Khadija, le journal d’une kamikaze de Marina Akhmedova

Ce sont des monstres – nos monstres


La journaliste russe Marina Akhmedova, lauréate du Prix du journalisme du Courrier de Russie, signe avec Khadija, aux éditions Louison, son premier roman publié en français. A lire.

Marina Akhmedova
La journaliste russe Marina Akhmedova. Crédits : Emil Khalilov.

Le Journal d’une kamikaze a la puissance des ténèbres. Ça commence pénible, révoltant, puis ça vous donne où-il-faut-quand-il-faut la mince lueur qui vous fait tenir – pour mieux vous entraîner dans la chute ; ça devient de plus en plus oppressant, ça finit insoutenable. Et ça ne vous lâche pas. Plusieurs jours après avoir refermé les maudites pages, l’obscurité vous obsède. Journal d’une kamikaze – le tableau est posé dès l’entrée, l’issue connue, inéluctable, se rapproche au fil du roman – le pas lourd, implacable. On sait que ça finira mal – ceinture d’explosifs au ventre, dans un wagon aléatoire du métro de Moscou. Marina Akhmedova est une sorcière aux yeux de fée, ou l’inverse, un Woland de notre temps, elle observe, témoigne – avec l’empathie des « fous de Dieu » mêlée de la distance propre à ceux qui ont vu la mort de près.

Certes, l’universel n’est pas loin. Certes, on a tous connu de ces lieux confinés, où le poids des codes étouffe toute spontanéité, toute liberté. Mais Le Journal d’une kamikaze est avant tout un roman sur le Caucase du Nord – sur le Daghestan. Sur cette petite république où, dans les villages prisonniers de leurs montagnes, les enfants boivent le fiel de l’envie avec le lait de leurs mères. Où la vie simple et frugale apprend tout sauf la sagesse et le détachement. Où l’on se jalouse, l’on se haït entre soi. Où les femmes, pour survivre, deviennent les bourreaux de leurs propres filles. Où l’on tuerait père et mère pour éviter le déshonneur. Où tout désir tourne inéluctablement à la frustration, celle qui ronge à petit feu et fabrique des vieillards de 40 ans. Cette petite république où la grande ville mêle la mentalité obtuse de la campagne à la pire des tentations du Grand vice global.

La journaliste Marina Akhmedova
Marina Akhmedova. Crédits : Emil Khalilov.

Le roman de Marina Akhmedova dit un monde où les valeurs sont arborées et rabâchées au point de se vider de toute substance. Où l’islam n’est finalement qu’un épouvantail, le voile qui cache toutes les bassesses, l’autorité morale qui permet de juger tout autour sans jamais se regarder. L’héroïne, Khadija, est détestable. Sa courte vie durant, elle n’a de cesse de fuir toute réflexion, de tuer toute pensée dans l’œuf, d’écarter soigneusement tout doute. Jamais elle ne songe même à assumer la responsabilité de ses paroles ni de ses actes – la faute est, à tour de rôle, au Sheitan, à Dieu, une grand-mère, une amie, un amour. Et pourtant, le personnage, entre lâcheté et méchanceté, sottise et médiocrité, demeure moins odieux que tous ceux qui l’ont élevée, entourée, façonnée.

Pourquoi les jeunes hommes décident-ils de rejoindre « la forêt » et la clandestinité islamiste radicale ? Comment une femme prête à enfanter se retrouve-t-elle à porter la mort ? Le journal d’une kamikaze apporte tout sauf des réponses, à peine des pistes de réflexion. Du moins, il dissipe une à une les idées reçues.

Le roman Khadijah, Le journal d'une Kamikaze
La traduction du roman de Marina Akhmedova Khadija, Le journal d’une kamikaze, parue aux éditions Louison. Crédits : Louison Editions

On voudrait savoir la grande politique pas loin – mort des idéologies et déséquilibre des forces depuis l’effondrement de l’URSS, bataille pour les ressources du sol, montée en puissance des monarchies du Golfe… Et elle est forcément quelque part, là – du côté des prêcheurs, des financements ou des armes. Mais ce ne sont pas les banquiers de Londres alliés aux cerveaux de l’État islamique qui viennent tirer ces jeunes gens par la main. Bien sûr, la pauvreté, la corruption, le chômage. Surtout, peut-être : l’inversion des valeurs, le sentiment d’impasse, l’hypocrisie et la cupidité universellement partagées, l’indifférence générale devant un combat contre le terrorisme qui alimente le terrorisme. Les opérations spéciales qui tuent à l’aveugle à deux pas du banquet, l’injustice et les humiliations, les tarifs pour récupérer les cadavres des combattants à la morgue.

Et pourtant. Décidément, le geste final, atroce, irréparable, est démesuré. À la croisée des chemins entre traditions montagnardes et civilisation mondialisée, les plus sensibles, idéalistes – et largués – des jeunes refusent de reproduire la prison mentale et les oppressions. En ralliant « les démons » de la forêt, ils croient tourner le dos au mensonge, faire le choix du spirituel, de la Justice et de la Vérité. Ils le croient sincèrement, ardemment. Ce sont des monstres – nos monstres.

La traduction du roman de Marina Akhmedova Khadija, Le journal d’une kamikaze, signée Marie Roche-Naidenov et parue aux éditions Louison le 1er septembre 2016, est en vente en librairie.

Qui es-tu Marina Akhmedova ? Son interview : ici