Bernard Blistène : «Les relations entre le centre Pompidou et les artistes russes n’ont jamais été rompues»

« Je suis l’avocat des artistes – et de personne d’autre. Pour moi, les artistes sont les créateurs et les passeurs des idées nouvelles, des sens nouveaux. »


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Depuis le 14 septembre, les visiteurs du centre Pompidou, à Paris, ont l’opportunité de découvrir ou d’en savoir plus sur l’art contemporain russe. L’exposition Kollektsia ! présente 250 œuvres de 60 artistes soviétiques et russes, offertes au musée par la fondation Potanine. Le directeur du centre Pompidou, Bernard Blistène, se confie à la revue Ogoniok.

Crédits :
Oeuvre d’Edouard Sternberg – 1986. Crédits : DR.

Ogoniok : Vous venez souvent en Russie. Vos visites sont-elles dictées par des motifs exclusivement professionnels, ou éprouvez-vous pour notre pays cet amour irrationnel propre à certains intellectuels occidentaux ?

Bernard Blistène : Je ressens effectivement une profonde affection pour votre pays. Qui s’explique en partie par l’histoire de ma famille : mes ancêtres paternels, au XIXe siècle vivaient à la frontière russo-polonaise. La culture de l’Europe centrale m’intrigue bien plus que celle de la Méditerranée, d’où sont originaires la deuxième partie de mes ancêtres, la ligne maternelle… Jeune, j’ai fréquenté la maison de Nina Kandinsky, j’ai rencontré les brillants historiens d’art russe Camilla Gray et Jean-Claude Marcadé. Et aujourd’hui encore, chaque jour ou presque, dans les salles de l’exposition permanente du centre Pompidou, je contemple l’histoire dramatique des relations culturelles franco-russes : je vois les travaux de Gontcharova et Larionov, de Kandinsky, de Sergueï Charchoune, d’Ivan Pugni, de Jacques Lipchitz : ces artistes de l’avant-garde russe qui ont vécu en France après la révolution. Beaucoup l’ont probablement oublié, mais quand le centre a ouvert, en 1977, il a organisé trois expositions d’anthologie : Paris – New York, Paris – Berlin et Paris – Moscou. Cette dernière est d’ailleurs allée à Moscou en 1981…

Ogoniok : Et elle y a fait fureur. Parce que c’était en pleine Guerre froide, et que la capitale soviétique n’avait accès à l’art occidental, de même qu’à l’avant-garde russe, que par bribes.

B.B. : Notre musée acquiert des œuvres d’artistes russes contemporains depuis la deuxième moitié des années 1980 : nous avons un triptyque de Vladimir Yankilevsky, des travaux d’Erik Bulatov, qui vit en France depuis 1992, d’Ilia Kabakov. En d’autres termes, les relations franco-russes, et en particulier les relations entre le centre Pompidou et les artistes russes, n’ont jamais été rompues. Pourtant, ce récent apport à nos collections russes est évidemment colossal, en termes de quantité et de qualité des œuvres. Il nous permet de compléter notre ligne du XXe siècle et ouvre la voie aux acquisitions de l’avenir.

de Vladimir Yakovlev. Crédits : DR..
Vladimir Yakovlev – 1980. Crédits : DR.

Ogoniok : Qui est à l’origine de l’idée ?

B.B. : Elle est née de notre relation avec Olga Sviblova [directrice de la Maison moscovite de la photographie, MMAM-MDF, ndlr], qui vit entre Moscou et Paris, parle couramment français et connaît bien la situation de l’art mondial. Nous nous sommes demandé par quel projet commun nous pourrions célébrer les 40 ans du centre Pompidou, l’année prochaine. Et j’ai soumis à Olga l’idée de faire de 2016 l’année des donateurs. C’est ainsi qu’est né ce projet de rassembler une collection d’art contemporain russe et d’en faire don au centre Pompidou.

Ogoniok : Quels étaient les critères de sélection ?

B.B. : Nous nous étions fixé la tâche de poursuivre la ligne de l’avant-garde russe : de présenter des peintres non conformistes des années 1960-70, le conceptualisme moscovite, le Sots Art, l’art de la perestroïka. Parce que nous ne voulions pas nous limiter à Moscou, ni même à la Russie, nous avons inclus à la collection le merveilleux photographe artistique Boris Mikhaïlov, qui est de Kharkov. Guidés par un souhait d’excellence, nous nous sommes adressés non seulement aux artistes et à leurs familles, mais aussi à des collectionneurs, qui ont établi une première sélection qualitative. Et je suis ardemment reconnaissant à chacun de ceux qui ont offert des œuvres à notre musée.

de Erik Bulatov. Crédits :
Gloire au Parti communiste. Oeuvre d’Erik Bulatov – 2003/05. Crédits : DR.

Ogoniok : Cette exposition s’ouvre dans un contexte temporel précis : voilà bientôt deux ans et demi que la conscience européenne ne reçoit pas de « bonnes nouvelles », comme on dit, en provenance de la Russie. Et qu’on le veuille ou non, ce projet constitue une information positive. Vous comprenez qu’on peut l’interpréter comme un signal politique, et que les mauvais esprits pourraient même vous reprocher de vous faire « l’avocat du diable » ?

B.B. : Les anciens Grecs, à propos des ruses de l’esprit, disaient que le sage avait intérêt à revêtir de temps à autre le masque du bouffon. Vous n’aurez qu’à écrire que le directeur du centre Pompidou n’avait pas toute sa tête. Quant à la complexité de la situation politique… vous savez, elle n’est pas simple partout, et pas plus en France. Vous avez certainement lu que le nationalisme relève la tête chez nous, que Marine Le Pen est de plus en plus populaire. Mais je crois en la force de l’art. Je suis l’avocat des artistes – et de personne d’autre. Pour moi, les artistes sont les créateurs et les passeurs des idées nouvelles, des sens nouveaux. Comme des éclaireurs, en première ligne, ils illuminent le chemin. Rappelez-vous dans quelles conditions atroces travaillaient les artistes au temps de l’URSS, combien la société leur était hostile, sourde – et pourtant, des œuvres extraordinaires ont été produites. Le philosophe Jæger [Hans Henrik Jæger, écrivain et philosophe norvégien, ndlr] disait que l’art ne peut pas guérir tous les malheurs du monde. Ma mission est de contribuer à l’éveil d’une conscience au sein de la société, autant que mes forces me le permettent. Je me souviens de cette phrase de Jean-Luc Godard : « La culture c’est la règle, l’art c’est l’exception ». Je m’efforce de travailler entre les règles et les exceptions.

Si l’on observe la situation en Russie de l’extérieur, tout n’est pas si terrible. Je suis en relation avec des directeurs de musées russes, des commissaires d’exposition, des artistes – ce sont des gens cultivés, hors du commun. Les musées se transforment sous nos yeux, les artistes russes sont présents sur la scène internationale – le progrès est manifeste. Quand il y a de l’échange intellectuel et du dialogue, on peut résister à l’obscurantisme.

Kollektsia !
Du 14 septembre 2016 au 27 mars 2017
Musée – Niveau 4 – centre Pompidou, Paris
14€/11€
Bernard Blistène : «Les relations entre le centre Pompidou et les artistes russes n’ont jamais été rompues»