Le Handifashion, c’est à Moscou que ça se passe

Le but, c’est qu’en voyant passer les personnes portant nos créations, les gens ne remarquent que le style, l’élégance – et oublient le handicap ! Ce serait la plus belle de nos victoires, et un grand pas pour l’humanité !


Bezgraniz Couture, un projet russe engagé dans la création de vêtements fonctionnels modernes et d’accessoires pour les personnes handicapées, a reçu les honneurs lors de la Mercedes-Benz Fashion Week de Moscou, au mois d’octobre. Le Courrier de Russie a rencontré sa fondatrice, Janina Urussowa.

Bezgraniz Couture a présenté à la Mercedes-Benz Fashion Week Russia 2016 sa nouvelle collection « Novateurs ». Crédits : Oleg Nikishin/ Getty Images.
Bezgraniz Couture a présenté à la Mercedes-Benz Fashion Week Russia 2016 sa nouvelle collection « Novateurs ». Crédits : Oleg Nikishin / Getty Images.

Le Courrier de Russie : Bezgraniz Couture s’est retrouvé sous les feux de la rampe à l’occasion de la Mercedes-Benz Fashion Week (MBFW), à Moscou. Le projet y a présenté sa collection exclusive pour personnes handicapées : « Novateurs ». Comment en êtes-vous arrivée là ?

Janina Urussowa : Tout a commencé en 2008, lorsqu’un de mes collègues, Tobias Reisner, m’a lancée sur la problématique des personnes handicapées, qui n’était pas du tout d’actualité en Russie à l’époque. Pour être honnête, j’ai trouvé l’idée un peu « sauvage » au début, c’était un monde absolument inconnu pour moi, et qui m’effrayait un peu. Mais ensuite, j’ai compris que c’était une occasion à saisir sur le plan de l’entrepreneuriat social et je me suis embarquée dans l’aventure. Parmi une multitude d’esquisses de projets envisagées – organisation de voyages et visites culturels, conférences, etc. –, nous nous sommes penchés plus sérieusement sur le thème des vêtements et accessoires dernier cri, visant à faciliter et améliorer le quotidien des personnes handicapées. Il me semble évident que quelqu’un se déplaçant en fauteuil roulant toute la journée a besoin de vêtements souples, confortables, et qui ne l’obligent pas à demander l’aide d’une autre personne pour s’habiller. Mais l’idée a peiné à convaincre. Au départ, les sponsors ne croyaient pas dans cette association inattendue entre « mode » et « personnes handicapées » ; et nous, nous manquions cruellement d’expérience. C’est finalement le succès d’un projet parallèle, Acropolis – une exposition de photographies mettant en scène des personnes handicapées et reproduisant les positions des célèbres statues de l’Acropole, à Athènes – qui nous a aidés à nous faire entendre. Mercedes-Benz nous a remarqués et a soutenu le projet initial. Et depuis trois ans, nous présentons nos collections annuelles lors de la Mercedes-Benz Fashion week à Moscou.

Acropolis
Projet Acropolis. Crédits : Bezgraniz Couture.

LCDR : Les défilés de mode sont habituellement le royaume des standards de beauté. À l’inverse, vos collections mettent en valeur des modèles, disons… peu « ordinaires ». Quelle est la réaction du public ? Et quels critères de beauté recherchez-vous chez vos mannequins ?

Janina Urussowa : Le public est évidemment, avant tout, très ému – sans toutefois quitter le show les larmes aux yeux ! Parfois, les spectateurs souhaitent acheter des pièces présentées. Ce qui montre qu’ils considèrent les vêtements de prime abord, en faisant en quelque sorte abstraction du handicap du mannequin. Et c’est précisément ce que nous recherchons. Quant aux modèles, nous les sélectionnons minutieusement. Comme vous le disiez, la mode est un milieu où la beauté joue un rôle essentiel, et il ne faut pas que le handicap effraie. Les mannequins sont assez jeunes, entre 19 et 35 ans, beaux et charismatiques. Ils sont choisis à l’issue de castings.

LCDR : À qui ces vêtements sont-ils destinés ?

Janina Urussowa : Nos collections sont conçues pour quatre types de handicap : les personnes amputées, celles qui se déplacent en fauteuil roulant et celles atteintes du syndrome de Down (trisomie 21) ou d’infirmité motrice cérébrale. Mais pour le moment ces vêtements ne sont que des prototypes.

LCDR : Qui vous aide à créer les collections ?

Janina Urussowa : Toutes les collections sont réalisées dans le cadre d’un cursus proposé par la British Higher School of Design de Moscou, qui est, selon moi, le meilleur centre de formation pour jeunes designers en Russie. C’est d’ailleurs aussi le seul institut au monde possédant un cycle spécialisé dans la création de vêtements pour personnes handicapées. Les prototypes sont réalisés avec les étudiants, au cours des deux années que dure le cursus, puis présentés à la Mercedes-Benz Fashion Week de Moscou. Nous ne faisons appel à aucun médecin, ni spécialiste, ni rééducateur. Il nous semble qu’avec l’expérience que nous avons acquise, ce n’est pas une nécessité.

Teaser de la collection 2015 créée par les étudiants de la British Higher School of Design de Moscou :

LCDR : Que fait la Russie pour les personnes handicapées ? On remarque relativement peu d’infrastructures dédiées, comparé à d’autres pays européens ?

Janina Urussowa : Vous ne pouvez pas comparer l’Europe et la Russie ! La Russie n’a commencé d’intégrer la question des personnes handicapées dans l’aménagement urbain qu’en 2009. Et elle n’a ratifié la Convention des Nations Unies sur les droits des personnes handicapées qu’en 2011. Mais depuis, l’État a alloué des fonds importants à l’installation de rampes et d’escaliers mécaniques, à la création d’organisations visant faciliter la mobilité et l’intégration des personnes handicapées. Tout ce qui est fait paraît peut-être encore trop peu d’un point de vue extérieur, n’est pas aussi visible qu’on le souhaiterait, mais moi, qui suis le processus de très près, je peux vous assurer que beaucoup de choses ont changé. Par exemple, certaines entreprises possèdent aujourd’hui des équipements adaptés pour des employés handicapés. Évidement, toutes ces infrastructures sont plus visibles à Moscou et Saint-Pétersbourg que dans les autres villes russes. Le problème, que nous soulevons d’ailleurs régulièrement, est que ce travail n’est pas toujours fait intelligemment et que les installations manquent parfois de praticité. Mais les choses évoluent, c’est indéniable.

handicap
Un mannequin habillé avec les vêtements conçus par les étudiants de la British Higher School of Design . Crédits : British Higher School of Design de Moscou

LCDR : Qu’envisagez vous pour le futur proche ?

Janina Urussowa : Nous travaillons actuellement sur une collection adaptée à la fois aux personnes handicapées et aux valides. Nous planifions pour cette ligne une production de masse, mais les détails sont confidentiels ! Nous pensons aussi à des collections dédiées à d’autres types de handicap. Le but, c’est qu’en voyant passer les personnes portant nos créations, les gens ne remarquent que le style, l’élégance – et oublient le handicap ! Ce serait la plus belle de nos victoires, et un grand pas pour l’humanité !

Qui est Janina Urussowa ?

Janina UrussowaJanina a grandi à Moscou. Architecte de formation, elle a aussi entrepris des études liées à la culture et à la communication d’entreprise. Elle va fêter en 2017 ses dix ans d’expérience dans le secteur de la mode pour les personnes atteintes d’un handicap.