« Je veux frapper fort, agiter tout ce qui m’entoure, renouveler et aller de l’avant »


Le musicien Anton Maskeliade ne joue pas – il s’exprime. Chacun de ses gestes est un son, chaque mouvement – un rythme. À 29 ans, ce jeune Moscovite se définit comme l’un des pionniers de la musique assistée par Leap Motion. Le Courrier de Russie a rencontré l’étoile montante de l’électro russe.

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Le Courrier de Russie : Lors de tes concerts, on te voit bouger partout, gesticuler, sauter… mais pas beaucoup tapoter sur tes machines. Parle-nous de ta musique.

Anton Maskeliade : Je la gère grâce au système Leap Motion, un périphérique connecté à mon ordinateur, qui me permet de traduire mes gestes en sons à partir d’une base de samples préenregistrés et de contrôler les vidéos diffusées en fond. Je jongle avec toute cette matière en la modulant par des mouvements de la main. Chaque combinaison – et donc chaque concert – est ainsi unique.

« Je joue avec une soupe de molécules »

LCDR : Que ressens-tu à jouer « dans l’air », sans instrument entre les mains ?

A.M. : C’est difficile à expliquer. Cela se rapproche, me semble-t-il, de la sensation qu’éprouvent les personnes malentendantes lorsqu’elles assistent à un concert. Elles n’entendent pas mais elles sentent, elles comprennent la musique qui se joue grâce aux vibrations. Pour ma part, même si aucun lien matériel ne me relie au son joué, j’entends que mes gestes interprètent de la musique et je comprends que je suis en train de changer quelque chose. Car, autour de nous, se trouvent toutes ces molécules, on ne les voit pas mais elles sont bien là, elles nous traversent. Et je joue avec cette soupe d’éléments que je pousse jusqu’à l’état d’ébullition. C’est pour cela que j’apparais très concentré sur scène, car tout peut s’écrouler d’un instant à l’autre et il faut que je maintienne ce tourbillon.

LCDR : Comment es-tu arrivé à ce stade musical ?

A.M. : J’ai toujours voulu être en avance sur mon temps. À la fin de mes études d’économie à l’Université d’État de gestion de Moscou, en 2009, j’ai décidé de commencer une formation d’ingénieur du son à l’Institut de télévision moscovite GITR. Je ressentais le besoin de comprendre le fonctionnement du son, de tout ce qui l’entoure. Ce cursus m’a également ouvert les yeux sur mes capacités artistiques. J’ai compris que je voulais faire de la musique et j’ai décidé d’aller plus loin dans cette recherche en rejoignant le programme américain OneBeat, en 2012 : ce fut un mois intense, très riche en musique et en rencontres.

LCDR : La musique et toi, c’est une histoire de longue date ?

A.M. : Mon père écoutait du rock classique, mon frère du rock russe, moi, j’aimais la musique contemporaine et la pop. J’ai reçu ma première guitare à l’âge de 17 ans. Je ne rêvais pas encore de faire de la musique. Je n’en étais pas conscient. Ensuite, j’ai joué dans un groupe de rock indie avec des amis avant de m’intéresser aux synthétiseurs et autres machines électroniques.

LCDR : Ta popularité a fait un bond début 2014, avec la diffusion sur Internet d’une vidéo dans laquelle tu joues dans un train de banlieue moscovite. Quel rapport entretiens-tu avec ces elektritchkas, où de nombreux artistes de rue aiment se produire ?

A.M. : L’elektritchka est d’abord un moyen de transport qui relie ma vie urbaine avec mon enfance passée dans ma datcha, en région moscovite, où il faut se rendre en train. Je garde de ce lieu des souvenirs d’une période heureuse et folle. L’elektritchka, c’est aussi le mouvement. Tu joues tout en progressant sur la Terre, qui elle-même tourne autour du Soleil, qui, lui, évolue dans l’espace… Tu entres alors en résonance avec le monde. Et puis, je trouvais cela assez inhabituel, et je me suis dis : Why not?

LCDR : Depuis, tu t’es fait une place à l’affiche de nombreux festivals russes et même internationaux, tels Glastonbury (Angleterre), Fusion (Allemagne) et Pohoda (Slovaquie)…

A.M. : Cela n’a pas été facile de percer en Europe. C’était un autre monde, avec lequel je n’avais aucun lien. Je me suis donc lancé dans un spammage massif à l’adresse de tourneurs, organisateurs et agents afin de décrocher une place dans un festival, n’importe lequel. J’ai envoyé plus de 1 500 mails pour être finalement sélectionné, en 2015, pour jouer lors du Waves, en Slovaquie. Et, là-bas, je me suis fait de nombreux contacts, qui m’ont par la suite ouvert les portes d’autres festivals en Europe.

« Je veux frapper fort »

LCDR : Quelles sont tes ambitions ?

A.M. : Je veux frapper fort, agiter tout ce qui m’entoure, renouveler et aller de l’avant. Je suis ouvert à toutes les propositions, je n’ai pas peur de dire oui, comme Jim Carrey. Récemment, par exemple, on m’a proposé de donner des cours de musique électronique. J’ai essayé, cela m’a plu, et je vais continuer. De même avec l’organisation d’ateliers pour enfants. J’écoute mon cœur, aussi banal cela puisse-t-il paraître, et je prends tout ce que la vie me donne. On pourrait croire que les cours, la musique, les concerts et les ateliers n’ont rien en commun mais, en réalité, ils font tous partie d’un même cycle d’émotions et d’échange d’énergie.

LCDR : Quel regard portes-tu sur la jeune scène musicale russe ?

A.M. : Elle se porte à merveille ! La Russie compte aujourd’hui de nombreux groupes de musique qui font parler d’eux sur le marché russe mais aussi à l’étranger. De plus en plus d’artistes russes se rendent sur les festivals européens et y promeuvent la culture russe. Il y a en Europe une vraie demande croissante pour les groupes russes, malgré la situation politique compliquée. Les flux artistiques agissent ainsi comme un antidote contre la propagande et permettent de raconter combien notre pays compte de super projets et de musiciens talentueux.

Crédits photographiques : Dmitri Semionouchkin

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