d’un contrat d’un an avec possibilité d’intégrer l’Académie, en tant qu’étudiante, à la rentrée prochaine », explique Vanina.

Déterminée, la jeune fille n’a pas hésité à partir à Moscou – et ses parents l’ont naturellement suivie : « Nous faisons tout en famille », confie Vanina, aujourd’hui retraitée, tout comme son mari. Ils ont emménagé fin août dans un appartement du quartier résidentiel de Frounzenskaïa, à deux pas de la prestigieuse académie.

La jeune Sylvia, qui rejoint l’établissement en dix minutes à pied, fait partie des rares privilégiés habitant avec leurs proches : la plupart des étudiants de l’Académie de ballet vivent à l’internat.

La méthode russe

Sylvia s’entraîne à la maison
Chaque matin, dès 7h30, Sylvia s’entraîne à la maison avec sa maman. Crédits : Manon Masset

Après ces exercices à domicile tous les matins, six jours sur sept, Sylvia arrive à l’Académie à 10h30. Au même moment, ses parents quittent l’appartement pour assister à leurs cours de russe.

Au programme de la matinée : danse classique. Toutes en avance pour la leçon, les jeunes filles aux chignons identiques enfilent des justaucorps également identiques, couleur bleu ciel, qui font ressortir la pâleur de jambes peu exposées au soleil. Elles commencent par s’échauffer, tout en relisant des carnets de notes, où elles consignent les chorégraphies. « Habituellement, nous enchaînons les exercices les uns à la suite des autres – et on a donc plutôt intérêt à bien les connaître », explique Sylvia.

À l’arrivée de l’enseignante, Maïa Ivanova, la trentaine, les filles se redressent d’un coup, serrent les fesses et lancent un poli « Bonjour, Maïa Evguenievna ! ». Elles entrent dans la classe – et c’est parti pour une heure et demie d’effort sans relâche.

Aucun doute, la méthode est russe : les maîtres mots sont rigueur et discipline. Pas de pause, aucun répit : les filles enchaînent des chorégraphies rythmées par un piano et les remarques de leur professeur.

Sylvia est la seule étrangère parmi la douzaine de jeunes danseuses, âgées de 15 à 17 ans. La Française ne comprend pas toutes les corrections en russe mais peu importe : « Le langage de la danse classique est universel, dit-elle. Les termes sont souvent les mêmes et on arrive facilement à se comprendre en mélangeant l’anglais, le français et le russe. »

Au centre du groupe, des filles ont oublié un enchaînement appris la semaine dernière. La colère de l’enseignante monte : « Pourquoi nous retrouvons-nous ici chaque jour ? Pour nous amuser ?! Comment voulez-vous être prises au sérieux dans un ballet comme le Bolchoï si vous n’êtes même pas fichues de vous rappeler les chorégraphies ?! Vous n’avez pas honte ?! C’est quoi ce cirque ?! Vous avez intérêt à vous rappeler cet enchaînement d’ici demain, ou bien on vous attribuera un autre professeur – que vous écouterez et respecterez ! », s’emporte-t-elle.

La discussion est close. Ambiance de plomb dans la classe. Tête baissée, les filles terminent le cours en silence. Mais la jeune Française est désormais habituée à ce genre de remontrances : « J’aime mieux être sermonnée qu’ignorée !, insiste Sylvia, qui y voit plutôt une preuve de professionnalisme : Les professeurs font ça pour notre bien », est-elle convaincue.

Ravie d’avoir une Française dans sa classe, Maïa Ivanova apprécie chez l’élève « son volontarisme, son élégance à la française et sa féminité, qui sont des qualités à exploiter », confie-t-elle, une fois calmée.

Pour cette ancienne étoile du théâtre moscovite Ballet russe, il n’y a pas de secret : « Si l’école russe de danse classique est la meilleure du monde, c’est parce qu’elle est la plus rigoureuse, assène-t-elle. En Occident, on apprend dès le début des pas assez difficiles tout en négligeant les pas élémentaires », souligne-t-elle. En Russie, l’apprentissage se fait par étapes – et tend vers la perfection : « Notre système ne s’est pas construit en un an mais en plus d’un siècle. Et a prouvé son efficacité en traversant les âges », poursuit l’enseignante.

Une scolarité mise de côté

Sylvia et son cours de danse
Sylvia assistant à son cours de « danse de caractère » enseigné par Nina Tolstaïa, 80 ans. Crédits : Manon Masset

Après cette matinée intense, Sylvia se rend à son cours de russe – le seul cours théorique qu’elle suit actuellement. « J’ai pris une année sabbatique afin de me consacrer entièrement à la danse », explique-t-elle. Habituée des cours par correspondance, la jeune fille a très peu l’habitude des établissements scolaires.

