Evgueni Vodolazkine, romancier absolu

D’un pas pressé, Evgueni Vodolazkine vient me chercher au pied d’un imposant escalier. Vêtu d’un pull et lunettes sur le nez – en authentique intellectuel pétersbourgeois –, il me conduit dans une pièce aux murs tendus de velours vert où, il y a un siècle, des messieurs en redingotes noires discutaient le prix du sel et des œuvres d’art. Nous sommes dans l’ancien bâtiment des douanes de Saint-Pétersbourg, qui abrite aujourd’hui l’Institut de littérature russe. C’est ici que, depuis 25 ans, Evgueni Vodolazkine étudie les chroniques des moines du Moyen-Âge. Fasciné par ces histoires de vie, il a rédigé le roman Lavr (Les Quatre vies d’Arseni, en français), qui lui a valu une reconnaissance nationale et le prestigieux prix Bolchaïa Kniga. Rencontre.

Le Courrier de Russie : Votre roman a été traduit en français et publié en 2015 chez Fayard, sous le titre Les Quatre vies d’Arseni. Que pensez-vous de la version française ?

Evgueni Vodolazkine : Ma traductrice, Anne-Marie Tatsis-Botton, a fait un excellent travail. Ce n’est pas seulement mon jugement personnel mais aussi celui de Georges Nivat, qui m’a assuré que le roman avait été admirablement traduit.

LCDR : Le texte original abonde en expressions issues du vieux russe. Savez-vous comment la traductrice les a rendues en français ?

E.V. : Anne-Marie est orthodoxe, elle connaît très bien le vieux russe et le slavon d’église. Je pense que ces parties du texte n’ont pas dû lui poser beaucoup de difficultés.

« La formule memento mori est très optimiste »

LCDR : Que pensez-vous de la France ? Connaissez-vous bien ce pays ?

E.V. : J’aime beaucoup la France, j’admire sa légèreté mozartienne, sa beauté, sa douceur. J’étais encore à Paris récemment, et j’ai décidé d’aller voir le cimetière du Père-Lachaise. Je suis porté sur l’eschatologie et j’aime fréquenter les cimetières. Vous rappelez-vous la formule latine memento mori ? Je la trouve très optimiste, elle nous incite à prendre la vie au sérieux. Je suis arrivé au Père-Lachaise alors que le soir était déjà tombé, j’avais l’impression d’être seul, quand j’ai soudain entendu jouer du jazz. J’ai suivi la musique, et elle m’a conduit au crématorium. J’ai vu des gens y entrer, portant un cercueil. Puis, ils sont sortis et se sont mis à danser. Il y avait parmi eux une femme vêtue d’un manteau rouge, qui portait un nez de clown. J’ai demandé ce dont il s’agissait et appris que c’étaient les funérailles d’un musicien. Cette femme en manteau rouge était la veuve ; par sa danse, elle exprimait son mépris pour la mort. J’avais toujours aimé la France mais, après ce soir-là, je l’ai aimée encore davantage.

LCDR : Vous aimez la France, mais c’est en Allemagne que vous avez vécu pendant un certain temps. N’est-ce pas ?

E.V. : C’est vrai, j’y ai vécu cinq ans. J’aime aussi beaucoup ce pays. L’Allemagne est souvent perçue comme un espace aux règles strictes et à l’esprit rationnel. Ce n’est pas faux, mais il y a aussi une autre Allemagne, moins connue, pleine de gentillesse et d’humanité. Les Allemands m’ont beaucoup aidé dans la vie, de façon parfaitement sincère et désintéressée, et je leur en suis très reconnaissant.

LCDR : Que faisiez-vous là-bas ?

E.V. : J’y ai rédigé un doctorat sur les interprétations de l’histoire mondiale dans la littérature russe médiévale, j’ai travaillé à la bibliothèque de Bavière, une des meilleures du monde. J’ai aussi donné des conférences sur la littérature russe ancienne. En arrivant en Allemagne, je connaissais déjà bien le Moyen-Âge russe, mais je voulais en savoir plus sur le Moyen-Âge européen.

« Le Moyen-Âge est plus humain que les temps modernes »

LCDR : Que pensez-vous de cette période ? […]

Pour lire la suite de cet article, identifiez-vous ou abonnez-vous !

Inna Doulkina

Dernières nouvelles de la Russie

Culture

Arythmie : à voir pendant la Semaine du cinéma russe à Paris

La Semaine du cinéma russe vient d’ouvrir à Paris. Si vous n’aviez qu’un film à voir, optez pour Arythmie. Le réalisateur, Boris Khlebnikov, a réussi à faire un film dont les Russes parlent dans les cafés et aux arrêts de bus, qui les fait applaudir à l’issue de la séance et quitter la salle en pleurant. Arythmie est un film fidèle, juste et tendre sur la Russie d’aujourd’hui et ceux qui l’habitent. Un film dans lequel les Russes se reconnaissent et se disent : « Ça parle de nous ! » Au centre du récit : un jeune ambulancier. Tous les jours, Oleg va secourir chez elles des personnes ayant composé le 103. Ce numéro qu’en Russie, on appelle quand on a soudain mal, que l’on subit un traumatisme, une douleur aïgue – quand on a besoin d’aide ici et maintenant. Alors, une équipe d’ambulanciers vient chez vous, vous fournit les premiers secours et vous emmène à l’hôpital si besoin. Ce système de « Secours rapide » (Skoraïa Pomoch) a été créé en URSS en 1926. Sauf qu’il subit depuis quelques années des coupes budgétaires drastiques, […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

9 novembre 2017
Opinions

Que reste-t-il de 1917 ?

