La dentelle de Calais-Caudry à l’honneur à Moscou

Bien souvent, dans ces rassemblements de dentellières à la main, on sent un réel rejet de la dentelle mécanique, mais à Moscou, j’ai senti un intérêt sincère pour la production de Calais-Caudry.


Anne-Claire Laronde, conservatrice de la Cité internationale de la dentelle et de la mode, à Calais, était à Moscou, début novembre, à l’occasion d’une exposition sur la dentelle de haute couture. Elle revient, pour Le Courrier de Russie, sur le croisement franco-russe dans le domaine de la dentelle d’hier et d’aujourd’hui.

La Cité Internationale de la Dentelle et de la Mode
La Cité Internationale de la Dentelle et de la Mode, à Calais. Crédits : exponaute.com.


Anne-Claire LarondeLe Courrier de Russie : Quel rôle la Cité internationale de la dentelle et de la mode de Calais jouait-elle dans cette exposition à Moscou ?

Anne-Claire Laronde : Notre musée a prêté huit échantillons de dentelle, deux films, une quinzaine de photos et des textes au Musée des arts décoratifs de Russie, qui accueillait l’événement. Puis, nous avons conçu ensemble une petite section de l’exposition, pour expliquer aux visiteurs les différences entre la dentelle de Calais-Caudry et celle de production russe.

LCDR : Quelles sont ces différences ?

A.-C. L. : La dentelle de Calais-Caudry est une dentelle mécanique, fabriquée exclusivement sur des métiers Leavers. C’est la dentelle la plus sophistiquée produite sur machine. Elle permet une très importante variété de dessins et de motifs de très grande taille. Depuis 200 ans, c’est la dentelle qui engendre le plus de créativité au niveau du design artistique. La dentelle russe, elle, est manuelle, produite par des dentellières. Les motifs aussi sont différents : ceux de la dentelle mécanique suivent la mode vestimentaire de leur temps et s’adaptent aux diverses évolutions stylistiques, quand ceux de la dentelle à la main demeurent assez conservateurs, inspirés par des modes datant même d’avant le XIXe siècle.

LCDR : La dentelle de Calais-Caudry fait-elle partie des échanges commerciaux entre la France et la Russie ?

A.-C. L. : Oui. Côté russe, l’entreprise de design textile Solstudio importe depuis des années de la dentelle de Calais-Caudry pour des créateurs russes. Ce sont les seuls à le faire en Russie. Côté français, je sais que l’entreprise calaisienne My Desseilles travaille avec la Russie dans le secteur de la lingerie.

Dentelle de Calais Robe Leavers Noire
Dentelle de Calais. Crédits : alittlemercerie.com.

LCDR : La présence de dentelle de Calais-Caudry en Russie est-elle historique ?

A.-C. L. : Au cours de ce bref séjour à Moscou, j’ai appris que la Russie était le plus gros marché de la dentelle au XIXe siècle. La plupart des volants et des rubans de dentelle qui ornaient les tenues des aristocrates, dont on peut voir aujourd’hui des modèles dans les musées, étaient fabriqués à Calais, à Caudry ou à Lyon – les trois principaux centres de production en France –, ainsi qu’à Nottingham, où la dentelle mécanique a été inventée. Mais le marché russe a reculé après la révolution de 1917 et la Première Guerre mondiale.

LCDR : Qu’est-ce qui vous a le plus marquée, parmi les collections exposées ?

A.-C. L. : J’ai été très impressionnée par les chefs-d’œuvre de la dentelle soviétique présentés à l’exposition. Il s’agissait de très grandes pièces de dentelle destinées à orner les murs. Elles étaient réalisées par des dentellières qui visaient des tailles record. Techniquement, ces pièces ne sont pas compliquées, mais j’ai été frappée par le côté « performance », caractéristique de l’histoire de l’Union soviétique.

LCDR : Quel retour avez-vous eu sur la dentelle de Calais-Caudry au cours de votre séjour en Russie ?

A.-C. L. : J’ai reçu un accueil particulièrement chaleureux, comme nulle part ailleurs. Bien souvent, dans ces rassemblements de dentellières à la main, on sent un réel rejet de la dentelle mécanique, mais à Moscou, j’ai senti un intérêt sincère pour la production de Calais-Caudry. Je dirai même que nous avons eu un véritable dialogue.

Exposition sur la dentelle de haute couture
Dentelle russe à l’exposition sur la dentelle de haute couture à Moscou. Crédits : Musée des arts décoratifs de Russie.

LCDR : Un projet commun avec vos confrères russes à l’horizon ?

A.-C. L. : C’est à l’étude ! Je pense qu’il y a vraiment de quoi faire dans la haute couture. Le dynamisme des professionnels russes du textile haut de gamme et les efforts de mes confrères du Musée des arts décoratifs de Russie pour faire connaître leurs savoir-faire nationaux me donnent envie de persévérer et d’envisager toutes les possibilités de collaboration.

Qu’est-ce que la dentelle de Calais ?

La dentelle est née au XVIe siècle dans deux régions au même moment : à Venise, en Italie, et en Flandre. Il y a 200 ans, au tout début du XIXe siècle, des ingénieurs anglais de Nottingham ont inventé des machines, les « métiers Leavers », capables de reproduire fidèlement la dentelle à la main. La dentelle de Calais vient ainsi d’Angleterre. En 1958, les dentelliers français ont voulu donner un nom à la dentelle tissée sur métiers Leavers en France, afin de faire face à la concurrence nouvelle de la dentelle tricotée – celle que l’on retrouve aujourd’hui sur les articles de lingerie bon marché, en prêt-à-porter, etc. Calais étant à l’époque le centre de production le plus célèbre, ils l’ont baptisée « dentelle de Calais » : l’appellation désignant la production de Calais mais aussi de Caudry et de Lyon. Au fil du temps, la dentelle de Lyon a disparu et celle de Caudry est devenue de plus en plus prisée. En 2015, Calais et Caudry ont décidé d’actualiser l’appellation en « dentelle de Calais-Caudry® ».