Deux heures durant, elle apprend les bases de la langue aux côtés d’une étudiante anglaise. « L’objectif n’est pas d’en faire des bilingues parfaites, simplement de leur donner les outils du quotidien », explique leur professeur.

Après le cours, pas le temps de manger. Sylvia enfile une robe noire et des chaussons assortis, pour se rendre au cours de « danse de caractère ». Les étudiantes sont accueillies par une vieille dame, assise fébrilement sur un banc. Mais une fois que la musique – espagnole – se met à résonner, celle-ci se dresse et se met à danser passionnément. Du haut de ses 80 ans, l’enseignante paraît plus vigoureuse que n’importe laquelle de ses pupilles adolescentes.

À la fois douce et stricte, Nina Tolstaïa enseigne à l’Académie depuis 60 ans : « Le secret, c’est la passion. Le reste suit toujours », se contente-t-elle de commenter.

Sylvia, qui n’a toujours connu que l’école française, s’efforce tant bien que mal de s’adapter : « J’apprécie le style russe, flamboyant et expressif là où, en France, nous sommes plus réservés, plus scolaires », explique-t-elle.

Toucher son rêve

D’ici un an, la jeune ballerine passera le concours de fin d’année pour les stagiaires, espérant intégrer l’institution en tant qu’étudiante à part entière.

Le programme, gratuit pour les étudiants russes, ne coûte pas moins de 17 000 euros par an pour les étrangers. Les stagiaires paient actuellement 2 000 euros par mois pour suivre le cursus annuel.

Un prix certes élevé, mais à la hauteur de l’enjeu. À l’issue du programme, l’Académie invite les recruteurs de tous les grands ballets russes à observer et sélectionner leurs futurs danseurs.

À terme, Sylvia voudrait faire de sa passion un métier en intégrant une grande compagnie de ballet, en Russie ou ailleurs. Même si, elle ne s’en cache pas – pas plus que tous les autres petits rats de l’Académie –, le rêve ultime, c’est le Bolchoï !

Beaucoup d’appelés et peu d’élus : les places sont chères au sein de la compagnie. Mais Sylvia n’a pas peur des difficultés et est prête à tous les sacrifices. « Bien sûr, parfois, je voudrais m’amuser comme les autres jeunes de mon âge, mais je me dis qu’il vaut mieux travailler à un but précis et ne pas me laisser distraire, insiste-t-elle. On a toute la vie pour s’amuser : la danse, elle, ne vous accorde que quelques années, précieuses – après, le corps vous lâche. »

Vanina, si elle se réjouit de la détermination de sa fille, ne peut s’empêcher d’être également inquiète. « Une blessure physique est une tragédie, mais rien de comparable à la blessure psychologique que l’on endure si l’on échoue à atteindre son rêve », confie l’ancienne danseuse, qui a elle-même dû mettre un terme à sa carrière suite à une blessure.

Quoi qu’il en soit, Sylvie, soutenue par sa famille, est certaine de son choix. « La Russie est le pays de la danse classique et les danseuses russes sont les plus belles !, s’enthousiasme la jeune fille. Je ne crois pas qu’une Française ait déjà été étoile au Bolchoï. J’aimerais tant être la première ! », conclut-elle, rêveuse.

Il est 18h : Sylvia quitte l’Académie et a terminé pour aujourd’hui. Si l’on excepte les devoirs à la maison et les exercices de mémoire – pour les chorégraphies. « Même dans mon lit, je travaille encore », lance la jeune fille, en partant. Sylvia s’entraîne, au total, plus de 30 heures par semaine. Un boulot à plein temps – pour la passion d’une vie.

L’Académie de ballet du Bolchoï

Fondée en 1773 par l’impératrice Catherine II, l’Académie chorégraphique d’État de Moscou, plus connue sous le nom d’Académie de ballet du Bolchoï, a formé les plus grandes étoiles de la danse classique russe, telles Maïa Plissetskaïa, Maris Liepa ou Igor Moïsseïev.

Au total, 445 étudiants russes et 100 étrangers – dont deux Françaises – étudient aujourd’hui à l’Académie. Les étudiants russes sont sélectionnés sur un concours se déroulant en trois étapes. Les étrangers sont choisis sur la base de vidéos, par une commission. Généralement admis en tant que stagiaires la première année, ils passent ensuite un concours pour intégrer l’Académie en tant qu’étudiants.

La grande rivale de l’Académie de ballet du Bolchoï est l’Académie de ballet Vaganova, à Saint-Pétersbourg, dont les étudiants les plus brillants intègrent généralement le théâtre Mariinsky de Saint-Pétersbourg – le concurrent du Bolchoï.

Manon Masset

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