Le centenaire de la révolution, en Russie, est tout sauf une grande fête. Certes, quelques indécrottables communistes défileront en brandissant des portraits de Lénine dans des rues portant son nom – chaque ville et village de Russie en comptant au moins une. Mais c’est tout. Le temps des parades et des festivités collectives est révolu. Voici douze ans déjà que le 7 novembre, jour anniversaire de la révolution, n’est plus férié en Russie. Le pouvoir semble tout faire pour zapper la date, passer au-dessus le plus vite possible – et tourner la page. Et c’est vrai que la date est gênante. Et qu’aujourd’hui, dans les hautes sphères, on ne sait trop qu’en faire. Même le plus grand musée russe, la galerie Tretiakov, a préféré s’abstenir de formuler une lecture claire de la révolution. L’exposition consacrée au centenaire de l’événement frappe par son absence de tranchant. La galerie s’est contentée d’aligner des œuvres peintes en 1917 par des artistes de différents mouvements – images de vie très éloignées des bouleversements historiques. Tout dernier instant de calme avant la tempête. Intéressant à observer mais n’offrant aucune clé pour la compréhension : que s’est-il vraiment passé en Russie en 1917 ? La révolution, en définitive, a-t-elle apporté plus de bien ou de mal au peuple russe ? A-t-elle été, pour l’humanité, un fléau ou une providence ? Que reste-t-il à retenir de cet événement décisif de l’histoire mondiale ? Faut-il le regretter ou saluer son avènement ? Toutes questions qui demeurent sans réponse pour les Russes aujourd’hui. Dans les sondages, seuls 11% d’entre eux déclarent considérer la révolution de 1917 de façon positive. 25% la qualifient d’injustifiable, et 57% n’ont pas d’avis définitif sur la question. Le pouvoir se garde bien, lui aussi, d’interpréter de façon précise les événements d’Octobre. Certes, l’événement est trop massif, trop important, […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

7 novembre 2017
Culture

« Notre mission est la promotion de la littérature russe à l’étranger »

Depuis cinq ans déjà, la Russie soutient activement la traduction des auteurs russes en langues étrangères. Plus de 40 romans, nouvelles et essais ont déjà été publiés en français avec le concours de l’Institut de la traduction, basé à Moscou. Son directeur, Evgueni Reznitchenko, explique au Courrier de Russie comment l’institut sélectionne les projets qu’il soutient, et en quoi publier un jeune auteur peut être plus intéressant pour une maison d’édition qu’un grand nom. Le Courrier de Russie : Sur quoi travaille l’Institut de la traduction ? Evgueni Reznitchenko : Notre mission première est la promotion de la littérature russe contemporaine à l’étranger. Si nos classiques sont assez largement traduits, les auteurs actuels restent souvent méconnus dans les autres pays – et nous œuvrons à y remédier. Notamment en organisant, partout dans le monde, des manifestations visant à faire connaître la littérature russe contemporaine, mais aussi en soutenant des traducteurs et des éditeurs étrangers qui publient des auteurs russes. LCDR : L’Union soviétique avait un important programme de soutien aux traducteurs. Peut-on dire que vous vous inscrivez dans la même lignée ? E.R. : Oui et non. À l’époque soviétique, l’État embauchait des traducteurs étrangers, les faisait venir et travailler en URSS, puis publiait les ouvrages traduits et les envoyait de par le monde, aux sièges des partis communistes, qui devaient se charger de les distribuer. Mais en réalité, on ne sait pas ce qu’il est advenu de la plupart de ces milliers de livres. Aujourd’hui, nous travaillons tout à fait différemment : la Russie conclut avec des éditions étrangères des partenariats afin de mener des projets communs. Et chacun met la main à la pâte : nous finançons la traduction, et l’éditeur se charge d’assurer la publication et la promotion. Nous ne sommes plus la seule partie intéressée, comme autrefois. Dans la répartition des tâches actuelle, tous s’investissent, et chacun sort gagnant. LCDR : Comment sélectionnez-vous les projets à soutenir ? E.R. : Chaque année, entre le 1er octobre et le 31 décembre, des éditeurs du monde entier nous soumettent leurs intentions de publier des œuvres d’auteurs russes. […] Partager :Cliquez pour envoyer par e-mail à un ami(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Facebook(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Twitter(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur LinkedIn(ouvre dans une nouvelle fenêtre)Cliquez pour partager sur Google+(ouvre dans une nouvelle fenêtre)

31 octobre 2017